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Le Rouge at Le Noir

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Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que,
toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale
proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait jamais aimé,
oui n'avait jamais été aime de personne, trouvait un si délicieux
plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal
l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de sa vie. Il eût
voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.



CHAPITRE XVII

LE PREMIER ADJOINT


O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
TWO GENTLEMEN OF VERONA.



Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du
verger, loin des importuns il rêvait profondément. "Des moments si doux,
pensait-il dureront-ils toujours?" Son âme était tout occupée de la
difficulté et de la nécessité de prendre un état, il déplorait ce grand
accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de
la jeunesse peu riche. "Ah! s'écriat-il, que Napoléon était bien l'homme
envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront
sans lui les malheureux même plus riches que moi, qui ont juste les
quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui
ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se
pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!"

Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
froid et dédaigneux, cette façon de penser lui semblait convenir à un
domestique. Elevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait
chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus
que la vie, elle l'eût aimé même ingrat et perfide et ne faisait aucun
cas de l'argent.

Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil le
rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa
phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le
banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter il les avait
entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le
raisonnement des impies.

- Hé bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal, gardant
encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
l'expression de la plus douce et intime tendresse.

Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: "Elle
est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent
pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple,
maire de Verrières, bien intentionné honnête comme l'est au fond M. de
Rénal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont
pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse."

Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage
de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rênal avait été étonnée du
mot de Julien parce que les hommes de sa société répétaient que lé
retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens
des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura
assez longtemps et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui
avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à la
répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des
ennuyeux.

Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre.
Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
cette démarche.

Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
Fouqué des livres que lui élève en théologie, n'eût jamais pu demander à
un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien
aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.

Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute
nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites
choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune
homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui
supposer.

Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante,
fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle
qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit
de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
se passaient à Verrières.

Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées
par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus
illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le
plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
Verrières.

Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
absolument refouler à la place de second adjoint.

Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
société du pays venait dîner chez M. dé Rênal. Cette société privilégiée
était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste
de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la
possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de
plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.

Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on
était sûr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a
de mieux dans Verrières.

Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y
avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et
l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.

Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
l'ennemi de Julien.

- Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
cet homme d'un air singulier.

- Allez, dit Mme de Rênal

- Hé bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un
de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.

- C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton.
Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails à M.
de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.

Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait
Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
tristes et raisonnables puisqu'ils étaient de partis contraires,
ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait, et à
l'empire qu'elle acquérait sur lui.

Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec
une docilité parfaite que Julien la regardant avec des yeux étincelants
d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin
ou d'une fourniture qui étonnait son esprit, l'attention de Mme de Rênal
s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec
ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de
l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le
voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.

- Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien; la
place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
besoin.




CHAPITRE XVIII

UN ROI A VERRIERES


N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple, sans âme, et
dont les veines n'ont plus de sang?
Discours de l'Evêque,
à la chapelle de Saint-Clément.



Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.

Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.

- Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
puisse confier le commandement dé la garde d'honneur?

Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre.

- Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.

A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.

A sept heures Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
des partis, et venaient la supplier d engager son mari à accorder une
place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles

prétendait que si son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait
banqueroute. Mme de Rênal renvoya bien vite tout ce monde, elle
paraissait fort occupée.

Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
qui l'agitait. "Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
ne lui troubleront plus la cervelle."

Chose étonnante, il l'en aima davantage.

Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
chambre à lui Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. "Je suis bien
sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
mari."

Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
avaient brillé sept ans auparavant. Mme Rênal voulait un habit neuf. et
il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
voulait le surprendre, lui et la ville.

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
voulait pas passer à` Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!

- Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!

- Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.

Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau
soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on
apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce
signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges
répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa
joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les
toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à
chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa
selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,
chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation
générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
ce petit ouvrier doguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il
avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs
tels et tels, riches fabricants!

- Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.

- Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble
étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire
tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait
justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus
heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que
la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
les yeux des femmes qu'il était question de lui.

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.
Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart
le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une
batterie.

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et
faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,
quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au
grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la
route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à
vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille
paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à
coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le
futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.

Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée
de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après
remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A
peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.
de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe
le sommet d'une fort belle colline. "L'enthousiasme multiplie ces paysans
pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix
mille autour de cette antique abbaye. "A moitié ruinée par le vandalisme
révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit
l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du
jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
trouver cet évêque.

Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre
et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour
figurer l'ancien chapitre de

Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre chanoines. Après avoir
déploré pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les curés
pensèrent qu'il était convenable que M. le Doyen se retirât vers
Monseigneur pour l'avertir que le roi allait arriver, et qu'il était
instant de se rendre au choeur. Le grand âge de M. Chélan l'avait fait
doyen, malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien, il lui fit signe de le
suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen de je ne sais
quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait rendu ses beaux
cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui redoubla la colère de
M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on pouvait apercevoir les
éperons du garde d'honneur.

Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés
daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas
visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité
de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être
admis en tout temps auprès de l'évoque officiant.

L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il
se mit à parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les
portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se
trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
en habit noir et la chaîne au cou. A son air pressé, ces messieurs le
crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas
et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et
toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres
en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette
maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste
avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de
cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc
Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque
péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On v
voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de
l'Apocalypse.

Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et
du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A
l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le
jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté
à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,
sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune
homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des
bénédictions du côté du miroir.

"Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire
qu'accomplit cc jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de
l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
essayons."

Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui
continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre
infini, et sans se reposer un instant.

A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La
richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement Julien à
quelques pas du magnifique miroir.

"Il est de mon devoir de parler", se dit-il enfin; mais la beauté de la
salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on
allait lui adresser.

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