Hernani
V >>
Victor Hugo >> Hernani
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12
HERNANI.
Oh! je suis ton esclave! Oui, demeure, demeure!
Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.
Tu sais ce que tu fais! ce que tu fais est bien!
Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme
Brûle. Eh! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme,
Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts,
Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
Car le géant est pris, le Vésuve est esclave,
Et que t'importe à toi son coeur rongé de lave?
Tu veux des fleurs? c'est bien! Il faut que de son mieux
Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux!
DOÑA SOL.
Oh! que vous êtes bon pour une pauvre femme,
Hernani de mon coeur!
HERNANI.
Quel est ce nom, madame?
Ah! ne me nomme plus de ce nom, par pitié!
Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié!
Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve,
Un Hernani, dont l'oeil avait l'éclair du glaive,
Un homme de la nuit et des monts, un proscrit
Sur qui le mot _vengeance_ était partout écrit,
Un malheureux traînant après lui l'anathème!
Mais je ne connais pas ce Hernani.--Moi, j'aime
Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol.
Je suis Jean d'Aragon, mari de doña Sol!
Je suis heureux!
DOÑA SOL.
Je suis heureuse!
HERNANI.
Que m'importe
Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte!
Voici que je reviens à mon palais en deuil.
Un ange du Seigneur m'attendait sur le seuil.
J'entre, et remets debout les colonnes brisées,
Je rallume le feu, je rouvre les croisées,
Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour,
Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.
Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles,
Mon panache, mon siège au conseil des Castilles,
Vienne ma doña Sol[16] rouge et le front baissé,
Qu'on nous laisse[17] tous deux, et le reste est passé!
Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence
J'efface tout, j'oublie! Ou sagesse ou démence,
Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien!
DOÑA SOL (_examinant sa toison-d'or_).
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien!
HERNANI.
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte[18].
DOÑA SOL.
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe!
Puis, est-ce le velours ou le satin encor?
Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or.
Vous êtes noble et fier, monseigneur.
_Il veut l'entraîner._
Tout à l'heure!
Un moment!--Vois-tu bien, c'est la joie et je pleure!
Viens voir la belle nuit.
_Elle va à la balustrade_.
Mon duc, rien qu'un moment!
Le temps de respirer et de voir seulement.
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite!
Dis, ne le crois-tu pas? sur nous, tout en dormant,
La nature à demi veille amoureusement.
Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose!
Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l'heure à l'horizon montait
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble
Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble,
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant,
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment!
HERNANI.
Ah! qui n'oublierait tout à cette voix céleste!
Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste.
Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté,
Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été
Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries,
Ma pensé entraînée erre en tes rêveries!
DOÑA SOL.
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.
Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond?
Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse,
S'élevant tout à coup, chantât?...
HERNANI (_souriant_).
Capricieuse!
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants!
DOÑA SOL.
Le bal! Mais un oiseau qui chanterait aux champs!
Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse,
Ou quelque flûte au loin!... Car la musique est douce,
Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin choeur,
Éveille mille voix qui chantent dans le coeur
Ah! ce serait charmant[19]!
_On entend le bruit lointain d'un cor dans l'ombre._
Dieu! je suis exaucée!
HERNANI (_tressaillant, à part_).
Ah! malheureuse!
DOÑA SOL.
Un ange a compris ma pensée.
Ton bon ange sans doute?
HERNANI (_amèrement_).
Oui, mon bon ange!
_Le cor recommence.--A part_.
Encor!
DOÑA SOL (_souriant_).
Don Juan, je reconnais le son de votre cor!
HERNANI.
N'est-ce pas?
DOÑA SOL.
Seriez-vous dans cette sérénade
De moitié[20]?
HERNANI.
De moitié, tu l'as dit.
DOÑA SOL.
Bal maussade!
Oh! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois!
Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix.
_Le cor recommence._
HERNANI (_à part_).
Ah! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie.
DOÑA SOL.
Don Juan, cette harmonie emplit le coeur de joie.
HERNANI (_se levant terrible_).
Nommez-moi Hernani! nommez-moi Hernani!
Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini!
DOÑA SOL (_tremblante_).
Qu'avez-vous?
HERNANI.
Le vieillard!
DOÑA SOL.
Dieu! quels regards funèbres!
Qu'avez-vous?
HERNANI.
Le vieillard, qui rit dans les ténèbres!
--Ne le voyez-vous pas?
DOÑA SOL.
Où vous égarez-vous?
Qu'est-ce que ce vieillard?
HERNANI.
Le vieillard!
DOÑA SOL (_tombant à genoux_).
A genoux
Je t'en supplie, oh! dis, quel secret te déchire?
Qu'as-tu?
HERNANI.
Je l'ai juré!
DOÑA SOL.
Juré?
_Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout à coup et
passe la main sur son front_.
HERNANI (à part).
Qu'allais-je dire?
Épargnons-la.
_Haut_.
Moi, rien. De quoi t'ai-je parlé?
DOÑA SOL.
Vous avez dit...
HERNANI.
Non. Non. J'avais l'esprit troublé...
Je souffre un peu, vois-tu. N'en prends pas d'épouvante.
DOÑA SOL.
Te faut-il quelque chose? ordonne à ta servante.
_Le cor recommence_.
HERNANI (_à part_).
Il le veut! il le veut! Il a mon serment!
_Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard_.
--Rien!
Ce devrait être fait[21]!--Ah!...
DOÑA SOL.
Tu souffres donc bien.
HERNANI.
Une blessure ancienne, et qui semblait fermée,
Se rouvre...
_A part_.
Éloignons-la.
_Haut_.
Doña Sol, bien-aimée,
Écoute. Ce coffret qu'en des jours--moins heureux
Je portais avec moi...
DOÑA SOL.
Je sais ce que tu veux.
Eh bien, qu'en veux-tu faire?
HERNANI.
Un flacon qu'il renferme
Contient un élixir, qui pourra mettre un terme
Au mal que je ressens.--Va!
DOÑA SOL.
J'y vais, mon seigneur.
_Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.
SCÈNE IV.
HERNANI (_seul_).
Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur!
Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille!
Oh! que la destinée amèrement me raille!
_Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne
brusquement_.
Eh bien?...--Mais tout se tait. Je n'entends rien venir.
Si je m'étais trompé?...
_Le masque en domino noir parait au haut de la rampe. Hernani
s'arrête pétrifié_.
SCÈNE V.
HERNANI, LE MASQUE.
LE MASQUE.
«Quoi qu'il puisse advenir,
Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure,
S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure,
Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins.
Tout sera fait.»--Ce pacte eut les morts pour témoins.
Eh bien, tout est-il fait?
HERNANI (_à voix basse_).
C'est lui!
LE MASQUE.
Dans ta demeure
Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure.
Je te trouve en retard.
HERNANI.
Bien. Quel est ton plaisir?
Que feras-tu de moi? Parle.
LE MASQUE.
Tu peux choisir
Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte.
Nous partirons tous deux.
HERNANI.
Soit.
LE MASQUE.
Prions-nous?
HERNANI.
Qu'importe!
LE MASQUE.
Que prends-tu?
HERNANI.
Le poison.
LE MASQUE.
Bien!--Donne-moi ta main.
_Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant_.
Bois,--pour que je finisse.
_Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule_.
HERNANI.
Oh! par pitié, demain!--
Oh! s'il te reste un coeur, duc, ou du moins une âme,
Si tu n'es pas un spectre échappé de la flamme,
Un mort damné, fantôme ou démon désormais,
Si Dieu n'a point encor mis sur ton front: jamais!
Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprême
D'aimer, d'avoir vingt ans, d'épouser quand on aime,
Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,
Attends jusqu'à demain! Demain tu reviendras!
LE MASQUE.
Simple qui parle ainsi! Demain! demain!--Tu railles!
Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles!
Et que ferais-je, moi, cette nuit? J'en mourrais.
Et qui viendrait te prendre et t'emporter après?
Seul descendre au tombeau! Jeune homme, il faut me suivre!
HERNANI.
Eh bien, non! et de toi, démon, je me délivre!
Je n'obéirai pas.
LE MASQUE.
Je m'en doutais. Fort bien.
Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment!--Ah! sur rien.
Peu de chose, après tout! La tête de ton père!
Cela peut s'oublier. La jeunesse est légère.
HERNANI.
Mon père! Mon père!...--Ah! j'en perdrai la raison!
LE MASQUE.
Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison.
HERNANI
Duc!
LE MASQUE.
Puisque les aînés des maisons espagnoles
Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles,
Adieu!
_Il fait un pas pour sortir_.
HERNANI.
Ne t'en va pas.
LE MASQUE.
Alors...
HERNANI.
Vieillard cruel
_Il prend la fiole._
Revenir sur mes pas à la porte du ciel!
_Rentre doña Sol, sans voir le masque, qui est debout, au fond_.
SCÈNE VI.
LES MÊMES, DOÑA SOL.
DOÑA SOL.
Je n'ai pu le trouver, ce coffret.
HERNANI(_à part_).
Dieu! C'est elle!
Dans quel moment!
DOÑA SOL.
Qu'a-t-il? je l'effraie, il chancelle
A ma voix!--Que tiens-tu dans ta main? quel soupçon!
Que tiens-tu dans ta main? réponds.
_Le domino s'est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et
reconnaît don Ruy._
C'est du poison!
HERNANI.
Grand Dieu!
DOÑA SOL (_à Hernani_).
Que t'ai-je fait? quel horrible mystère!
Vous me trompiez, don Juan!
HERNANI.
Ah! j'ai dû te le taire.
J'ai promis de mourir au duc qui me sauva.
Aragon doit payer cette dette à Silva.
DOÑA SOL.
Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe
Tous vos autres serments!
_A don Ruy Gomez._
Duc, l'amour me rend forte,
Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.
DON RUY GOMEZ (_immobile_).
Défends-le, si tu peux, contre un serment juré.
DOÑA SOL.
Quel serment?
HERNANI.
J'ai juré.
DOÑA SOL.
Non, non, rien ne te lie!
Cela ne se peut pas! Crime! attentat! folie!
DON RUY GOMEZ.
Allons, duc!
_Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'entraîner_.
HERNANI.
Laissez-moi, doña Sol. Il le faut.
Le duc a ma parole, et mon père est là-haut!
DOÑA SOL (_à don Ruy Gomez_).
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même
Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime!
Savez-vous ce que c'est que doña Sol? Longtemps,
Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,
J'ai fait la fille douce, innocente et timide,
Mais voyez-vous cet oeil de pleurs de rage humide?
_Elle tire un poignard de son sein_.
Voyez-vous ce poignard?--Ah! vieillard insensé,
Craignez vous pas le fer quand l'oeil a menacé?
Prenez-garde, don Ruy!--Je suis de la famille.
Mon oncle!--Écoutez-moi. Fussé-je votre fille[22],
Malheur si vous portez la main sur mon époux!
_Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc_.
Ah! je tombe à vos pieds! Ayez pitié de nous!
Grâce! Hélas! monseigneur, je ne suis qu'une femme,
Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,
Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux!
Ah! je vous en supplie, ayez pitié de nous.
DON RUY GOMEZ.
Doña Sol!
DOÑA SOL.
Pardonnez! Nous autres Espagnoles,
Notre douleur s'emporte à de vives paroles,
Vous le savez. Hélas! vous n'étiez pas méchant!
Pitié! vous me tuez, mon oncle, en le touchant!
Pitié! je l'aime tant!
DON RUY GOMEZ (_sombre_).
Vous l'aimez trop!
HERNANI.
Tu pleures!
DOÑA SOL.
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures!
Non! je ne le veux pas.
_A don Ruy_.
Faites grâce aujourd'hui!
Je vous aimerai bien aussi, vous.
DON RUY GOMEZ.
Après lui!
De ces restes d'amour, d'amitié,--moins encore,
Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore?
_Montrant Hernani_.
Il est seul! il est tout! Mais moi, belle pitié!
Qu'est-ce que je peux faire avec votre amitié?
O rage! il aurait, lui, le coeur, l'amour, le trône,
Et d'un regard de vous il me ferait l'aumône!
Et s'il fallait un mot à mes voeux insensés,
C'est lui qui vous dirait:--Dis cela, c'est assez!--
En maudissant tous bas le mendiant avide!
Auquel il faut jeter le fond du verre vide
Honte! dérision! non. Il faut en finir.
Bois.
HERNANI.
Il a ma parole, et je dois la tenir.
DON RUY GOMEZ.
Allons!
_Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son
bras_.
DOÑA SOL.
Oh! pas encor! Daignez tous deux m'entendre.
DON RUY GOMEZ.
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.
DOÑA SOL.
Un instant!--Mon seigneur! Mon don Juan!--Ah!
tous deux
Vous êtes bien cruels! Qu'est-ce que je veux d'eux?
Un instant! voilà tout, tout ce que je réclame!
Enfin, on laisse dire à cette pauvre femme
Ce qu'elle a dans le coeur!...--Oh! laissez-moi parler!
DON RUY GOMEZ (_à Hernani_).
J'ai hâte.
DOÑA SOL.
Messeigneurs, vous me faites trembler!
Que vous ai-je donc fait?
HERNANI.
Ah! son cri me déchire.
DOÑA SOL (_lui retenant toujours le bras_).
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire!
DON RUY GOMEZ (_à Hernani_).
Il faut mourir.
DOÑA SOL (_toujours pendue au bras d'Hernani_).
Don Juan, lorsque j'aurai parlé
Tout ce que tu voudras, tu le feras.
_Elle lui arrache la fiole_.
Je l'ai!
_Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné_.
DON RUY GOMEZ.
Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes,
Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes.
Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,
Et je vais à ton père en parler chez les morts!
--Adieu...
_Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient_.
HERNANI.
Duc, arrêtez!
_A doña Sol._
Hélas! je t'en conjure,
Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure?
Veux-tu que partout j'aille avec la trahison
Écrite sur le front? Par pitié, ce poison,
Rends-le-moi! Par l'amour, par notre âme immortelle!...
DOÑA SOL (_sombre_).
Tu veux?
_Elle boit_.
Tiens, maintenant.
DON RUY GOMEZ (_à part_).
Ah! c'était donc pour elle!
DOÑA SOL (_rendant à Hernani la fiole à demi vidée_).
Prends, te dis-je.
HERNANI (_à don Ruy_).
Vois-tu, misérable vieillard!
DOÑA SOL.
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.
HERNANI (_prenant la fiole_).
Dieu!
DOÑA SOL.
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne,
Toi! Tu n'as pas le coeur d'une épouse chrétienne.
Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.
Mais j'ai bu la première et suis tranquille.--Va!
Bois si tu veux!
HERNANI.
Hélas! qu'as-tu fait, malheureuse?
DOÑA SOL.
C'est toi qui l'as voulu.
HERNANI.
C'est une mort affreuse!
DOÑA SOL.
Non. Pourquoi donc?
HERNANI.
Ce philtre au sépulcre conduit.
DOÑA SOL.
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit?
Qu'importe dans quel lit?
HERNANI.
Mon père, tu te venges
Sur moi qui t'oubliais!
_Il porte la fiole à sa bouche_.
DOÑA SOL (_se jetant sur lui_).
Ciel! des douleurs étranges!...
Ah! jette loin de toi ce philtre!--Ma raison
S'égare. Arrête! Hélas! mon don Juan, ce poison
Est vivant! ce poison dans le coeur fait éclore
Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore!
Oh! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point!
Qu'est-ce donc que cela? c'est du feu! Ne bois point!
Oh! tu souffrirais trop!
HERNANI (_a don Ruy_).
Ah! ton âme est cruelle!
Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle?
_Il boit et jette la fiole_.
DOÑA SOL.
Que fais-tu?
HERNANI.
Qu'as-tu fait?
DOÑA SOL.
Viens, ô mon jeune amant,
Dans mes bras.
_Ils s'asseyent l'un près de l'autre_.
N'est-ce pas qu'on souffre horriblement?
HERNANI.
Non.
DOÑA SOL.
Voilà notre nuit de noces commencée!
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée?
HERNANI.
Ah!
DON RUY GOMEZ.
La fatalité s'accomplit.
HERNANI.
Désespoir!
O tourment! doña Sol souffrir, et moi le voir!
DOÑA SOL.
Calme-toi. Je suis mieux.--Vers des clartés nouvelles
Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
Un baiser seulement, un baiser!
_Ils s'embrassent_.
DON RUY GOMEZ.
O douleur!
HERNANI (_d'une voix affaiblie_).
Oh! béni soit le ciel qui m'a fait une vie
D'abîmes entourée et de spectres suivie,
Mais qui permet que, las d'un si rude chemin,
Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main!
DON RUY GOMEZ.
Qu'ils sont heureux[23]!
HERNANI (_d'une voix d plus en plus faible_).
Viens, viens... doña Sol... tout est sombre...
Souffres-tu?
DOÑA SOL (_d'une voix également éteinte_).
Rien, plus rien.
HERNANI.
Vois-tu des feux dans l'ombre?
DOÑA SOL.
Pas encor.
HERNANI (_avec un soupir_).
Voici...
_Il tombe_.
DON RUY GOMEZ (_soulevant sa tête, qui retombe_).
Mort!
DOÑA SOL (_échevelée, et se dressant à demi sur son séant_).
Mort! non pas! nous dormons.
Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.
Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce.
_D'une voix qui s'éteint_.
Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.
Il est las.
_Elle retourne la figure d'Hernani_.
Mon amour, tiens-toi vers moi tourné.
Plus près... plus près encor...
_Elle retombe_.
DON RUY GOMEZ.
Morte!--Oh! je suis damné.
_Il se tue_.
NOTES.
PREFACE.
1: poëte mort. In the volume entitled «Littérature et Philosophie
mêlées» of the _édition définitive_, Hugo has an article «sur M.
Dovalle», which contains this quotation. Charles Dovalle, born 1807,
killed in a duel 1829, was the author of a volume of poetry, «Le
Sylphe», which appeared in 1830, with a preface by Hugo.
2: censure. During the Revolution all restrictions upon the liberty
of the press were removed, but in 1810 a directorship was established.
The charter of Louis XVIII in 1814 restored full liberty, but
restrictions were presently imposed, nevertheless. In 1819 the
censorship gave place to a system of sureties. An ordinance of St.
Cloud, in 1830, suspending the liberty of the press was one of the
causes of the revolution in that year, and the restrictions were
temporarily removed. Since then a limited censorship has generally
been maintained, but chiefly in regard to politics and criminal
processes.
3: règles de d'Aubignac. François Hédelin, abbé d'Aubignac
(1604-1676), was an authoritative literary critic, champion of
Aristotle and the three unities, author of a prose tragedy, Zénobie,
composed according to these rules and very stupid, and of a «Pratique
du Théâtre». He was a bitter opponent of Corneille.
4: Cujas (1522-1590), a celebrated jurist of Toulouse, who
interpreted the Roman law in a more historical and less practical
sense than had been usual in France. His name thus stands for legal
pedantry. _Coutumes_ means legal usages, unwritten law.
5: Ni talons rouges, ni bonnets rouges. To wear red heels was a
privilege of aristocracy under the _ancien régime_, and the
_bonnet rouge_ was the liberty cap adopted as a head-dress by the
Revolutionists.
6: L'autre Saint Office, the Inquisition.
7: Romancero general, a collection of Spanish ballads, first
published under this name in 1604 and 1605. They were taken for
the most part, however, from song-books of the previous century,
especially a _Cancionero general_ of 1511, and a _Cancionero de
romances_ of 1555. But Hugo derived little from the _Romancero
general_ except the spirit of chivalry with which his drama is imbued.
8: The absurdly rigid critics of Corneille's day (1606-1684) found
fault even with the «Cid» for not being sufficiently classical;
Corneille himself called «Don Sanche» _une comédie héroïque_, and was
at great pains to defend it as _un poème d'une espèce nouvelle, et qui
n'a point d'exemple chez les anciens_. «Nicomède» gave him the same
misgivings, and Voltaire, the most meticulous of critics, charged it
with being _trop vulgaire, trop populaire_.
9: Bourges. The cathedral of Bourges, a small city in central
France, is one of the most sincere and impressive monuments of Gothic
architecture. Its massiveness and originality atone easily for the
incongruities of its style.
10: PENDANT OPERA INTERRUPTA, Virgil, AEneid, iv. 88.
ACT I.
1: Isabelle la catholique (1451-1504), queen of Castile, and
patroness of Columbus. Her marriage with Ferdinand of Aragon (1469)
assured the unity of Spain. They are known in history as _Los reyes
catolicos_.
2: le regarde sous le nez, «looks sharply into his face».
3: main-forte, «Help!» Understand _prêtez_.
4: Fiancée au vieux duc. Such a marriage was not legitimate except by
papal dispensation.
5: son vieux futur, «her old intended».
6: Si! Affirmative answer to a negative statement or question.
7: Le manche du balai, an indirect way of calling the duenna an old
witch.
8: Est-ce pas. The omission of _ne_ in such a case is frequent enough
in everyday speech; but here it is made in order to save a syllable.
9: The first part of this dialogue in Sc. 2 is very beautiful.
Notice the eagerness, tinged with melancholy, with which Hernani
goes straight to the subject of his love and appeals to Doña Sol's
sympathy, while she pretends to think only of his wet mantle, and
answers him evasively. The scene reminds one of the celebrated passage
in Goethe's «Egmont», where Egmont visits Clãrchen in his Spanish
costume.
10: De tempête and d'éclairs depend upon _ce_ in the preceding line.
11: Est mort sur l'échafaud. It is not known that Hugo refers here
to any historical incident. The father of the king was Philip the
Handsome, son of the Emperor Maximilian, of the house of Austria. The
king's mother was Joanna, «crazy Jane», daughter of Ferdinand and
Isabella. Charles ascended the throne of the Castiles (Old and New) in
1516.
12: IL FAUT QUE J'EN ARRIVE À M'EFFRAYER MOI-MÊME, «Fate has made me
a horror to myself.»
13: riche-homme, «high-counsellor», an imitation of the Span.
_ricohombre_.
14: Grand de Castille, «grandee of Castile».
15: ENVÎRA, a contraction of _enviera_.
16: peut-être aurais-je aussi, «perhaps I have too», etc. There is
here a suppressed condition, by the hint of which the mystery of the
words is increased. But it will be seen, two lines further on,
that where _ai-je_ suits the metre the indicative is employed in a
precisely similar case.
17: ma bande, comme on dit, «my band, as they call it», this emphasis
on the word _bande_ being used to bring out the etymological force of
_bandit_ in the next line.
18: Toutes les Espagnes, for the Span. _todas las Españas_, by which
was meant the kingdoms of Aragon, Castile, Leon, and Navarre.
19: La veille Catalogne. Catalonia, a province at the foot of the
Pyrenees, in the northeastern corner of Spain.
20: IL ME SOUVIENT, «I remember». The verb is impersonal; _pas_ is
not the antecedent of _il_.
21: veuillez, quoi qu'il advienne, «please, whatever may happen.»
22: mais, à ce qu'il paraît, «why, apparently.»
23: et veux connaître, «and I wish to know whom I have seen.»
_Savoir_ would be more proper than _connaître_.
24: Madame. The word had not always reference to a married woman
only, and of course it does not have here; translate «milady».
25: Je chiffonais ma veste à la française, «I was rumpling my French
doublet.»
26: de belles équipées, «fine doings».
27: Saint Jacques monseigneur, «My lord Saint James.» James the
apostle is patron saint of Spain.
28: Tête et sang, a fragment of the old forms of the oaths _tête
Dieu, sang Dieu_, which if expanded, in modern French, would be _par
la tête de Dieu, par le sang de Dieu_.
29: C'est trop de deux. «It is two too many.»
30: Le Cid. An historical character of the eleventh century, by name
Ruy Diaz de Vivar, whom the Spaniards called _el Campeador_, the
Warrior, and the Arabs _Seid_, Lord, from which words came his popular
name, _el Cid Campeador_. He early became the subject of poems, of
which the oldest is the _Poema del Cid_, which dates from the
middle of the twelfth century. For the next four hundred years his
adventures, real and supposed, form the staple of the heroic romances
of Spain.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12