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Le Rouge at Le Noir

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Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant
subitement l'air fâché, lu dit du ton le plus doux:

- Hé bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?

Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,
Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde.
Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...

Et il eut honte de ses éperons.

- Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du
chapitre, M. Chélan.

- Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous
prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut.
Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste,
et encore on me fait attendre!

- Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.

Les beaux yeux de Julien firent leur effet.

- Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me
la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du
chapitre.

Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle il se retourna vers
l'évêque et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.
"Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une
préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir
lieu."Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de
chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré
eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.

Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la
glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évoque secoua
la tête.

- Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
éloigner un peu?

Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant
du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des
bénédictions.

Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais
n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait
rapidement de sa gravité:

- Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?

- Fort bien, Monseigneur.

- Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais
il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako
d'officier.

- Elle me semble aller fort bien

- Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort
grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop
léger.

Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.

"C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner
la bénédiction."

Après quelques instants:

- Je suis prêt, dit l'évoque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et
messieurs du chapitre.

Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort
grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue.
Mais cette fois, il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir
l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se
pressaient en foule à cette porte.

L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le
seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de
désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.
L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort
vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à
l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de
Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides.
On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait
d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le
jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce
prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose
que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. "Plus on s'élève vers
le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces
manières charmantes."

On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit
épouvantable fit retentir ses voûtes antiques Julien crut qu'elles
s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit
chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en
batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par
minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait
plus à Napoléon et à la gloire militaire. "Si jeune, pensait-il, être
évêque d'Agde! mais où est Agde'? et combien cela rapporte-t-il? deux ou
trois cent mille francs peut-être."

Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan
prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.
L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air
vieux

l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. "Que ne fait-on pas
avec de l'adresse?" pensa-t-il.

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le
harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des
cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les
colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le
discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes
de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait
avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta
trois mille huit cents francs.

Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça
sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin
près de l'autel. Le choeur était environné de stalles, et les stalles
élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces
marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme
un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y
eut un Te Deum, des flots d'encens des décharges infinies de
mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de
piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
jacobins.

Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il
remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et
qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon
bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi
que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
drap. Il apprit quelques moments après, que c'était M. de La Mole. Il
lui trouva l'air hautain et même insolent.

"Cc marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!
l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint
Clément?"

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était
dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.

"Qu'est-ce qu'une chapelle ardente?" se dit Julien.

Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention
redoubla.

En cas de visite d'un prince souverain l'étiquette veut que les
chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour
la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa
le suivre.

Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement
petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.
Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.

Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,
appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant
d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes
filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles
semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne
grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre
héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour
l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite
chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
de mille cierges divisés en huit rangs, séparés entre eux par des
bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en
tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était
fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel
des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles
ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit
vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
curés et Julien.

Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand
chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et
présentant les armes.

Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce
fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut,
par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint
Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.
Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler.
L'artiste s'était surpassé ses yeux mourants, mais pleins de grâce,
étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche
charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue,
la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses
larmes tomba sur la main de Julien

Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé
seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de
parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles
simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.

- N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus
grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu
tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés assassinés
sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante dé
saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,
vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A
jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.

A ces mots l'évêque se leva avec autorité.

- Vous me le promettez, dit-il, en avançant le bras, d'un air inspiré.

- Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.

- Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'évoque,
d'une voix tonnante.

Et la cérémonie fut terminée.

Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut
assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de
Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient
cachés dans la charmante figure de cire.

Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée
dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces
mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.

M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le
soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer
cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une
visite à M. de Moirod.



CHAPITRE XIX

PENSER FAIT SOUFFRIR


Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai malheur
des passions.
BARNAVE.



En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M.
de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en
quatre. Il lut au bas de la première page:

A.S.E.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du
roi, etc., etc.

C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.


"Monsieur le marquis,

"J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé
aux bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie, je
vais tous les dimanches à la messe en l'église paroissiale. Je n'ai
jamais manqué au devoir pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma
cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma cuisinière fait
maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération
générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les
processions à côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les
grandes occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les
certificats sont à Paris au ministère des Finances. Je demande à
Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut
manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'une autre, le titulaire
étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections; etc.

"DE CHOLIN."


En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod, et qui
commençait par cette ligne:

"J'ai eu l'honneur de parler yert du bon sujet qui fait cette demande,
etc."

"Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut
suivre", se dit Julien.

Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières ce qui surnageait
des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions
ridicules, etc., etc. dont avaient été l'objet, successivement, le roi,
l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin,
le pauvre tombé de Moirod, qui dans l'espoir d'une croix, ne sortit de
chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir
bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il
Fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes,
qui, soir et matin, s'enrouaient au café, à prêcher l'égalité. Cette
femme hautaine, Mme de Rênal, était l'auteur de cette abomination. La
raison? les beaux yeux et les joues si fraîches du petit abbé Sorel la
disaient de reste.

Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des
enfants, prit la fièvre; tout à coup Mme de Rênal tomba dans des remords
affreux. Pour la première fois, elle se reprocha son amour d'une façon
suivie, elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute
énorme elle s'était laissé entraîner. Quoique d'un caractère
profondément religieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la
grandeur de son crime aux yeux de Dieu.

Jadis, au couvent du Sacré-Coeur elle avait aimé Dieu avec passion; elle
le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient
son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de
raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement
l'irritait, loin de la calmer, elle y voyait le langage de l'enfer.
Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il
était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un
caractère grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à la
faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle
eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime à Dieu et aux
hommes.

- Je vous en conjure, lui disait Julien dès qu'ils se trouvaient seuls,
ne parlez à personne que je sois le seul confident de vos peines. Si
vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la
fièvre à notre Stanislas.

Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que
Mme de Rênal s'était mis dans la tête que pour apaiser la colère du Dieu
jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était Farce
qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si
malheureuse.

- Fuyez-moi dit-elle un jour à Julien au nom de Dieu, quittez cette
maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.

"Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste j'adore son
équité, mon crime est affreux et je vivais sans remords! C'était le
premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement."

Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni hypocrisie ni
exagération. "Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la
malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le
remords qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais
comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si
ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?"

Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de
Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et
ne put reconnaître son père. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds
de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.

Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.

- Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.

- Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à
le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui
ai donné la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit; aux yeux de
Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie
moi-même: peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.

Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.

- Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites
appeler le médecin à la pointe du jour.

Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie,
en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la
secourir.

Julien resta étonné.

"Voilà donc l'adultère! se dit-il. Serait-il possible que ces prêtres si
fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés, auraient
le privilège de connaître la vraie théorie du péché? Quelle
bizarrerie!..."

Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré Julien voyait la
femme qu'il aimait, la tête appuyée sur lé petit lit de l'enfant,
immobile et presque sans connaissance. "Voilà une femme d'un génie
supérieur, réduite au comble du malheur parce qu'elle m'a connu, se
dit-il.

"Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se
décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et
leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la
laisse seule en proie à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari
lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à force
d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.

"Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera
tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui
apporter, il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand dieu! à ce
c...' d'abbé Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant de six
ans, pour ne plus bouger de cette maison et non sans dessein. Dans sa
douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de
l'homme; elle ne voit que le prêtre.

- Va-t'en, lui dit tout à coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.

- Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t'être le plus
utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou
plutôt, de cet instant seulement, je commence à t'adorer comme tu
mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience
que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes
souffrances. Je partirai oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton
mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il
te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce
scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de
cette honte...

- C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je
souffrirai, tant mieux.

- Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!

- Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là
peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger,
n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?...
Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils.
Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.

- Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me
retire à la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu...
Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...

- Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant
dans ses bras.

Au même instant, elle le repoussa avec horreur.

- Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise à
genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas?
Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.

- Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que
comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable elle peut apaiser
la colère du Très-Haut.

- Et moi, s'écria-t-elle, en se levant et prenant la tête de Julien
entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi,
t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
frère?

Julien fondait en larmes.

- Je t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu
m'ordonnes c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé
d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis
tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il
ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de
ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon
départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour
huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A l'abbaye
de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu
parles.

Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours

- Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de
me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
journée.

Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas
ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu
l'étendue de son péché: elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les
remords restèrent et ils furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si
sincère. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas
Julien, le ciel quand elle était à ses pieds.

- Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
irrésistiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le
ciel peut te pardonner mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe
certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais
au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si
elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce
monde, et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi,
du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu
heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?

La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien qui avait surtout besoin
d'un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si
grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait Mme de
Rênal. "Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle
m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé des
fonctions d'amant. "Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les
folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.

- Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te
rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer
ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être, je ne serai plus à toi. Si le
ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne
vivre que pour t'aimer, à ne pas voir que c'est mon crime qui les tue.
Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais;
je deviendrais folle.

"Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si
généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas!

Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait
Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
pour la beauté, l'orgueil de la posséder.

Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui
les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de
folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne
retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages le
bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule
crainte de Mme de Rênal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur
bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.

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