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Le Rouge at Le Noir

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"Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa
prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse
tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu
que l'approche de la mort désintéresse de tout, mais il est affreux de
se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un
égoïste?" Il se faisait à ce sujet les reproches les plus humiliants.

L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de
ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme de Rênal.

Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur
singulier quand laissé absolument seul et sans crainte d'être
interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées
heureuses qu'il avait passées jadis à Verrières ou à Vergy. Les moindres
incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient pour lui une
fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne pensait à ses succès
de Paris, il en était ennuyé.

Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie
devinées par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement
qu'elle avait à lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle
prononçait avec terreur le nom de Mme de Rênal. Elle voyait frémir
Julien. Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.

"S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon
rang adorer à ce point un amant destiné à la mort?" Pour trouver de tels
sentiments, il faut remonter au temps des héros, c'étaient des amours de
ce genre qui faisaient palpiter les cours du siècle de Charles IX et de
Henri III.

Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son
coeur la tête de Julien: "Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête
charmante serait destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée
d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent
contre ces jolis cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre heures
après."

Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté
l'attachaient d'une étreinte invincible! L'idée de suicide, si occupante
par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra,
et ce fut pour y régner bientôt avec un empire absolu. "Non, le sang de
mes ancêtres ne s'est point attiédi en descendant jusqu'à moi, se disait
Mathilde avec orgueil."

- J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
votre enfant en nourrice à Verrières, Mme de Rênal surveillera la
nourrice.

- Ce que vous me dites là est bien dur...

Et Mathilde pâlit.

- Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien
sortant de sa rêverie et la serrant dans ses bras.

Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée, mais avec plus
d'adresse. Il avait donné à la conversation un tour de philosophie
mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour
lui.

- Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans
la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes
supérieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour
l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La
négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte...
J'espère qu'à une époque que je ne veux point fixer, mais que pourtant
mon courage entrevoit, vous obéirez à mes dernières recommandations:
Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.

- Quoi, déshonorée!

- Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous
serez une veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin: mon
crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant.
Peut-être à cette époque, quelque législateur philosophe aura obtenu,
des préjugés de ses contemporains, la suppression de la peine de mort'.
Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier époux
de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas un méchant homme, un
scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête... Alors ma mémoire
ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre position
dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie
feront jouer à M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout
seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la
bravoure, et ces qualités toutes seules qui faisaient un homme accompli
en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des
prétentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer à la tête de
la jeunesse française.

"Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti
politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux
Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le
feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.

"Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres
phrases préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie
excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour
moi...

Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau
vis-à-vis cette idée si choquante pour Mathilde:

- Dans quinze ans, Mme de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez
oublié.




CHAPITRE XL.

LA TRANQUILLITE


C'est parce que alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O
philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes!
Ton mil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.
Mme GOETHE.



Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence
avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls
absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries
tendres.

- Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge
comme à l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant;
mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.

"Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces
deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces
deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
sérieusement que le jour même.

"C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en
philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon
premier voyage à Strasbourg, quand je me croyais abandonné par
Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré avec tant de passion cette
intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait,
je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma
solitude..."

L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait
avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à
la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que cette
allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
Mais l'accusé redevint en un clin d'oeil un être passionné et incisif.

- Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de
ne plus proférer cet abominable mensonge.

Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.

Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait
rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette
cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui
parlât jamais de ces sortes de choses.

Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
publics fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les
avait arrêtés dès le premier mot.

- Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries vos détails de la
vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On
meurt comme on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à ma manière.
Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont être
tranchées brusquement. De grâce ne me parlez plus de ces gens-là: c'est
bien assez d'être encore encanaillé à la vue du juge d'instruction et de
l'avocat.

"Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de
mourir en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant
quinze jours, serait bien dupe il faut l'avouer, de jouer la comédie...

"Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie
que depuis que j'en vois le terme si près de moi."

Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite terrasse
au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé
chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son
apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la
ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rênal à
Fouqué, mais, deux ou trois fois, cet ami lui dit qu'elle se
rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.

Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le
pays des idées, Mathilde occupée des choses réelles, comme il convient à
un coeur aristocrate avait su avancer à un tel point l'intimité de la
correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que déjà
le grand mot évêché avait été prononcé.

Le vénérable prélat chargé de la feuille des bénéfices ajouta en
apostille à une lettre de sa nièce: Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi
j'espère qu'on nous le rendra.

A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne
doutait pas de sauver Julien.

- Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste
innombrable de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute
influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au
sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict.
J'ai bien fait acquitter le curé N...

Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne,
M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les
étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.

- Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq
premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout,
de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.

Le journal répandit dans le département les noms des jurés et Mme de
Rênal, à l'inexprimable terreur de son mari voulut venir à Besançon.
Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son
lit, afin de ne pas avoir le désagrément d'être appelée en témoignage.

- Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières,
je suis maintenant libéral de la défection, comme ils disent', nul doute
que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du
procureur général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.

Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. "Si je paraissais à
la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander
vengeance."

Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa
conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa
main à chacun des trente-six jurés:

"Je ne paraîtrai point le jour du jugement monsieur parce que ma
présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne
désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé.
N'en doutez point, l'affreuse idée qu'à cause de moi un innocent a été
conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute
l'abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi
je vis? Non, sans doute, la société n'a point le droit d'arracher la
vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à
Verrières, lui a connu des moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a
des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n'en
a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et
sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez
juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois, nous l'avons tous connu
pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi
par des accès de mélancolie qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la
ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle
saison, ma famille entière, M. le sous-préfet lui-même, rendront justice
à sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie
se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint? Mes
fils auront l'honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des
enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce
pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour
vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à le condamner. Bien loin
de me venger, vous me donneriez la mort.

"Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure, qui
a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes
remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse,
qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de
Verrières à Besançon. Si j apprends, monsieur, que vous hésitiez le
moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu
coupable, je sortirai de mon lit où me retiennent uniquement les ordres
de mon mari et j'irai me jeter à vos pieds.

"Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous
n'aurez pas à vous reprocher le sang d'un innocent, etc., etc."



CHAPITRE XLI

LE JUGEMENT


Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour
l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est que son crime était
étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si
beau! Sa haute fortune sitôt finie augmentait l'attendrissement. Le
condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur
connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse.
SAINTE-BEUVE.



Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.

L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas
sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était
accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque.

Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M.
le président des assises était assailli par des demandes de billets,
toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait
dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.

Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en
entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait
l'Église de France et faisait des évêques, daignait demander
l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
lettre au tout-puissant grand vicaire.

A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes :

- Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant
enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les
douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est
constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis
dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux
de me porter à l'épiscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de
Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod
et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux
jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles
à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de
voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré industriel,
immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture
au ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire.
Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.

- Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.

- Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un
parleur audacieux, impudent, grossier fait pour mener des sots. 1814 l'a
pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de
battre les autres jurés, s'ils ne veulent pas voter à sa guise.

Mathilde fut un peu rassurée.

Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger
une scène désagréable et dont, à ses yeux, le résultat était certain,
Julien était résolu à ne pas prendre la parole.

- Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai
que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces
provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et,
croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf à
pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.

- Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit
Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et
le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes: votre jolie
figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout
l'auditoire est pour vous, etc., etc.

Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour
aller dans la grande salle du palais de justice, cc fut avec beaucoup de
peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée
dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme et
n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette
foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de
mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au
milieu de la foule, ii fut obligé de reconnaître que sa présence
inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos
désagréable. "Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais",
se dit-il.

En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de
l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies
petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se
crut en Angleterre.

Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies
femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les
trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le
public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de
l'amphithéâtre était remplie de femmes: la plupart étaient jeunes et lui
semblèrent fort jolies leurs veux étaient brillants et remplis
d'intérêt. Dans lé reste de la salle, la foule était énorme, on se
battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir de silence.

Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence,
en le voyant occuper la place un peu plus élevée réservée à l'accusé, il
fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.

On eût dit, ce jour-là, qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort
simplement, mais avec une grâce parfaite, ses cheveux et son front
étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa
toilette. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la
sellette, il entendit dire de tous côtés:

- Dieu! comme il est jeune! Mais c'est un enfant ... Il est bien mieux
que son portrait.

- Mon accusé, fui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six
dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite
tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés.
C'est Mme la préfète, continua le gendarme, à côté Mme la Marquise de
N***, celle-là vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge
d'instruction. Après, c'est Mme Derville...

- Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son
front. "Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rênal. "Il
ignorait l'arrivée de Mme de Rênal à Besançon.

Les témoins furent entendus; cela prit plusieurs heures. Dès les
premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces
dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien,
fondirent en larmes. "Mme Derville ne s'attendrit point ainsi", pensa
Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.

L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie
du crime commis, Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient
l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la
connaissance de ces dames leur parlaient et semblaient les
rassurer. "Voilà qui ne laisse pas d'être de bon augure", pensa Julien.

Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous
les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat
général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse
d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était
évidemment l'objet.

Il fut content de la mine ferme de son avocat.

- Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.

- Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a
servi, dit l'avocat.

En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque
toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé
adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se
sentait sur le point de verser des larmes. "Grand Dieu! que diront mes
ennemis?"

Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque,
heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de
Valenod.

"Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour
cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule
circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi,
dans les soirées d'hiver, à Mme de Rênal!"

Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à
lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de
terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui
serrer la main. Le temps avait passé rapidement.

On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors
seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait
quitté l'audience pour aller dîner.

- Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?

- Moi de même, répondit Julien.

- Voyez, voilà Mme la préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit
l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien.

La séance recommença.

Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut
obligé de s'interrompre, au milieu du silence de l'anxiété universelle,
le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.

"Voilà le dernier de mes jours qui commence", pensa Julien. Bientôt il
se sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son
attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand
le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter,
il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux
lumières, lui semblèrent bien brillants. "Pleurerait-elle, par
hasard?" pensa-t-il.


--- Messieurs les jurés,

"L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la
mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur
d'appartenir à votre classe vous voyez en moi un paysan qui s'est
révolté contré la bassesse de sa fortune.

"Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa
voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste.
J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les
respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moi comme
une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la
mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des
hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié,
voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens
qui, nés dans un ordre inférieur, et en quelque sorte opprimés par la
pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace
de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.

"Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de
sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne
vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais
uniquement des bourgeois indignés...

Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il
avait sur le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de
l'aristocratie, bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu
abstrait que Julien avait donné à la discussion toutes les femmes
fondaient en larmes. Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses
yeux. Avant de finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir,
au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps
plus heureux, il avait pour Mme de Rênal ... Mme Derville jeta un cri et
s'évanouit.

Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre.
Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les
larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives, mais peu à
peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale
commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel;
les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait
discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon
ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux étaient
pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne
quittait la salle.

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