Hernani
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DOÑA SOL.
Hernani, sauvez-moi de lui!
HERNANI.
Soyez tranquille,
Mon amour!
DON CARLOS.
Que font donc mes amis par la ville?
Avoir laissé passer ce chef de bohémiens!
_Appelant_.
Monterey!
HERNANI.
Vos amis sont au pouvoir des miens.
Et ne réclamez pas leur épée impuissante,
Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante.
Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi
Vidons entre nous deux notre querelle ici.
Quoi! vous portiez la main sur cette jeune fille!
C'était d'un imprudent, seigneur roi de Castille,
Et d'un lâche!
DON CARLOS (_souriant avec dédain_).
Seigneur bandit, de vous à moi
Pas de reproche!
HERNANI.
Il raille! Oh! je ne suis pas roi;
Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille;
Ma colère va haut et me monte à sa taille[17],
Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront,
Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front!
Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.
_Il lui saisit le bras_.
Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure?
Écoutez. Votre père a fait mourir le mien,
Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,
Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,
Je vous hais, je vous hais,--oui, je te hais dans l'âme![18]
DON CARLOS.
C'est bien.
HERNANI.
Ce soir pourtant ma haine était bien loin.
Je n'avais qu'un désir, qu'une ardeur, qu'un besoin,
Doña Sol!--Plein d'amour, j'accourais... Sur mon âme!
Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme!
Quoi! vous que j'oubliais, sur ma route placé!
Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé!
Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piège.
Ni fuite, ni secours! je te tiens et t'assiège!
Seul, entouré partout d'ennemis acharnés,
Que vas-tu faire?
DON CARLOS (_fièrement_).
Allons! vous me questionnez!
HERNANI.
Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe.
Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe.
Tu ne seras touché par un autre que moi.
Défends-toi donc.
_Il tire son épée_.
DON CARLOS.
Je suis votre seigneur le roi.
Frappez. Mais pas de duel.
HERNANI.
Seigneur, qu'il te souvienne
Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.
DON CARLOS.
Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom,
Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon[19],
Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.
HERNANI.
Peut-être.
DON CARLOS.
Pas de duel. Assassinez-moi. Faites.
HERNANI.
Crois-tu donc que les rois à moi[20] me sont sacrés?
Çà[21], te défendras-tu?
DON CARLOS.
Vous m'assassinerez!
_Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui_.
Ah! vous croyez, bandits, que vos brigades viles
Pourront impunément s'épandre dans les villes?
Que teints de sang, chargés de meurtres, malheureux!
Vous pourrez après tout faire les généreux,
Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,
Ennoblir vos poignards du choc de nos épées?
Non, le crime vous tient. Partout vous le traînez.
Nous, des duels avec vous! arrière! assassinez.
_Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la
poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et
brise la lame sur le pavé_.
HERNANI.
Va-t'en donc!
_Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur_.
Nous aurons des rencontres meilleures.
Va-t'en.
DON CARLOS.
C'est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures
Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal.
Mon premier soin sera de mander le fiscal[22].
A-t-on fait mettre à prix votre tête?
HERNANI.
Oui.
DON CARLOS.
Mon maître,
Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître.
Je vous en avertis, partout je vous poursuis.
Je vous fais mettre au ban du royaume[23].
HERNANI.
J'y suis
Déjà.
DON CARLOS.
Bien.
HERNANI.
Mais la France est auprès de l'Espagne.
C'est un port[24].
DON CARLOS.
Je vais être empereur d'Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l'empire.
HERNANI.
A ton gré.
J'ai le reste du monde où je te braverai.
Il est plus d'un asile où ta puissance tombe[25].
DON CARLOS.
Et quand j'aurai le monde?
HERNANI.
Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS.
Je saurai déjouer vos complots insolents.
HERNANI.
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,
Mais elle vient.
DON CARLOS (_riant à demi, avec dédain_).
Toucher à la dame qu'adore
Ce bandit!
HERNANI (_dont les yeux se rallument_).
Songes-tu que je te tiens encore?
Ne me rappelle pas, futur césar romain,
Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main,
Et que si je serrais cette main trop loyale
J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale!
DON CARLOS.
Faites.
HERNANI.
Va-t'en! va-t'en!
_Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi_.
Fuis, et prends ce manteau.
Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.
_Le roi s'enveloppe du manteau_.
Pars tranquille à présent. Ma vengeance altérée[26]
Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.
DON CARLOS.
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,
Ne demandez un jour ni grâce ni merci!
_Il sort_.
SCÈNE IV.
HERNANI, DOÑA SOL.
DOÑA SOL (_saisissant la main d'Hernani_).
Maintenant, fuyons vite.
HERNANI (_la repoussant avec une douceur grave_).
Il vous sied, mon amie,
D'être dans mon malheur toujours plus raffermie,
De n'y point renoncer, et de vouloir toujours
Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours.
C'est un noble dessein, digne d'un coeur fidèle!
Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle,
Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi
Ce trésor de beauté qui rend jaloux un roi,
Pour que ma doña Sol me suive et m'appartienne,
Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne,
Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets,
Il n'est plus temps; je vois l'échafaud de trop près.
DOÑA SOL.
Que dites-vous?
HERNANI.
Ce roi que je bravais en face
Va me punir d'avoir osé lui faire grâce.
Il fuit; déjà peut-être il est dans son palais.
Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,
Ses seigneurs, ses bourreaux...
DOÑA SOL.
Hernani! Dieu! je tremble.
Eh bien! hâtons-nous donc alors! fuyons ensemble!
HERNANI.
Ensemble! non, non. L'heure en est passée. Hélas!
Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas
Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable,
J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,
Ma montagne, mon bois, mon torrent,--ta pitié
M'enhardissait,--mon pain de proscrit, la moitié
Du lit vert et touffu que la forêt me donne;
Mais t'offrir la moitié de l'échafaud! pardonne,
Doña Sol! l'échafaud, c'est à moi seul!
DOÑA SOL.
Pourtant
Vous me l'aviez promis!
HERNANI (_tombant à ses genoux_).
Ange! ah! dans cet instant
Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre
Un sombre dénoûment pour un destin bien sombre,
Je le déclare[27] ici, proscrit, traînant au flanc[28]
Un souci profond, né dans un berceau sanglant,
Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie,
Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie[29];
Car vous m'avez aimé! car vous me l'avez dit!
Car vous avez tout bas béni mon front maudit!
DOÑA SOL (_penchée sur sa tête_).
Hernani!
HERNANI.
Loué soit le sort doux et propice
Qui me mit cette fleur au bord du précipice!
_Il se relève_.
Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu,
Je parle pour le ciel qui m'écoute, et pour Dieu.
DOÑA SOL.
Souffre que je te suive.
HERNANI.
Ah! ce serait un crime
Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme.
Va, j'en ai respiré le parfum, c'est assez!
Renoue à d'autres jours[30] tes jours par moi froissés.
Epouse ce vieillard. C'est moi qui te délie.
Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie!
DOÑA SOL.
Non, je te suis! je veux ma part de ton linceul!
Je m'attache à tes pas.
HERNANI (_la serrant dans ses bras_).
Oh! laisse-moi fuir seul.
_Il la quitte avec un mouvement convulsif_.
DOÑA SOL (_douloureusement et joignant les mains_).
Hernani! tu me fuis! Ainsi donc, insensée,
Avoir donné sa vie, et se voir repoussée,
Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui[31],
Pas même le bonheur de mourir près de lui!
HERNANI.
Je suis banni! je suis proscrit! je suis funeste!
DOÑA SOL.
Ah! vous êtes ingrat!
HERNANI (_revenant sur ses pas_).
Eh bien, non! non, je reste,
Tu le veux, me voici. Viens, oh! viens dans mes bras!
Je reste, et resterai tant que tu le voudras.
Oublions-les! restons.
_Il s'assied sur un banc_.
Sieds-toi sur cette pierre.
_Il se place à ses pieds_.
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière,
Chante-moi quelque chant comme parfois le soir
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir.
Soyons heureux! buvons, car la coupe est remplie,
Car cette heure est à nous, et le reste est folie.
Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux
D'aimer et de savoir qu'on vous aime à genoux?
D'être deux? d'être seuls? et que c'est douce chose
De se parler d'amour la nuit quand tout repose?
Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,
Doña Sol! mon amour! ma beauté!
_Bruit de cloches au loin_.
DOÑA SOL (_se levant effarée_).
Le tocsin!
Entends-tu? le tocsin!
HERNANI (_toujours à genoux_).
Eh non! c'est notre noce
Qu'on sonne.
_Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à
toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues_.
DOÑA SOL.
Lève-toi! fuis! Grand Dieu! Saragosse
S'allume!
HERNANI (_se soulevant à demi_).
Nous aurons une noce aux flambeaux.
DOÑA SOL.
C'est la noce des morts! la noce des tombeaux!
_Bruit d'épées. Cris_.
HERNANI (_se recouchant sur le banc de pierre_).
Rendormons-nous!
UN MONTAGNARD (_L'épée à la main, accourant_).
Seigneur, les sbires[32], les alcades[33],
Débouchent dans la place en longues cavalcades!
Alerte[34], monseigneur!
_Hernani se lève_.
DOÑA SOL (_pale_).
Ah! tu l'avais bien dit!
LE MONTAGNARD.
Au secours!
HERNANI (_au montagnard_).
Me voici. C'est bien.
CRIS CONFUS (_au dehors_).
Mort au bandit!
HERNANI (_au montagnard_).
Ton épée.
_A doña Sol_.
Adieu donc!
DOÑA SOL.
C'est moi qui fais ta perte!
Où vas-tu?
_Lui montrant la petite porte_.
Viens! Fuyons par cette porte ouverte.
HERNANI.
Dieu! laisser mes amis! que dis-tu?
_Tumulte et cris_.
DOÑA SOL.
Ces clameurs
Me brisent.
_Retenant Hernani_.
Souviens-toi que si tu meurs, je meurs!
HERNANI (_la tenant embrassée_).
Un baiser!
DOÑA SOL.
Mon époux! mon Hernani! mon maître!
HERNANI (_la baisant au front_).
Hélas! c'est le premier.
DOÑA SOL.
C'est le dernier peut-être.
_Il part. Elle tombe sur le banc_.
ACTE TROISIÈME - LE VIEILLARD.
LE CHATEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D'ARAGON.
_La galerie des portraits de la famille de Silva; grande salle, dont
ces portraits, entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes
ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute
porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète; toutes
ces armures des siècles différents_.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOÑA SOL, _blanche, et debout près d'une table;_ DON RUY GOMEZ DE
SILVA, _assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chêne_.
DON RUY GOMEZ.
Enfin! c'est aujourd'hui! dans une heure on sera
Ma duchesse! plus d'oncle[1]! et l'on m'embrassera!
Mais m'as-tu pardonné? J'avais tort, je l'avoue.
J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue.
J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû
Te condamner ainsi sans avoir entendu.
Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes!
Certe[2], ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes.
C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux.
Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux!
DOÑA SOL (_immobile et grave_).
Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme?
DON RUY GOMEZ.
Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme
On n'a point de galants lorsqu'on est doña Sol,
Et qu'on a dans le coeur de bon sang espagnol.
DOÑA SOL.
Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être
On le verra bientôt[3].
DON RUY GOMEZ (_se levant et allant à elle_).
Écoute, on n'est pas maître
De soi-même, amoureux comme je suis de toi,
Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi?
Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce,
Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux
De soi. Dérision! que cet amour boiteux,
Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme,
Ait oublié[4] le corps en rajeunissant l'âme!
--Quand passe un jeune pâtre--oui, c'en est là[5]!--souvent,
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
Souvent je dis tout bas:--O mes tours crénelées,
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais,
Oh! que je donnerais mes blés et mes forêts,
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines,
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront,
Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front!
Car ses cheveux sont noirs, car son oeil reluit comme
Le tien[6], tu peux le voir, et dire: Ce jeune homme!
Et puis penser à moi qui suis vieux. Je le sais!
Pourtant j'ai nom Silva[7], mais ce n'est plus assez!
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime!
Le tout, pour être[8] jeune et beau comme toi-même!
Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, jeune et beau!
Qui te dois de si loin devancer au tombeau!
DOÑA SOL.
Qui sait?
DON RUY GOMEZ.
Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles
N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles[9].
Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,
Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,
A l'aile vive et peinte[10], au langoureux ramage,
Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs,
Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.
Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides?
Nos fronts ridés? Au coeur on n'a jamais de rides[11].
Hélas! quand un vieillard aime, il faut l'épargner.
Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.
Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre
Qui brille et tremble; oh! non, c'est un amour sévère,
Profond, solide, sûr, paternel, amical,
De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal!
Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore
De cent autres façons, comme on aime l'aurore,
Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux!
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle[12],
je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle!
DOÑA SOL.
Hélas!
DON RUY GOMEZ.
Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,
Lorsqu'un homme s'éteint, et lambeau par lambeau
S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe,
Qu'une femme, ange pur, innocente colombe,
Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor[13] souffrir
L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir.
C'est une oeuvre sacrée et qu'à bon droit on loue
Que[14] ce suprême effort d'un coeur qui se dévoue,
Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour,
Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour!
Ah! tu seras pour moi cet ange au coeur de femme
Qui du pauvre vieillard réjouit encor[15] l'âme,
Et de ses derniers ans[16] lui porte la moitié,
Fille par le respect et soeur par la pitié.
DOÑA SOL.
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,
Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre
Que[17] d'être jeune. Hélas! je vous le dis, souvent
Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,
Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,
Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
DON RUY GOMEZ.
Oh! les sombres discours! Mais je vous gronderai,
Enfant! un pareil jour est joyeux et sacré.
Comment, à ce propos[18], quand l'heure nous appelle,
N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle?
Mais, vite! habillez-vous. Je compte les instants.
La parure de noce!
DOÑA SOL.
Il sera toujours temps.
DON RUY GOMEZ.
Non pas.
_Entre un page_.
Que veut Iaquez!
LE PAGE.
Monseigneur, à la porte
Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe,
Est là qui vous demande asile.
DON RUY GOMEZ.
Quel qu'il soit,
Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit.
Qu'il vienne.--Du dehors a-t-on quelques nouvelles?
Que dit-on de ce chef de bandits infidèles
Qui remplit nos forêts de sa rébellion?
LE PAGE.
C'en est fait d'Hernani[19], c'en est fait du lion
De la montagne.
DOÑA SOL (_à part_).
Dieu!
DON RUY GOMEZ.
Quoi!
LE PAGE.
La bande est détruite.
Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite.
La tête d'Hernani vaut mille écus du roi[20]
Pour l'instant[21]; mais on dit qu'il est mort.
DOÑA SOL (_à part_).
Quoi! sans moi,
Hernani!
DON RUY GOMEZ.
Grâce au ciel! il est mort, le rebelle!
On peut se réjouir maintenant, chère belle.
Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil!
Aujourd'hui, double fête!
DOÑA SOL (_à part_).
Oh! des habits de deuil!
_Elle sort_.
DON RUY GOMEZ (_au page_).
Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.
_Il se rassied dans son fauteuil_.
Je veux la voir parée ainsi qu'une madone,
Et, grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin,
Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.
A propos, et celui qui nous demande un gîte?
Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.
_Le page salue et sort_.
Laisser son hôte attendre! ah! c'est mal!
_La porte du fond s'ouvre. Parait Hernani déguisé en pèlerin. Le duc
se lève et va à sa rencontre_.
SCÈNE II.
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
_Hernani s'arrête sur le seuil de la porte_.
HERNANI.
Monseigneur,
Paix et bonheur à vous[22]!
DON RUY GOMEZ (_le saluant de la main_).
A toi paix et bonheur,
Mon hôte!
_Hernani entre. Le duc se rassied_.
N'es-tu pas pèlerin?
HERNANI (_s'inclinant_).
Oui.
DON RUY GOMEZ.
Sans doute
Tu viens d'Armillas[23]?
HERNANI.
Non. J'ai pris une autre route;
On se battait par là.
DON RUY GOMEZ.
La troupe du banni,
N'est-ce pas?
HERNANI.
Je ne sais.
DON RUY GOMEZ.
Le chef, le Hernani,
Que devient-il? sais-tu?
HERNANI.
Seigneur, quel est cet homme?
DON RUY GOMEZ.
Tu ne le connais pas? tant pis! la grosse somme
Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani.
C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni.
Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre[24].
HERNANI.
je n'y vais pas.
DON RUY GOMEZ.
Sa tête est à qui veut la prendre.
HERNANI (_à part_).
Qu'on y vienne!
DON RUY GOMEZ.
Où vas-tu, bon pèlerin?
HERNANI.
Seigneur,
Je vais à Saragosse.
DON RUY GOMEZ.
Un voeu fait en l'honneur
D'un saint? de Notre-Dame?
HERNANI.
Oui, duc, de Notre-Dame.
DON RUY GOMEZ.
Del Pilar?
HERNANI.
Del Pilar[25].
DON RUY GOMEZ.
Il faut n'avoir point d'âme
Pour ne point acquitter les voeux qu'on fait aux saints.
Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins?
Voir le Pilier, c'est là tout ce que tu désires?
HERNANI.
Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,
Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor[26],
Luire en sa châsse ardente[27] avec sa chape[28] d'or,
Et puis m'en retourner.
DON RUY GOMEZ.
Fort bien.--Ton nom, mon frère?
Je suis Ruy de Silva.
HERNANI (_hésitant_).
Mon nom?...
DON RUY GOMEZ.
Tu peux le taire
Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici.
Viens-tu pas demander asile?
HERNANI.
Oui, duc.
DON RUY GOMEZ.
Merci!
Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute
De rien[29]. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.
Qui que tu sois, c'est bien! et, sans être inquiet,
J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.
_La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure
de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un
coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer
sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse,
bracelets, colliers, perles et brillants pêle-mêle.--Hernani, haletant
et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le
duc_.
SCÈNE III.
LES MÊMES, DOÑA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES.
DON RUY GOMEZ (_continuant_).
Voici ma Notre-Dame à moi. L'avoir priée
Te portera bonheur[30].
_Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave_.
Ma belle mariée,
Venez.--Quoi! pas d'anneau! pas de couronne encor!
HERNANI (_d'une voix tonnante_).
Qui veut gagner ici mille carolus d'or[31]?
_Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule
aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard_.
Je suis Hernani.
DOÑA SOL (_à part, avec joie_).
Ciel! vivant!
HERNANI (_aux valets_).
Je suis cet homme
Qu'on cherche.
_Au duc_.
Vous vouliez savoir si je me nomme
Perez ou Diego[32]?--Non, je me nomme Hernani.
C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni,
C'est un nom de proscrit! Vous voyez cette tête?
Elle vaut assez d'or pour payer votre fête.
_Aux valets_.
Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés!
Prenez! liez mes mains, liez mes pieds, liez!
Mais non, c'est inutile, une chaîne me lie
Que je ne romprai point?
DOÑA SOL (_à part_).
Malheureuse!
DON RUY GOMEZ.
Folie!
Çà, mon hôte est un fou!
HERNANI.
Votre hôte est un bandit.
DOÑA SOL.
Oh! ne l'écoutez pas.
HERNANI.
J'ai dit ce que j'ai dit.
DON RUY GOMEZ.
Mille carolus d'or! monsieur, la somme est forte,
Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.
HERNANI.
Qu'importe!
Tant mieux si dans le nombre il s'en trouve un qui veut.
_Aux valets_.
Livrez-moi! vendez-moi!
DON RUY GOMEZ (_s'efforçant de le faire taire_).
Taisez-vous donc! on peut
Vous prendre au mot.
HERNANI.
Amis, l'occasion est belle!
Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle,
Hernani!
DON RUY GOMEZ.
Taisez-vous!
HERNANI.
Hernani!
DOÑA SOL (_d'une voix éteinte, à son oreille_).
Ho! tais-toi!
HERNANI (_se détournant à demi vers doña Sol_).
On se marie ici! Je veux en être, moi!
Mon épousée aussi m'attend.
_Au duc_.
Elle est moins belle
Que la vôtre, seigneur, mais n'est pas moins fidèle.
C'est la mort!
_Aux valets_.
Nul de vous ne fait un pas encor?
DOÑA SOL (_bas_).
Par pitié!
HERNANI (_aux valets_).
Hernani! mille carolus d'or!
DON RUY GOMEZ.
C'est le démon!
HERNANI (_à un jeune valet_).
Viens, toi; tu gagneras la somme.
Riche alors, de valet tu redeviendras homme.
_Aux valets gui restent immobiles_.
Vous aussi, vous tremblez! Ai-je assez de malheur!
DON RUY GOMEZ.
Frère, à toucher ta tête, ils risqueraient la leur.
Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,
Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire,
Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu,
Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.
S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!
_A doña Sol_.
Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure;
Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château[33],
J'en vais fermer la porte.
_Il sort. Les valets le suivent_.
HERNANI (_regardant avec désespoir sa ceinture dégarnie et désarmée_).
Oh! pas même un couteau!
_Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour
suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties,
revient vers Hernani avec anxiété_.
SCÈNE IV.
HERNANI, DOÑA SOL.
_Hernani considère avec un regard froid et comme inattentif l'écrin
nuptial placé sur la table; puis il hoche la tête, et ses yeux
s'allument_.
HERNANI.
Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire
La parure me charme et m'enchante, et j'admire!
_Il s'approche de l'écrin_.
La bague est de bon goût,--la couronne me plaît,
Le collier est d'un beau travail,--le bracelet
Est rare,--mais cent fois, cent fois moins[34] que la femme
Qui sous un front si pur cache ce coeur infâme!
_Examinant de nouveau le coffret_.
Et qu'avez-vous donné pour tout cela?--Fort bien!
Un peu de votre amour? mais, vraiment, c'est pour rien!
Grand Dieu! trahir ainsi! n'avoir pas honte, et vivre!
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