Le Rouge at Le Noir
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- Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et
croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries!
Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour
que, malgré se s'ré solutions à cet égard, elle ne racontât pas à son
mari l'offre qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait
été repoussée.
- Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un
refus de la part d'un domestique?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:
- Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses
chambellans à sa nouvelle épouse: "Tous ces gens-là, lui dit-il sont nos
domestiques. "Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,
essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire
deux mots à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.
- Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins
devant les domestiques!
- Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en
s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.
Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va
humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se
cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire
de confidences.
Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre
parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.
- Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?
- Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il
m'a donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda comme incertaine.
- Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que
Julien ne lui avait jamais vu.
Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse
réputation de libéralisme'. Là, elle choisit pour dix louis de livres
qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait
que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire,
chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus
en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureuse de la sorte de
réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était
étonné de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire.
Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son coeur
palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de
Mme de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un
jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.
Enfin il eut l'idée qu'il serait possible, avec de l'adresse, de
persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses
fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Apres
un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que,
quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la
mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire, il
s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un
abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage
de donner à son fils aîné l'idée de visu de plusieurs ouvrages qu'il
entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à l'École
militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus
loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.
- Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût
sur le sale registre du libraire.
Le front de M. de Rênal s'éclaircit.
- Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour
découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de
livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les
plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon
nom les titres de ces livres pervers.
Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. "Je
tiens mon homme", se dit-il.
Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un
livre annoncé dans la Quotidienne, en présence de M. de Rênal:
- Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune
précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe,
on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
de vos gens.
- Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort
joyeux.
- Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et
presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient
le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il
faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une
fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les
filles de madame, et le domestique lui-même.
- Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air
hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant
mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.
La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations,
et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence
marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.
La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M.
le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait
profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il voyait
chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod,
par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui venaient de
se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la
réalité. Une action lui semblait-elle admirable? c'était celle-là
précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa
réplique intérieure était toujours: "Quels monstres ou quels sots!" Le
plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait
absolument rien à ce dont on parlait.
De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major;
le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte
en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit
circonstancié des opérations les plus douloureuses; il se disait: "Je
n'aurais pas sourcillé."
La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation
étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations
chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.
Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal,
le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient
seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle
trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout
ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,
elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète, car son
instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était
nullement tendre.
D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne
société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se
taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
humilié comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette
sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son
imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles
', sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui
offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans
les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme
de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus
cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à
parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
comble de misère, il voyait et s'exagérait son absurdité, mais ce qu'il
ne voyait pas, c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et
annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils
donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de
Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque
chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu. il ne
songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,
elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.
Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est
sévèrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué.
Les fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a
fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui
redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.
Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote mariée à seize ans à un
bon gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le
moins du monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon
curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de
M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot
ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus abject. Elle
recardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors de nature,
l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de romans
que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, Mme de
Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin
de se faire le plus petit reproche.
CHAPITRE VIII
PETITS ÉVÉNEMENTS
Then there were sighs, the deeper for suppression,
And stolen glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no transgression.
Don Juan C. 1 et 74.
L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son
bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à
sa femme de chambre Elisa. Cette fille fit un héritage, alla se
confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le
curé eut une véritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut
extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Élisa
ne pouvait lui convenir.
- Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le
curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c'est à
elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.
Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et
cependant, suivant toute apparence' je vais être destitué. Ceci
m'afflige, et toutefois j ai huit cents livres de rente. Je vous fais
part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce
qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour
aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous
pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le
sous-préfet, le maire, l'homme considéré et servir ses passions: cette
conduite, qui dans le monde s'appelle savoir vivre, peut, pour un laïc,
n'être pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre état,
il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez
dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec
peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce
pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres
nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit; mais,
permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,
dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.
Julien avait honte de son émotion, pour la première fois de sa vie, il
se voyait aimé; il pleurait avec délices et alla cacher ses larmes dans
les grands bois au-dessus de Verrières.
"Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je
donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan et cependant il vient
de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il
m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me
parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être
prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de
cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute idée de ma
piété et de ma vocation.
"A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du
plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je
ne suis qu'un sot!"
Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se
munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais
qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison
qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait
détourné tout d'abord de l'union projetée. C'était accuser la conduite
d'Élisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certain feu tout mondain,
bien différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite.
- Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,
estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.
Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste
fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui
éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.
Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les
paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son
âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il
avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui
eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour
les gestes comme pour les paroles.
Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre
ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse
chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Elisa lui parla
de son mariage.
Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver
le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme
de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur
qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison
où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle
sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se faire avocat
à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas elle
le verrait quelquefois.
Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit
à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de
chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle
abhorrait Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en
demanda pardon. Les larmes d'Élisa redoublèrent; elle lui dit que si sa
maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.
- Dites répondit Mme de Rênal.
- Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de
moi, il les croit.
- Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.
- Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre,
en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé
trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte
qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est
autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant
d'être chez madame?
Mme de Rênal n'écoutait plus, l'excès du bonheur lui avait presque ôté
l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que
Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de
revenir à une résolution plus sage.
- Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je
parlerai à M. Julien.
Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse
volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la
fortune d'Élisa refusées constamment pendant une heure.
Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par
répondre avec esprit aux sages représentations de Mme de Rênal. Elle ne
put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de
jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut
remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle
était profondément étonnée.
"Aurais-je de l'amour pour Julien?" se dit-elle enfin.
Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les
remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle
singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle
venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.
Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand
elle se réveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle
était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et
innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour
tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de
sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de
Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une
bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux passions, comme nous
pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché par les fous.
La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle
entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite
depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un
affreux mal de tête.
- Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un
gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces
machines-là!
Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de
Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il eût
été l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu.
Attentif à copier les allures des gens de coeur, dès les premiers beaux
jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy, c'est le village
rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle'. A quelques
centaines de pas des ruines si pittoresques de l'anciens église
gothique, M. de Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et
un jardin dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois
et allées de marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin,
planté de pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques
étaient au bout du verger; leur feuillage immense s'élevait peut-être à
quatre-vingts pieds de hauteur.
"Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les
admirait me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous
leur ombre."
La vue dé la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal, son admiration
allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui
donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de
l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les
affairés de la mairie, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses frais.
Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait
dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de
se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par
la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures
après avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement
avec Julien à diriger les ouvriers.
Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de
trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle
avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
aussi importante; mais Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui
le consolait un peu.
Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à
faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de
gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères. C'est le
nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait
venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait
les moeurs singulières de ces insectes.
On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de
carton arrangé aussi par Julien.
Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il
ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de
silence.
Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême quoique toujours
de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du
goût de tout le monde, excepté de Mlle Élisa, qui se trouvait excédée de
travail. "Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à
Verrières, madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle
change de robes deux ou trois fois par Jour."
Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point
que Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des
robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était
très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à ravir.
- Jamais vous n'avez été si jeune, madame, lui disaient ses amis de
Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du
pays.)
Une chose singulière qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était
sans intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de soins. Elle
y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
qu'elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et
Julien, elle travaillait avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à
Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes d'été
qu'on venait d'apporter de Mulhouse.
Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
Mme de Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville qui autrefois
avait été sa compagne au Sacré-Coeur'.
Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de
sa cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées
imprévues qu'on eût appelées saillies à Paris, Mme de Rênal en avait
honte comme d'une sottise, quand elle était avec son mari; mais la
présence de Mme Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient longtemps seules,
l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue matinée solitaire
passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A cc
voyage, la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins
gaie et beaucoup plus heureuse.
Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis son se jour à
la campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons que ses
élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des
regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal,
il se livrait au plaisir d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des
plus belles montagnes du monde.
Dès l'arrivée de Mme Derville il sembla à Julien qu'elle était son amie;
il se hâta dé lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrémité de
la nouvelle allée sous les grands noyers; dans le fait il est égal, si
ce n'est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent
offrir de plus admirable. Si l'on monte la côte rapide qui commence à
quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands précipices bordés par
des bois de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est
sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre,
et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les deux
amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.
- C'est pour moi comme de la musique de Mozart disait Mme Derville.
La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote et rempli
d'humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de
Verrières. A Vergy il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la
première fois de sa vie il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal
était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire; bientôt, au
lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au fond
d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil, le jour dans
l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec le
livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y
trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
découragement.
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