A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Hernani

V >> Victor Hugo >> Hernani

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HERNANI.
Que faire?

_On frappe_.

UNE VOIX (_au dehors_).
Doña Sol, ouvrez-moi!

_Doña Josefa fait un pas vers la porte. Hernani l'arrête_.

HERNANI.
N'ouvrez-pas!

DOÑA JOSEFA (_tirant son chapelet_).
Saint Jacques monseigneur[27]! tirez-nous de ce pas!

_On frappe de nouveau_.

HERNANI (_montrant l'armoire à Don Carlos_).
Cachons-nous.

DON CARLOS.
Dans l'armoire?

HERNANI (_montrant la porte_).
Entrez-y. Je m'en charge.
Nous y tiendrons tous deux.

DON CARLOS.
Grand merci, c'est trop large!

HERNANI (_montrant la petite porte_).
Fuyons par là.

DON CARLOS.
Bonsoir. Pour moi, je reste ici.

HERNANI.
Ah! tête et sang[28]! monsieur, vous me paîrez ceci!

_A doña Sol_.
Si je barricadais l'entrée?

DON CARLOS (_à Josefa_).
Ouvrez la porte.

HERNANI.
Que dit-il?

DON CARLOS (_à Josefa interdite_).
Ouvrez donc, vous dis-je!

_On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en tremblant_.

DOÑA SOL.
Je suis morte!




SCÈNE III.

LES MEMES. DON RUY GOMEZ DE SILVA, _barbe et cheveux blancs; en noir._
VALETS _avec des flambeaux_.


DON RUY GOMEZ.
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit!
Venez tous! cela vaut la lumière et le bruit.

_A doña Sol_.
Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme,
Nous sommes trois chez vous! C'est trop de deux[29], madame.

_Aux deux jeunes gens_.
Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans?
Quand nous avions le Cid[30] et Bernard[31], ces géants
De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles
Honorant les vieillards et protégeant les filles.
C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds
Leur fer et leur acier que vous votre velours.
Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises,
Faisaient agenouiller leur amour aux églises[32],
Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison
Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison.
S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,
En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache,
Ou la lance à la main.--Et quant à ces félons
Qui, le soir, et les yeux tournés vers leurs talons,
Ne fiant qu'à la nuit leurs manoeuvres infâmes,
Par derrière aux maris volent l'honneur des femmes,
J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous,
Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux,
Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée,
Souffleté leur blason du plat de son épée!
Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui,
Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui.
--Qu'êtes-vous venus faire ici? C'est donc à dire
Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire?
On va rire de moi, soldat de Zamora[33]?
Et quand je passerai, tête blanche, on rira?
Ce n'est pas vous, du moins, qui rirez!

HERNANI.
Duc...

DON RUY GOMEZ.
Silence!
Quoi! vous avez l'épée, et la dague, et la lance,
La chasse, les festins, les meutes, les faucons,
Les chansons à chanter le soir sous les balcons,
Les plumes au chapeau, les casaques de soie,
Les bals, les carrousels[34], la jeunesse, la joie,
Enfants, l'ennui vous gagne! A toux prix, au hasard,
Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard.
Ah! vous l'avez brisé, le hochet! mais Dieu fasse
Qu'il vous puisse en éclats rejaillir à la face!
Suivez-moi!

HERNANI.
Seigneur duc...

DON RUY GOMEZ.
Suivez-moi! suivez-moi!
Messieurs, avons-nous fait cela pour rire? Quoi!
Un trésor est chez moi. C'est l'honneur d'une fille,
D'une femme, l'honneur de toute une famille,
Cette fille, je l'aime, elle est ma nièce, et doit
Bientôt changer sa bague à l'anneau de mon doigt,
Je la crois chaste et pure et sacrée à tout homme,
Or il faut que[35] je sorte une heure, et moi qu'on nomme
Ruy Gomez de Silva, je ne puis l'essayer
Sans qu'un larron d'honneur se glisse à mon foyer!
Arrière! lavez donc vos mains, hommes sans âmes,
Car, rien qu'en y touchant, vous nous tachez nos femmes,
Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor?

_Il arrache son collier_.
Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d'or[36]!

_Il jette son chapeau_.
Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile!
Et vous pourrez demain vous vanter par la ville
Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents,
N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs.

DOÑA SOL.
Monseigneur...

DON RUY GOMEZ (_à ses valets_).
Écuyers! écuyers! à mon aide!
Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède!

_Aux deux jeunes gens_.
Et suivez-moi tous deux!

DON CARLOS (_faisant un pas_).
Duc, ce n'est pas d'abord
De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort
De Maximilien, empereur d'Allemagne.

_Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau_.

DON RUY GOMEZ.
Raillez-vous?...--Dieu! le roi!

DOÑA SOL.
Le roi!

HERNANI (_dont les yeux s'allument_).
Le roi d'Espagne!

DON CARLOS (_gravement_).
Oui, Carlos.--Seigneur duc, es-tu donc insensé?
Mon aïeul l'empereur est mort. Je ne le sai
Que de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même,
Dire la chose, à toi, féal[37] sujet que j'aime,
Te demander conseil, incognito, la nuit,
Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit!

_Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il s'approche de don
Carlos que doña Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel
Hernani demeuré dans un coin fixe des yeux étincelants_.

DON RUY GOMEZ.
Mais pourquoi tarder tant à m'ouvrir cette porte?

DON CARLOS.
Belle raison! tu viens avec toute une escorte!
Quand un secret d'État m'amène en ton palais[38],
Duc, est-ce pour l'aller dire[39] à tous tes valets!

DON RUY GOMEZ.
Altesse, pardonnez! l'apparence...

DON CARLOS.
Bon père,
Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère[40],
Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur?

DON RUY GOMEZ.
Pardonnez...

DON CARLOS.
Il suffit. N'en parlons plus, seigneur.
Donc l'empereur est mort[41].

DON RUY GOMEZ.
L'aïeul de votre altesse
Est mort?

DON CARLOS.
Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.

DON RUY GOMEZ.
Qui lui succède?

DON CARLOS.
Un duc de Saxe est sur les rangs.
François premier, de France, est un des concurrents.

DON RUY GOMEZ.
Où vont se rassembler les électeurs d'empire?

DON CARLOS.
Ils ont choisi, je crois, Aix-la-Chapelle[42], ou Spire[43],
Ou Francfort[44].

DON RUY GOMEZ.
Notre roi, dont Dieu garde les jours,
N'a-t-il pensé jamais à l'empire?

DON CARLOS.
Toujours.

DON RUY GOMEZ.
C'est à vous qu'il revient.

DON CARLOS.
Je le sais.

DON RUY GOMEZ.
Votre père
Fut archiduc d'Autriche, et l'empire, j'espère,
Aura ceci présent[45], que c'était votre aïeul,
Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.

DON CARLOS.
Et puis, on est bourgeois de Gand[46].

DON RUY GOMEZ.
Dans mon jeune âge
Je le vis, votre aïeul. Hélas! seul je surnage
D'un siècle tout entier. Tout est mort à présent.
C'était un empereur magnifique et puissant.

DON CARLOS.
Rome est pour moi[47].

DON RUY GOMEZ.
Vaillant, ferme, point tyrannique,
Cette tête allait bien au vieux corps germanique[48]!

_Il s'incline sur les mains du roi et les baise_.
Que je vous plains! Si jeune, en un tel deuil plongé!

DON CARLOS.
Le pape veut ravoir la Sicile[49], que j'ai,
Un empereur ne peut posséder la Sicile,
Il me fait empereur, alors, en fils docile,
Je lui rends Naple. Ayons l'aigle[50], et puis nous verrons
Si je lui laisserai rogner les ailerons!

DON RUY GOMEZ.
Qu'avec joie il verrait[51], ce vétéran du trône,
Votre front déjà large aller à sa couronne!
Ah! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien,
Cet empereur très grand, très bon et très chrétien!

DON CARLOS.
Le saint-père est adroit.--Qu'est-ce que la Sicile?
C'est une île qui pend à mon royaume, une île,
Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté,
Tient à peine à l'Espagne et qui traîne à côté.
--Que ferez-vous, mon fils[52], de cette île bossue
Au monde impérial au bout d'un fil cousue?
Votre empire est mal fait; vite, venez ici,
Des ciseaux! et coupons!--Très saint-père, merci!
Car de ces pièces-là, si j'ai bonne fortune,
Je compte au saint-empire en recoudre plus d'une,
Et, si quelques lambeaux m'en étaient arrachés,
Rapiécer mes états d'îles et de duchés!

DON RUY GOMEZ.
Consolez-vous[53]! il est un empire des justes
Où l'on revoit les morts plus saints et plus augustes!

DON CARLOS.
Ce roi François premier, c'est un ambitieux!
Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux
A l'empire! A-t-il pas sa France très chrétienne[54]?
Ah! la part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne[55]!
L'empereur mon aïeul disait au roi Louis[56]:
--Si j'étais Dieu le Père, et si j'avais deux fils,
Je ferais l'aîné Dieu, le second roi de France.

_Au duc_.
Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance?

DON RUY GOMEZ.
C'est un victorieux[57].

DON CARLOS.
Il faudrait tout changer[58].
La bulle d'or[59] défend d'élire un étranger.

DON RUY GOMEZ.
A ce compte, seigneur, vous êtes roi d'Espagne[60]!

DON CARLOS.
Je suis bourgeois de Gand[61].

DON RUY GOMEZ.
La dernière campagne
A fait monter bien haut le roi François premier.

DON CARLOS.
L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier
Peut aussi déployer ses ailes.

DON RUY GOMEZ.
Votre altesse
Sait-elle le latin?

DON CARLOS.
Mal.

DON RUY GOMEZ.
Tant pis. La noblesse
D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin.

DON CARLOS.
Ils se contenteront d'un espagnol hautain;
Car il importe peu, croyez-en le roi Charle,
Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.
--Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva,
Te revienne empereur. Le roi de France va
Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse.
Je partirai sous peu.

DON RUY GOMEZ.
Vous nous quittez, altesse,
Sans purger l'Aragon de ces nouveaux bandits
Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis?

DON CARLOS.
J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.

DON RUY GOMEZ.
Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande
De se laisser faire?

DON CARLOS.
Eh! quel est ce chef? son nom?

DON RUY GOMEZ.
Je l'ignore. On le dit un rude compagnon[62].

DON CARLOS.
Bah! je sais que pour l'heure il se cache en Galice[63],
Et j'en aurai raison[64] avec quelque milice.

DON RUY GOMEZ.
De faux avis alors le disaient près d'ici.

DON CARLOS.
Faux avis!--Cette nuit, tu me loges.

DON RUY GOMEZ (_s'inclinant jusqu'à terre_).
Merci, Altesse!

_Il appelle ses valets_.
Faites tous honneur au roi mon hôte.

_Les valets rentrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux
haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche
lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux_.

DOÑA SOL (_bas à Hernani_).
Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute.
Vous frapperez des mains trois fois.

HERNANI (_bas_).
Demain.

DON CARLOS (_à part_).
Demain!

_Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie_.
Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.

_Il la reconduit à la porte. Elle sort_.

HERNANI (_la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague_).
Mon bon poignard!

DON CARLOS (_revenant, à part_).
Notre homme a la mine attrapée.

_Il prend à part Hernani_.
Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée,
Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons.
Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.
Allez. Je daigne encore protéger votre fuite.

DON RUY GOMEZ (_revenant et montrant Hernani_).
Qu'est ce seigneur?

DON CARLOS.
Il part. C'est quelqu'un de ma suite.

_Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc précédant le
roi, une cire à la main_.




SCÈNE IV.


HERNANI (_seul_).
Oui, de ta suite, ô roi[65]! de ta suite!--J'en suis!
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis.
Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace,
Je vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race.
Et puis, te voilà donc mon rival! Un instant
Entre aimer et haïr je suis resté flottant,
Mon coeur pour elle et toi n'était point assez large,
J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge[66]:
Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens
Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens!
Mon amour fait pencher la balance incertaine
Et tombe tout entier du côté de ma haine.
Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit!
Va, jamais courtisan de ton lever maudit,
jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome
Ayant à te servir abjuré son coeur d'homme,
jamais chiens de palais dressés à suivre un roi
Ne seront sur tes pas plus assidus que moi!
Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,
C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,
C'est quelque mouton d'or[67] qu'on se va pendre au cou;
Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou!
Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines,
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines,
C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur,
En y fouillant longtemps peut prendre[68] au fond d'un coeur.
Va devant! je te suis. Ma vengeance qui veille
Avec moi toujours marche et me parle à l'oreille.
Va! je suis là, j'épie et j'écoute, et sans bruit
Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit.
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête;
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi!

_Il sort par la petite porte_.




ACTE DEUXIÈME - LE BANDIT.


SARAGOSSE.

_Un patio[1] du palais de Silva. A gauche, les grands murs du palais,
avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte.
A droite et au fond, des maisons et des rues. Il est nuit. On voit
briller ça et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore
éclairées.




SCÈNE PREMIÈRE.

DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, COMTE DE MONTEREY, DON
MATIAS CENTURION, MARQUIS D'ALMUÑAN, DON RICARDO DE ROXAS, SEIGNEUR DE
CASAPALMA.

_Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête, chapeaux rabattus[2],
enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord
inférieur_.

DON CARLOS (_examinant le balcon_).
Voilà bien le balcon, la porte... Mon sang bout.

_Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée_.
Pas de lumière encor!

_Il promène ses yeux sur les autres croisées éclairées_.
Des lumières partout
Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre
Où j'en voudrais!

DON SANCHO.
Seigneur, reparlons de ce traître.
Et vous l'avez laissé partir!

DON CARLOS.
Comme tu dis.

DON MATIAS.
Et peut-être c'était le major des bandits!

DON CARLOS.
Qu'il en soit le major ou bien le capitaine,
Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine.

DON SANCHO.
Son nom, seigneur?

DON CARLOS (_les yeux fixés sur la fenêtre_).
Mufioz... Fernan...

_Avec le geste d'un homme qui se rappelle tout à coup_.
Un nom en i.

DON SANCHO.
Hernani, peut-être?

DON CARLOS.
Oui.

DON SANCHO.
C'est lui!

DON MATIAS.
C'est Hernani?
Le chef!

DON SANCHO (_au roi_).
De ses propos vous reste-t-il mémoire?

DON CARLOS (_qui ne quitte pas la fenêtre des yeux_).
Hé! je n'entendais rien dans leur maudite armoire!

DON SANCHO.
Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez?

_Don Carlos se tourne gravement et le regarde en face_.

DON CARLOS.
Comte de Monterey, vous me questionnez.

_Les deux seigneurs reculent et se taisent_.
Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrête.
J'en veux à sa maîtresse[3] et non point à sa tête.
J'en suis amoureux fou! Les yeux noirs les plus beaux,
Mes amis! deux miroirs! deux rayons! deux flambeaux!
Je n'ai rien entendu de toute leur histoire
Que ces trois mots: Demain, venez à la nuit noire!
Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent?
Pendant que ce bandit, à mine de galant,
S'attarde à quelque meurtre, à creuser quelque tombe,
Je viens tout doucement dénicher sa colombe.

DON RICARDO.
Altesse, il eût fallu, pour compléter le tour,
Dénicher la colombe en tuant le vautour.

DON CARLOS (_à don Ricardo_).
Comte! un digne conseil! vous avez la main prompte!

DON RICARDO (_s'inclinant profondément_).
Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte?

DON SANCHO (_vivement_).
C'est méprise!

DON RICARDO (_à don Sancho_).
Le roi m'a nommé comte.

DON CARLOS.
Assez!
Bien.

_A Ricardo_.
J'ai laissé tomber ce titre. Ramassez.

DON RIARCDO (_s'inclinant de nouveau_).
Merci, seigneur!

DON SANCHO (_à don Matias_).
Beau comte! un comte de surprise.

_Le roi se promène au fond, examinant avec impatience les fenêtres
éclairées. Les deux seigneurs causent sur le devant_.

DON MATIAS (_à don Sancho_).
Mais que fera le roi, la belle une fois prise?

DON SANCHO (_regardant Ricardo de travers_).
Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur.
Puis, qu'il en ait un fils[4], il sera roi.

DON MATIAS.
Seigneur,
Allons donc! un bâtard! Comte, fût-on altesse[5],
On ne saurait tirer un roi d'une comtesse!

DON SANCHO.
Il la fera marquise, alors, mon cher marquis.

DON MATIAS.
On garde les bâtards pour les pays conquis.
On les fait vice-rois. C'est à cela qu'ils servent.

_Don Carlos revient_.

DON CARLOS (_regardant avec colère toutes les fenêtres éclairées_).
Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent?
Enfin! en voilà deux qui s'éteignent! allons!
Messieurs, que les instants de l'attente sont longs!
Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse?

DON SANCHO.
C'est ce que nous disons[6] souvent chez votre altesse.

DON CARLOS.
Cependant que[7] chez vous mon peuple[8] le redit.

_La dernière fenêtre éclairée s'éteint_.
--La dernière est éteinte!

_Tourné vers le balcon de doña Sol toujours noir_.
O vitrage maudit!
Quand t'éclaireras-tu?--Cette nuit est bien sombre.
Doña Sol, viens briller comme un astre dans l'ombre!

_A don Ricardo_.
Est-il minuit?

DON RICARDO.
Minuit bientôt.

DON CARLOS.
Il faut finir
Pourtant! A tout moment l'autre peut survenir.

_La fenêtre de doña Sol s'éclaire. On voit son ombre se dessiner sur
les vitraux lumineux_.
Mes amis! un flambeau! son ombre à la fenêtre!
Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître.
Hâtons-nous! faisons-lui le signal qu'elle attend.
Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant,
Mes amis, vous allez la voir!--Mais notre nombre
Va l'effrayer peut-être... Allez tous trois dans l'ombre
Là-bas, épier l'autre. Amis, partageons-nous
Les deux amants. Tenez, à moi la dame, à vous
Le brigand.

DON RICARDO.
Grand merci!

DON CARLOS.
S'il vient, de l'embuscade
Sortez vite, et poussez au drôle une estocade[9].
Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès[10],
J'emporterai la belle, et nous rirons après,
N'allez pas cependant le tuer! c'est un brave
Après tout, et la mort d'un homme est chose grave.

_Les deux seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse
s'éloigner, puis frappe des mains à deux reprises. A la deuxième fois
la fenêtre s'ouvre, et dama Sol paraît sur le balcon_.




SCÈNE II.

DON CARLOS, DOÑA SOL.


DOÑA SOL (_au balcon_).
Est-ce vous, Hernani?

DON CARLOS (_à part_).
Diable! Ne parlons pas!

_Il frappe de nouveau des mains_.

DOÑA SOL.
Je descends.

_Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après,
la petite porte s'ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, sa
mante sur les épaules_.

DOÑA SOL.
Hernani!

_Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance
précipitamment vers elle_.

DOÑA SOL (_laissant tomber sa lampe_).
Dieu! ce n'est point son pas!

_Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras_.

DON CARLOS.
Doña Sol!

DOÑA SOL.
Ce n'est point sa voix! Ah! malheureuse!

DON CARLOS.
Eh! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse?
C'est toujours un amant, et c'est un amant roi!

DOÑA SOL.
Le roi!

DON CARLOS.
Souhaite, ordonne, un royaume est à toi!
Car celui dont tu veux briser la douce entrave,
C'est le roi ton seigneur, c'est Carlos ton esclave!

DOÑA SOL (_cherchant à se dégager de ses bras_).
Au secours, Hernani!

DON CARLOS.
Le juste et digne effroi!
Ce n'est pas ton bandit qui te tient, c'est le roi.

DOÑA SOL.
Non. Le bandit, c'est vous! N'avez-vous pas de honte?
Ah! pour vous à la face une rougeur me monte.
Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit[11]?
Venir ravir de force une femme la nuit!
Que mon bandit vaut mieux cent fois! Roi, je proclame
Que, si l'homme naissait où le place son âme,
Si Dieu faisait le rang à la hauteur du coeur,
Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur!

DON CARLOS (_essayant de l'attirer_).
Madame...

DOÑA SOL.
Oubliez-vous que mon père était comte?

DON CARLOS.
Je vous ferai duchesse.

DOÑA SOL (_le repoussant_).
Allez! c'est une honte!

_Elle recule de quelques pas_.
Il ne peut être rien entre nous, don Carlos.
Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.
Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse.
Trop pour la concubine, et trop peu pour l'épouse!

DON CARLOS.
Princesse?

DOÑA SOL.
Roi Carlos, à des filles de rien
Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien,
Si vous m'osez traiter d'une façon infâme,
Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme.

DON CARLOS.
Eh bien, partagez donc et mon trône et mon nom.
Venez. Vous serez reine, impératrice!...

DOÑA SOL.
Non.
C'est un leurre. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,
S'agît-il pas de vous, s'il faut que je le dise,
J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
Ayant faim, avant soif, fuyant toute l'année,
Partageant jour à jour sa pauvre destinée,
Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,
Que d'être impératrice avec un empereur!

DON CARLOS.
Que cet homme est heureux!

DOÑA SOL.
Quoi! pauvre, proscrit même!

DON CARLOS.
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puis qu'on l'aime!
Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas!
--Donc vous me haïssez?

DOÑA SOL.
Je ne vous aime pas.

DON CARLOS (_la saisissant avec violence_).
Eh bien, que vous m'aimiez ou non, cela n'importe!
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.
Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons bien
Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien!

DOÑA SOL (_se débattant_).
Seigneur! oh! par pitié!--Quoi! vous êtes altesse,
Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse,
Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour
Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour.
Mais mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare?
Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre[12],
Et Murcie[13], et Léon, dix royaumes encor,
Et les Flamands[14], et l'Inde[15] avec les mines d'or!
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche!
Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi,
Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi?

_Elle se jette à ses genoux. Il cherche à l'entraîner_.

DON CARLOS.
Viens! Je n'écoute rien. Viens! Si tu m'accompagnes,
Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes.
Dis, lesquelles veux-tu? Choisis!

_Elle se débat dans ses bras_.

DOÑA SOL.
Pour mon honneur,
Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur!

_Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule_.
Avancez maintenant! faites un pas!

DON CARLOS.
La belle!
Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle!

_Il veut faire un pas. Elle lève le poignard_.

DOÑA SOL.
Pour un pas, je vous tue, et me tue.

_Il recule encore. Elle se détourne et crie avec force_
Hernani! Hernani!

DON CARLOS.
Taisez-vous!

DOÑA SOL (_le poignard levé_).
Un pas! tout est fini.

DON CARLOS.
Madame! à cet excès ma douceur est réduite.
J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite...

HERNANI (_surgissant tout à coup derrière lui_).
Vous en oubliez un[16]!

_Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui dans
l'ombre, les bras croisés sous le long manteau qui l'enveloppe, et
le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court
à Hernani et l'entoure de ses bras_.




SCENE III.

DON CARLOS, DOÑA SOL, HERNANI.


HERNANI (_immobile, les bras toujours croisés, et ses yeux étincelants
fixés sur le roi_).
Ah! le ciel m'est témoin
Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin!

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.