Le Rouge at Le Noir
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Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère
qu'avec le hasard de la société, depuis que Fouqué lui avait offert un
moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre
lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques
mots à ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la
main de Mme de Rênal. Cette réaction bouleversa l'âme de cette pauvre
femme; elle y vit la manifestation de son sort.
Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des
forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara
jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,
il avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action
réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous
ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les
enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. "Cette femme ne
peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à
sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant!" Une telle idée ne lui
fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.
La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
agréable. Il se disait: "il faut que j'aie une de ces deux femmes", il
s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville;
ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu
précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec
une veste de ratine pliée sous le bras, comme il était apparu à Mme de
Rênal.
C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des
yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal
se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du
pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre
certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de
caractère faite par le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de
la bravoure eût été plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine
de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'âme de
Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de
race et plusieurs d'entre eux titrés.
En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas
songer à la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du
goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci:
"Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement
ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle
occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur
qu'à cause de la facilité des entrevues."
Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
l'éducation d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille
lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs.
"Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de
réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune et que
quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire
entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. "Julien éloigna de
nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis il la reprit en la
serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à
mi-voix:
- Vous nous quitterez, vous partirez?
Julien répondit en soupirant:
- Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une
faute... et quelle faute pour un jeune prêtre!
Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
sentit la chaleur de celle de Julien.
Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était
exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une
jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de
l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la
nouveauté manque. Comme Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes
les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune triste
vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit
aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de
la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée
quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un
hôte importun. "Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit Mme de Rênal,
nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
ami."
CHAPITRE X
LES CISEAUX ANGLAIS
Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du
rouge.
POLIDORI
Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur;
il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.
"Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse
du logis va me distraire un moment."
Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne,
l'intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait
peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses
yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué
et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de
campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé,
il écrivit ce plan
Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:
- N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.
A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette
circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de
faire un plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise
n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.
Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna
bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de
génie, c'était l'air de la candeur.
- Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait
quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de
n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.
Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre
à Mme de Rênal.
"Un homme comme moi se doit de réparer cet échec", et saisissant le
moment où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de
donner un baiser à Mme de Rênal.
Rien de moins amené, rien de moins agréable, et pour lui et pour elle,
rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. Mme de
Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise
lui rappela M. Valenod.
"Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui?" Toute sa
vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.
Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours
auprès d'elle.
La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entière à
exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une
seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi;
cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne
réussissait point à être aimable et encore moins séduisant.
Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche
et en même temps si hardi. "C'est la timidité de l'amour, dans un homme
d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale."
Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la
visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle
travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville
était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand
jour, que notre héros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser
le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à jour et le joli soulier de
Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet.
Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son
peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer
pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux qu'il
avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se
brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne
s'était pas trouvé plus près d'elle.
- Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu
de cela, votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de
pied.
Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. "Ce joli garçon a
de bien sottes manières!" pensat-elle; le savoir-vivre d'une capitale de
province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le
moment de dire à Julien:
- Soyez prudent, je vous l'ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur.
Il délibéra longtemps avec lui-même, pour savoir s'il devait se fâcher
de ce mot: Je vous l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: "Elle
pourrait me dire je l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de
relatif à l'éducation des enfants, mais en répondant à mon amour, elle
suppose l'égalité. On ne peut aimer sans égalité..."et tout son esprit
se perdit à faire des lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec
colère ce vers de Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques
jours auparavant:
................... L'amour
Fait les égalités et ne les cherche pas.
Julien, s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie
n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut
qu'une idée juste, ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec
effroi s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle
et dans l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir
le curé, il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.
A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin
d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon
curé. et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible
qu'il se sentait pour le saint ministère l'avait empêché d'accepter
d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple
d'injustice que peut-être il serait plus avantageux à son salut de ne
pas entrer dans les ordres sacrés.
Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé
de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.
CHAPITRE XV
LE CHANT DU COQ
Amour en latin faict amor
Or donc provient d'amour la mort,
Et, par avant, soulcy qui mord,
Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...
BLASON D'AMOUR.
Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si
gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par
son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.
Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur te soir une idée ridicule
lui vint et il la communiqua à Mme de Rênal, avec une rare intrépidité.
A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité
suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et
au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:
- Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
vous dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût accordée son rôle de séducteur
lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se
fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces
dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait
gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait
réellement à quel saint se vouer.
Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement
exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut
voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette
réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de
quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à
son retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin de Mme de
Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La
conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques
moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la
cervelle. "Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il,
pour forcer Mme de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non
équivoques qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle était à
moi!"
Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il
avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le
succès.
Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était
guère mieux avec Mme de Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il
était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout
projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant
comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.
Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes; un instant
après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux,
quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre'. Il se
vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa
proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle
avait été si mal reçue!
"Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se
levant; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au
fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
je ne serai pas faible."
Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était
imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était
tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut
forcé de s'appuyer contre le mur.
Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont
il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc
plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y
ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se
sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.
Enfin souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra
dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il
ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne
s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal
se jeta vivement hors de son lit.
- Malheureux! s'écria-t-elle.
Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à
son rôle naturel: ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le
plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant
à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une
extrême dureté, il fondit en larmes.
Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de
Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à
désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à
l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes
séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son
adresse si maladroite.
Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il
prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des
femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il
avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait
naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité l'idée du devoir ne
cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux
et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se
proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être
supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se
plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des
couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
rouge.
Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut
bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir
de Julien la troublaient vivement.
Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien
loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses
bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de
l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité
brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le
départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.
"Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça?" Telle fut la
première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans
cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne
trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.
Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement
occupé à repasser tous les détails de sa conduite. "N'ai-je manqué à rien
de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?"
Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les
femmes.
CHAPITRE XVI
LE LENDEMAIN
He turn'd his lip to hers, and with his hand
Call'd back the tangles of her wandering hair.
Don Juan. C. 1. st. 170.
Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop
agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un
moment, était devenu tout au monde pour elle.
Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:
- Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis
perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:
- Regretteriez-vous la vie?
- Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir
connu.
Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec
imprudence.
L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,
dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un
avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un
chef-d'oeuvre de prudence.
Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne
pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son
trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva
qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord Mme de Rênal admira sa
prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle
fut alarmée: "Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je
suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui."
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien.
Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au
déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se
détailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas
toutes ses inquiétudes, mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à
fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien, il n'en était pas de
même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber.
Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna
pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu'elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
demander s'il l'aimait encore. Malgré là douceur inaltérable de son
caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son
amie combien elle était importune.
Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
trouva placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était
fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords.
Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas
celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans
sa chambre. Mais ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son
oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion
qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.
Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin
à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de
tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour
manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.
Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
que le maître de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme
de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car
il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des veux pour voir
et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge
contribua à lui donner quelque assurance.
- Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
répétait-elle sans projet et parce que cette idée l'opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il
oublia presque toute sa peur d'être ridicule.
La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa
naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
faculté de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
jour-là, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une
victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son
attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais
enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet
de la disproportion des âges.
Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la
différence d'âge est, après celle de la fortune, un des grands lieux
communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
question d'amour.
En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
éperdument amoureux.
"Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et
l'on n'est pas plus jolie."
Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un
moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. "Je n'ai donc
point eu de rivale heureuse", se disait Mme de Rênal avec délices! elle
osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle
ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que
jamais elle ne s'en fût doutée.
"Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
pouvais encore passer pour jolie!"
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
l'ambition: c'était de la joie de posséder, lui pauvre être si
malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
actes d'adoration ses transports à la vue des charmes de son amie,
finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût
possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
d'amour-propre.
Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se
rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
glace et restait des heures entières, admirant la beauté et
l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le
regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
mariage, emplissent une corbeille de noce.
"J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal;
quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!"
Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles
instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il,
qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
d objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les
transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers
moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes
d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal,
de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire
ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie,
et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si
loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de
l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle
était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de
ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
odieux à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta
Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa
félicité redoublait. Par ce départ, elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant.
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