A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Hernani

V >> Victor Hugo >> Hernani

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«Qu'importe toutefois? Jeunes gens, ayons bon courage! Si rude qu'on
nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant
de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition
réelle, si l'on ne l'envisage que sous son côté militant, que le
_libéralisme_ en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu
près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand; et bientôt,
car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera
pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans
l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent
tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques; voilà
la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près
(lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente
d'aujourd'hui; puis, avec la jeunesse et à sa tête, l'élite de la
génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après
le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font
leur fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que
la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe
est celui du siècle, et prévaudra. Les _Ultras_ de tout genre,
classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire
l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature; chaque
progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas
de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et,
en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En
révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont
cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et tout ce qu'on
fait contre elles les sert également. Or, après tant de grandes choses
que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous voilà sortis de
la vieille forme sociale; comment ne sortirions-nous pas de la vieille
forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la
littérature de Louis XIV, si bien adaptée à sa monarchie, elle saura
bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette
France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a
fait sa liberté et Napoléon sa puissance[a].»

Qu'on pardonne à l'auteur de ce drame de se citer ici lui-même; ses
paroles ont si peu le don de se graver dans les esprits, qu'il aurait
souvent besoin de les rappeler. D'ailleurs, aujourd'hui, il n'est
peut-être point hors de propos de remettre sous les yeux des lecteurs
les deux pages qu'on vient de transcrire. Ce n'est pas que ce
drame puisse en rien mériter le beau nom d'art nouveau, de _poésie
nouvelle_, loin de là; mais c'est que le principe de la liberté en
littérature vient de faire un pas; c'est qu'un progrès vient de
s'accomplir, non dans l'art, ce drame est trop peu de chose, mais
dans le public; c'est que, sous ce rapport du moins, une partie des
pronostics hasardés plus haut viennent de se réaliser.

Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à
risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au
papier _qui souffre tout_; le public des livres est bien différent
du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second
repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le
principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit
et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense
foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir
les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple, qui
ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même
devise que la politique: TOLÉRANCE ET LIBERTÉ.

Maintenant vienne le poëte! il y a un public.

Et cette liberté, le public la veut telle qu'elle doit être, se
conciliant avec l'ordre, dans l'état, avec l'art, dans la littérature.
La liberté a une sagesse qui lui est propre, et sans laquelle elle
n'est pas complète. Que les vieilles règles de d'Aubignac[3] meurent
avec les vieilles coutumes de Cujas[4], cela est bien; qu'à une
littérature de cour succède une littérature de peuple, cela est mieux
encore; mais surtout qu'une raison intérieure se rencontre au fond de
toutes ces nouveautés. Que le principe de liberté fasse son affaire,
mais qu'il la fasse bien. Dans les lettres, comme dans la société,
point d'étiquette, point d'anarchie des lois. Ni talons rouges, ni
bonnets rouges[5].

Voilà ce que veut le public, et il veut bien. Quant à nous, par
déférence pour ce public qui a accueilli avec tant d'indulgence un
essai qui en méritait si peu, nous lui donnons ce drame aujourd'hui
tel qu'il a été représenté. Le jour viendra peut-être de le publier
tel qu'il a été conçu par l'auteur[b], en indiquant et en discutant
les modifications que la scène lui a fait subir. Ces détails de
critique peuvent ne pas être sans intérêt ni sans enseignements,
mais ils sembleraient minutieux aujourd'hui; la liberté de l'art est
admise, la question principale est résolue; à quoi bon s'arrêter aux
questions secondaires? Nous y reviendrons du reste quelque jour,
et nous parlerons aussi, bien en détail, en la ruinant par les
raisonnements et par les faits, de cette censure dramatique qui est le
seul obstacle à la liberté du théâtre, maintenant qu'il n'y en a
plus dans le public. Nous essayerons, à nos risques et périls et par
dévouement aux choses de l'art, de caractériser les mille abus
de cette petite inquisition de l'esprit, qui a, comme l'autre
saint-office[6], ses juges secrets, ses bourreaux masqués, ses
tortures, ses mutilations et sa peine de mort. Nous déchirerons, s'il
se peut, ces langes de police dont il est honteux que le théâtre soit
encore emmailloté au dix-neuvième siècle.

Aujourd'hui il ne doit y avoir place que pour la reconnaissance et les
remerciements. C'est au public que l'auteur de ce drame adresse les
siens, et du fond du coeur. Cette oeuvre, non de talent, mais de
conscience et de liberté, a été généreusement protégée contre bien des
inimitiés par le public, parce que le public est toujours, aussi lui,
consciencieux et libre. Grâces lui soient donc rendues, ainsi qu'à
cette jeunesse puissante qui a porté aide et faveur à l'ouvrage d'un
jeune homme sincère et indépendant comme elle! C'est pour elle surtout
qu'il travaille, parce que ce serait une gloire bien haute que
l'applaudissement de cette élite de jeunes hommes, intelligente,
logique, conséquente, vraiment libérale en littérature comme en
politique, noble génération qui ne se refuse pas à ouvrir les deux
yeux à la vérité et à recevoir la lumière des deux côtés.

Quant à son oeuvre en elle-même, il n'en parlera pas. Il accepte les
critiques qui en ont été faites, les plus sévères comme les plus
bienveillantes, parce qu'on peut profiter à toutes. Il n'ose se
flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce drame,
dont le _Romancero general_[7] est la véritable clef. Il prierait
volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire _le
Cid Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,
ces grands et admirables poëtes[8]. Cette lecture, si pourtant elles
veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de
l'auteur d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour
certaines choses qui ont pu les blesser dans la forme ou dans le fond
de ce drame. En somme, le moment n'est peut-être pas encore venu de le
juger. _Hernani_ n'est jusqu'ici que la première pierre d'un édifice
qui existe tout construit dans la tête de son auteur, mais dont
l'ensemble peut seul donner quelque valeur à ce drame. Peut-être ne
trouvera-t-on pas mauvaise un jour la fantaisie qui lui a pris de
mettre, comme l'architecte de Bourges[9], une porte presque moresque à
sa cathédrale gothique.

En attendant, ce qu'il a fait est bien peu de chose, il le sait.
Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son
oeuvre! Elle ne vaudra qu'autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas
des ces poëtes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant
d'avoir fini, sans péril pour leur mémoire; il n'est pas de ceux qui
restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes
dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée:

Pendent opera interrupta, minaeque[10]
Murorum ingentes!

9 mars 1830.


[a] _Lettre aux éditeurs des poésies de M. Dovalle_.

[b] Ce jour, prédit par l'auteur, est venu. Nous donnons dans cette
édition _Hernani_ tout entier, tel que le poëte l'avait écrit, avec
les développements de passion, les détails de moeurs et les saillies
de caractères que la représentation avait retranchés. Quant à la
discussion critique que l'auteur indique, elle sortira d'elle-même,
pour tous les lecteurs, de la comparaison qu'ils pourront faire
entre l'Hernani tronqué du théâtre et l'Hernani de cette édition.
Espérons tout des progrès que le public des théâtres fait chaque jour.

Mai 1836. (_Note de l'éditeur_.)




PERSONNAGES.


HERNANI. DON MATIAS.
DON CARLOS. DON RICARDO.
DON RUY GOMEZ DE SILVA. DON FRANCISCO.
DOÑA SOL DE SILVA. DON GARCI SUAREZ.
LE ROI DE BOHÊME. DON JUAN DE HARO.
LE DUC DE BAVIERE. DON GIL TELLEZ GIRON.
LE DUC DE GOTHA. DOÑA JOSEFA DUARTE.
LE DUC DE LUTZELBOURG. Un montagnard.
JAQUEZ. Une dame.
DON SANCHO.

Premier conjuré. Deuxième conjuré. Troisième conjuré.
Conjurés de la ligue sacro-sainte, Allemands et Espagnols.
Montagnards, seigneurs, soldats, pages, peuple.

Espagne, 1519.




HERNANI.




ACTE PREMIER - LE ROI.


SARAGOSSE.

_Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur la table_.




SCÈNE PREMIÈRE.

DOÑA JOSEFA DUARTE (_vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu
de jais, à la mode d'Isabelle la Catholique_[1]); DON CARLOS.


DOÑA JOSEFA (_seule_). _Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre
et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte
dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup_.
Serait-ce déjà lui?

_Un nouveau coup_.
C'est bien à l'escalier
Dérobé.

_Un quatrième coup_.
Vite, ouvrons.

_Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur
le nez et le chapeau sur les yeux_.
Bonjour, beau cavalier.

_Elle l'introduit. Il écarte son manteau et laisse voir un riche
costume de velours et de soie, à la mode castillane de 1519. Elle le
regarde sous le nez[2] et recule étonnée_.
Quoi, seigneur Hernani, ce n'est pas vous!--Main-forte[3]! Au feu!

DON CARLOS (_lui saisissant le bras_).
Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte!

_Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayée_.
Suis-je chez doña Sol? fiancée au vieux duc[4]
De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux? dites? La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Suis-je bien informé?

_Elle se tait. Il la secoue par le bras_.
Vous répondrez peut-être?

DOÑA JOSEFA.
Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître.

DON CARLOS.
Aussi n'en veux-je qu'un.--Oui,--non.--Ta dame est bien
Doña Sol de Silva? parle.

DOÑA JOSEFA.
Oui.--Pourquoi?

DON CARLOS.
Pour rien. Le duc, son vieux futur[5], est absent à cette heure?

DOÑA JOSEFA.
Oui.

DON CARLOS.
Sans doute elle attend son jeune?

DOÑA JOSEFA.
Oui.

DON CARLOS.
Que je meure!

DOÑA JOSEFA.
Oui.

DON CARLOS.
Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien?

DOÑA JOSEFA.
Oui.

DON CARLOS.
Cache-moi céans.

DOÑA JOSEFA.
Vous!

DON CARLOS.
Moi.

DOÑA JOSEFA.
Pourquoi?

DON CARLOS.
Pour rien.

DOÑA JOSEFA.
Moi! vous cacher!

DON CARLOS.
Ici.

DOÑA JOSEFA.
Jamais!

DON CARLOS (_tirant de sa ceinture un poignard et une bourse_).
Daignez, madame,
Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.

DOÑA JOSEFA (_prenant la bourse_).
Vous êtes donc le diable?

DON CARLOS.
Oui, duègne.

DOÑA JOSEFA (_ouvrant une armoire étroite dans le mur_).
Entrez ici.

DON CARLOS (_examinant l'armoire_).
Cette boîte?

DOÑA JOSEFA (_la refermant_).
Va-t'en, si tu n'en veux pas.

DON CARLOS (_rouvrant l'armoire_).
Si![6]

_L'examinant encore_.
Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure
Le manche du balai[7] qui te sert de monture?

_Il s'y blottit avec peine_.
Ouf!

DOÑA JOSEFA (_joignant les mains et scandalisée_).
Un homme ici!

DON CARLOS (_dans l'armoire restée ouverte_).
C'est une femme, est-ce pas[8],
Qu'attendait ta maîtresse?

DOÑA JOSEFA.
O ciel! j'entends le pas
De doña Sol.--Seigneur, fermez vite la porte.

_Elle pousse la porte de l'armoire, qui se referme_.

DON CARLOS (_de l'intérieure de l'armoire_).
Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.

DOÑA JOSEFA (_seule_).
Qu'est cet homme? Jésus mon Dieu! Si j'appelais?
Qui? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.
Bah! l'autre va venir. La chose le regarde.
Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde
De l'enfer!

_Pesant la bourse_.
Après tout, ce n'est pas un voleur[9].

_Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la bourse_.




SCÈNE II.

DOÑA JOSEFA, DON CARLOS (_caché_); DOÑA SOL. _Puis_ HERNANI.


DOÑA SOL.
Josefa!

DOÑA JOSEFA.
Madame?

DOÑA SOL.
Ah! je crains quelque malheur.
Hernani devrait être ici.

_Bruit de pas à la petite porte_.
Voici qu'il monte.
Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.

_Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand
chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une
cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture_.

DOÑA SOL (_courant à lui_).
Hernani!

HERNANI.
Doña Sol! Ah! c'est vous que je vois
Enfin! et cette voix qui parle est votre voix!
Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres?
J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres!

DOÑA SOL (_touchant ses vêtements_).
Jésus! votre manteau ruisselle! il pleut donc bien?

HERNANI.
Je ne sais.

DOÑA SOL.
Vous devez avoir froid!

HERNANI.
Ce n'est rien.

DOÑA SOL.
Otez donc ce manteau.

HERNANI.
Doña Sol, mon amie,
Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,
Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux
Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,
Un ange vous dit-il combien vous êtes douce
Au malheureux que tout abandonne et repousse?

DOÑA SOL.
Vous avez bien tardé, seigneur! Mais dites-moi
Si vous avez froid.

HERNANI.
Moi! je brûle près de toi!
Ah! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
Quand notre coeur se gonfle et s'emplit de tempêtes,
Qu'importe ce que peut un nuage des airs
Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs[10]!

DOÑA SOL (_lui défaisant son manteau_).
Allons! donnez la cape,--et l'épée avec elle.

HERNANI (_la main sur son épée_).
Non. C'est mon autre amie, innocente et fidèle.
--Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,
Votre oncle, est donc absent?

DOÑA SOL.
Oui, cette heure est à nous.

HERNANI.
Cette heure! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure!
Après, qu'importe? il faut qu'on oublie ou qu'on meure.
Ange! une heure avec vous! une heure, en vérité,
A qui voudrait la vie, et puis l'éternité!

DOÑA SOL.
Hernani!

HERNANI (_amèrement_).
Que je suis heureux que le duc sorte!
Comme un larron qui tremble et qui force une porte;
Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard
Une heure de vos chants et de votre regard;
Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie
De lui voler une heure, et lui me prend ma vie!

DOÑA SOL.
Calmez-vous.

_Remettant le manteau à la duègne_.
Josefa, fais sécher le manteau.

_Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près
d'elle_.
Venez là.

HERNANI (_sans l'entendre_).
Donc le duc est absent du château?

DOÑA SOL (_souriant_).
Comme vous êtes grand!

HERNANI.
Il est absent.

DOÑA SOL.
Chère âme,
Ne pensons plus au duc.

HERNANI.
Ah! pensons-y, madame!
Ce vieillard! il vous aime, il va vous épouser!
Quoi donc! vous prit-il pas l'autre jour un baiser?
N'y plus penser!

DOÑA SOL (_riant_).
C'est là ce qui vous désespère!
Un baiser d'oncle! au front! presque un baiser de père!

HERNANI.
Non. Un baiser d'amant, de mari, de jaloux.
Ah! vous serez à lui, madame! Y pensez-vous?
O l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée,
Pour achever sa route et finir sa journée,
A besoin d'une femme, et va, spectre glacé,
Prendre une jeune fille! ô vieillard insensé!
Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre,
Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre?
Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur!
Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur!
--Qui fait ce mariage? On vous force, j'espère!

DOÑA SOL.
Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI.
Le roi! le roi! Mon père
Est mort sur l'échafaud[11], condamné par le sien.
Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien,
Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,
Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve!
Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis
Le serment de venger mon père sur son fils.
Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles!
Car la haine est vivace entre nos deux familles.
Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,
Trente ans! Or, c'est en vain que les pères sont morts.
Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue,
Car les fils sont debout, et le duel continue.
Ah! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen!
Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin!

DOÑA SOL.
Vous m'effrayez.

HERNANI.
Chargé d'un mandat d'anathème,
Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même[12]!
Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina,
Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrafia,
Riche-homme[13] d'Aragon, comte et grand de Castille[14].
A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,
Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux,
Que votre front reluise entre des fronts royaux,
Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse,
Mainte reine peut-être envîra[15] sa duchesse.
Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus
Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.
Peut-être aurais-je aussi[16] quelque blason illustre
Qu'une rouille de sang à cette heure délustre;
Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis,
Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis,
Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée,
Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée.
En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux
Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous.
Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre.
Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.

DOÑA SOL.
Je vous suivrai.

HERNANI.
Parmi mes rudes compagnons?
Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms.
Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s'émousse,
Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse?
Vous viendrez commander ma bande, comme on dit[17]?
Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit!
Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes[18],
Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,
Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu,
La vieille Catalogne[19] en mère m'a reçu.
Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves,
Je grandis, et demain trois mille de ses braves,
Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,
Viendront... Vous frissonnez. Réfléchissez encor.
Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,
Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves,
Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,
Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit
Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille,
Les balles des mousquets siffler à votre oreille.
Être errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut,
Me suivre où je suivrai mon père,--à l'échafaud.

DOÑA SOL.
Je vous suivrai.

HERNANI.
Le duc est riche, grand, prospère.
Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.
Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main
Trésors, titres, bonheur...

DOÑA SOL.
Nous partirons demain.
Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange
Me blâmer. Etes-vous mon démon ou mon ange?
Je ne sais, mais je suis votre esclave. Écoutez.
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l'ignore.
J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore
Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas
S'efface, alors je crois que mon coeur ne bat pas,
Vous me manquez, je suis absente de moi-même;
Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime
Vient frapper mon oreille, alors il me souvient[20]
Que je vis, et je sens mon âme qui revient!

HERNANI (_la serrant dans ses bras_).
Ange!

DOÑA SOL.
A minuit. Demain. Amenez votre escorte,
Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.
Vous frapperez trois coups.

HERNANI.
Savez-vous qui je suis,
Maintenant?

DOÑA SOL.
Monseigneur, qu'importe! Je vous suis.

HERNANI.
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,
Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme
Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.
Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni?

DON CARLOS (_ouvrant avec fracas la porte de l'armoire_).
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire?
Croyez-vous donc qu'on soit à l'aise en cette armoire?

_Hernani recule étonné. Doña Sol pousse un cri et se réfugie dans
ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effarés_.

HERNANI (_la main sur la garde de son épée_).
Quel est cet homme?

DOÑA SOL.
O ciel! Au secours!

HERNANI.
Taisez-vous,
Doña Sol! vous donnez l'éveil aux yeux jaloux.
Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu'il advienne[21],
Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne.

_A don Carlos_.
Que faisiez-vous là?

DON CARLOS.
Moi? mais, à ce qu'il paraît[22],
je ne chevauchais pas à travers la forêt.

HERNANI.
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire
Aussi son héritier.

DON CARLOS.
Chacun son tour!--Messire,
Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,
Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs,
C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître[23]
Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre,
Tandis que je restais à la porte.

HERNANI.
En honneur,
Je vous ferai sortir par où j'entre, seigneur.

DON CARLOS.
Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame[24].
Partageons. Voulez-vous? J'ai vu dans sa belle âme
Tant d'amour, de bonté, de tendres sentiments,
Que madame à coup sûr en a pour deux amants.
Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise,
Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise,
Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien;
Mais j'entendais très mal et j'étouffais très bien.
Et puis, je chiffonnais ma veste à la française[25].
Ma foi, je sors!

HERNANI.
Ma dague aussi n'est pas à l'aise
Et veut sortir.

DON CARLOS (_le saluant_).
Monsieur, c'est comme il vous plaira.

HERNANI (_tirant son épée_).
En garde!

_Don Carlos tire son épée_.

DOÑA SOL (_se jetant entre eux_).
Hernani! ciel!

DON CARLOS.
Calmez-vous, señora.

HERNANI (_à don Carlos_).
Dites-moi votre nom.

DON CARLOS.
Hé! dites-moi le vôtre!

HERNANI.
Je le garde, secret et fatal, pour un autre
Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,
Mon nom à son oreille, et ma dague à son coeur!

DON CARLOS.
Alors, quel est le nom de l'autre?

HERNANI.
Que t'importe?
En garde! défends-toi!

_Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil.
On entend des coups à la porte_.

DOÑA SOL (_se levant avec effroi_).
Ciel! on frappe à la porte!

_Les champions s'arrêtent. Entre Josefa par la petite porte et tout
effarée_.

HERNANI (_à Josefa_).
Qui frappe ainsi?

DOÑA JOSEFA (à doña Sol).
Madame! un coup inattendu!
C'est le duc qui revient!

DOÑA SOL (_joignant les mains_).
Le duc! tout est perdu!
Malheureuse!

DOÑA JOSEFA (_jetant les yeux autour d'elle_).
Jésus! l'inconnu! des épées!
On se battait! Voilà de belles équipées[26]!

_Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau. Don
Carlos s'enveloppe dans son manteau et rabat son chapeau sur ses
yeux. On frappe_.

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