Hernani
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_Examinant l'écrin_.
Mais peut-être après tout c'est perle fausse et cuivre
Au lieu d'or, verre et plomb, diamants déloyaux,
Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux!
Ah! s'il en est ainsi, comme cette parure,
Ton coeur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure!
_Il revient au coffret_.
--Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau!
Il n'oserait tromper, lui qui touche au tombeau.
Rien n'y manque.
_Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin_.
Colliers, brillants, pendants d'oreille
Couronne de duchesse, anneau d'or...--A merveille!
Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond[35]!
Le précieux écrin!
DOÑA SOL (_Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard_).
Vous n'allez pas au fond!
--C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne[36]
Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trône,
Et que je refusai, pour vous qui m'outragez[37]!
HERNANI (_tombant à ses pieds_).
Oh! laisse qu'à genoux dans tes yeux affligés
J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,
Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes!
DOÑA SOL (_attendrie_).
Hernani! je vous aime et vous pardonne, et n'ai
Que de l'amour pour vous.
HERNANI.
Elle m'a pardonné,
Et m'aime! Qui pourra faire aussi que moi-même,
Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime?
Oh! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,
Où vous avez marché, pour baiser le pavé!
DOÑA SOL.
Ami!
HERNANI.
Non, je dois t'être odieux! Mais, écoute,
Dis-moi: Je t'aime! Hélas! rassure un coeur qui doute,
Dis-le-moi! car souvent avec ce peu de mots
La bouche d'une femme a guéri bien des maux.
DOÑA SOL (_absorbée et sans l'entendre_).
Croire que mon amour[38] eût si peu de mémoire!
Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire
Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré,
Rapetisser un coeur où son nom est entré!
HERNANI.
Hélas! j'ai blasphémé! Si j'étais à ta place,
Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse
De ce fou furieux, de ce sombre insensé[39]
Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé,
Je lui dirais: Va-t'en!--Repousse-moi! repousse!
Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce,
Car tu m'as supporté trop longtemps, car je suis
Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,
Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute
Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute?
Epouse le vieux duc! il est bon, noble, il a
Par sa mère Olmedo[40], par son père Alcala[41].
Encore un coup[42], sois riche avec lui, sois heureuse!
Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse
T'offrir de magnifique? une dot de douleurs.
Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.
L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne,
C'est là ton collier d'or, c'est ta belle couronne,
Et jamais à l'épouse un époux plein d'orgueil
N'offrit plus riche écrin de misère et de deuil.
Epouse le vieillard, te dis-je; il te mérite!
Eh! qui jamais croira que ma tête proscrite
Aille avec ton front pur? qui, nous voyant tous deux,
Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,
Toi paisible et croissant comme une fleur à l'ombre,
Moi heurté dans l'orage à des écueils sans nombre,
Qui dira que nos sorts suivent la même loi?
Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.
Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me résigne.
J'ai ton coeur, c'est un vol! je le rends au plus digne.
Jamais à nos amours le ciel n'a consenti.
Si j'ai dit que c'était ton destin, j'ai menti.
D'ailleurs, vengeance, amour, adieu! mon jour s'achève.
Je m'en vais, inutile, avec mon double rêve,
Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer,
Qu'on m'ait fait pour haïr[43], moi qui n'ai su qu'aimer!
Pardonne-moi! fuis-moi! ce sont mes deux prières;
Ne les rejette pas, car ce sont les dernières.
Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi
Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi.
DOÑA SOL.
Ingrat!
HERNANI.
Monts d'Aragon! Galice! Estramadoure[44]!
--Oh! je porte malheur à tout ce qui m'entoure!
J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords
Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts!
C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.
Ils sont morts! ils sont tous tombés dans la montagne,
Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu,
Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu!
Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse!
Est-ce une destinée à te rendre jalouse?
Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi!
C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi!
Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne,
Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne,
Car je dois être seul. Fuis ma contagion.
Ne te fais pas d'aimer une religion[45]!
Ah! par pitié pour toi, fuis!--Tu me crois peut-être
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va!
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres!
Une âme de malheur faite avec des ténèbres!
Où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.
Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête.
Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête,
Une voix me dit: Marche! et l'abîme est profond,
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond!
Cependant, à l'entour de ma course farouche,
Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche!
Oh! fuis! détourne-toi de mon chemin fatal,
Hélas! sans le vouloir, je te ferais du mal!
DOÑA SOL.
Grand Dieu!
HERNANI.
C'est un démon redoutable, te dis-je,
Que le mien[46]. Mon bonheur, voilà le seul prodige
Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur!
Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur!
Va, si jamais le ciel à mon sort qu'il renie
Souriait... n'y crois pas! ce serait ironie!
Epouse le duc!
DOÑA SOL.
Donc, ce n'était pas assez!
Vous aviez déchiré mon coeur, vous le brisez!
Ah! vous ne m'aimez plus!
HERNANI.
Oh! mon coeur et mon âme,
C'est toi, l'ardent foyer d'où me vient toute flamme,
C'est toi! Ne m'en veux pas de fuir[47], être adoré!
DOÑA SOL.
Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai.
HERNANI.
Mourir! pour qui? pour moi? Se peut-il que tu meures
Pour si peu?
DOÑA SOL (_laissant éclater ses larmes_).
Voilà tout.
_Elle tombe sur un fauteuil_.
HERNANI (_s'asseyant près d'elle_).
Oh! tu pleures! tu pleures!
Et c'est encor ma faute! et qui me punira?
Car tu pardonneras encor! Qui te dira
Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie
La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie!
Oh! mes amis sont morts[48]! Oh! je suis insensé!
Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai.
Hélas! j'aime pourtant d'une amour[49] bien profonde!
--Ne pleure pas! mourons plutôt!--Que n'ai-je un monde?
Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!
DOÑA SOL (_se jetant à son cou_).
Vous êtes mon lion superbe et généreux!
Je vous aime.
HERNANI.
Oh! l'amour serait un bien suprême
Si l'on pouvait mourir de trop aimer!
DOÑA SOL.
Je t'aime!
Monseigneur! je vous aime et je suis toute à vous.
HERNANI (_laissant tomber sa tête sur son épaule_).
Oh! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!
DOÑA SOL (_suppliante_).
Ah! ne craignez vous pas que Dieu ne vous punisse
De parler de la sorte?
HERNANI (_toujours appuyé sur son sein_).
Eh bien! qu'il nous unisse!
Tu le veux. Qu'il en soit ainsi[50]!--J'ai résisté.
_Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase,
sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leur regard. Entre
don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrête comme
pétrifié sur le seuil_.
SCÈNE V.
HERNANI, DOÑA SOL, DON RUY GOMEZ.
DON RUY GOMEZ (_immobile et croisant les bras sur le seuil de la
porte_).
Voilà donc le paîment de l'hospitalité!
DOÑA SOL.
Dieu! le duc!
_Tous deux se retournent comme réveillés en sursaut_.
DON RUY GOMEZ (toujours immobile).
C'est donc là mon salaire, mon hôte?
--Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute,
Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour,
De ton château pour nous fais et refais le tour,
Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,
Ressaye à soixante ans ton harnois[51] de bataille!
Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi!
Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi!
Saints du ciel! j'ai vécu plus de soixante années,
J'ai vu bien des bandits aux âmes effrénées,
J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau,
Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau[52],
J'ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres,
De faux valets à table empoisonnant leur maîtres,
J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater[53],
J'ai vu Sforce[54], j'ai vu Borgia[55], je vois Luther[56],
Mais je n'ai jamais vu perversité si haute
Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte!
Ce n'est pas de mon temps. Si noire trahison
Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,
Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe,
A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe.
Maures et Castillans! quel est cet homme-ci?
_Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la
salle_.
O vous, tous les Silva qui m'écoutez ici,
Pardon si devant vous, pardon si ma colère
Dit l'hospitalité mauvaise conseillère!
HERNANI (_se levant_).
Duc...
DON RUY GOMEZ.
Tais-toi!
_Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de
nouveau ses regards sur les portraits des Silva_.
Morts sacrés! aïeux! hommes de fer!
Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer,
Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme?
Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme!
Oh! tâchez de parler pour me dire son nom!
_Croisant les bras_.
Avez-vous de vos jours vu rien de pareil? Non!
HERNANI.
Seigneur duc...
DON RUY GOMEZ (_toujours aux portraits_).
Voyez-vous, il veut parler, l'infâme!
Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme.
Oh! ne l'écoutez pas! C'est un fourbe! Il prévoit
Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit,
Que peut-être mon coeur couve dans ses tempêtes
Quelque vengeance, soeur du festin des sept têtes[57],
Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira
Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara,
Et puis qu'il est mon hôte, et puis qu'il est votre hôte...
Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute?
Jugez entre nous deux!
HERNANI.
Ruy Gomez de Silva,
Si jamais vers le ciel noble front s'éleva,
Si jamais coeur fut grand, si jamais âme haute,
C'est la vôtre, seigneur! c'est la tienne, ô mon hôte!
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai
Rien à dire, sinon que je suis bien damné.
Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme,
Oui, j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infâme!
J'ai du sang. Tu feras très bien de le verser,
D'essuyer ton épée et de n'y plus penser!
DOÑA SOL.
Seigneur, ce n'est pas lui! Ne frappez que moi-même!
HERNANI.
Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême.
Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi
Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici.
Duc, crois aux derniers mots de ma bouche; j'en jure[58],
Je suis coupable, mais sois tranquille,--elle est pure!
C'est là tout. Moi coupable, elle pure; ta foi
Pour elle, un coup d'épée ou de poignard pour moi.
Voilà.--Puis fais jeter le cadavre à la porte
Et laver le plancher, si tu veux, il n'importe!
DOÑA SOL.
Ah! moi seule ai tout fait. Car je l'aime.
_Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant, et fixe sur doña Sol
un regard terrible. Elle se jette à ses genoux_.
Oui, pardon!
Je l'aime, monseigneur!
DON RUY GOMEZ.
Vous l'aimez!
_A Hernani_.
Tremble donc!
_Bruit de trompettes au dehors.--Entre le page. Au page_
Qu'est ce bruit?
LE PAGE.
C'est le roi, monseigneur, en personne,
Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.
DOÑA SOL.
Dieu! le roi! Dernier coup!
LE PAGE (_au duc_).
Il demande pourquoi
La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DON RUY GOMEZ.
Ouvrez au roi.
_Le page s'incline et sort_.
DOÑA SOL.
Il est perdu!
_Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait et
le dernier à gauche; il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme
une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Il se
tourne vers Hernani_.
DON RUY GOMEZ.
Monsieur, venez ici.
HERNANI.
Ma tête
Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête.
Je suis ton prisonnier.
_Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau le ressort,
tout se referme, et le portrait revient à sa place_.
DOÑA SOL (_au duc_).
Seigneur, pitié pour lui!
LE PAGE (_entrant_).
Son altesse le roi.
_Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux
battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de
gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers,
d'arbalétriers_.
SCÈNE VI.
DON RUY GOMEZ; DOÑA SOL (_voilée_); DON CARLOS; SUITE.
_Don Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son
épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil
de défiance et de colère. Le duc va au devant du roi et le salue
profondément.--Silence.--Attente et terreur alentour. Enfin, le roi,
arrivé en face du duc, lève brusquement la tête_.
DON CARLOS.
D'où vient donc aujourd'hui,
Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée?
Par les saints! je croyais ta dague plus rouillée!
Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point,
Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing[59]!
_Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux_.
C'est s'y prendre un peu tard[60] pour faire le jeune homme!
Avons-nous des turbans? serait-ce qu'on me nomme
Boabdil[61] ou Mahom[62], et non Carlos, répond!
Pour nous baisser la herse et nous lever le pont?
DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_).
Seigneur...
DON CARLOS (_à ses gentilshommes_).
Prenez les clefs! saissisez-vous des portes!
_Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en
triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se
retourne vers le duc_.
Ah! vous réveillez donc les rébellions mortes?
Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi.
Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi
Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries,
Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries!
DON RUY GOMEZ (_se redressant_).
Altesse, les Silva sont loyaux...
DON CARLOS (l'interrompant).
Sans détours
Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours!
De l'incendie éteint il reste une étincelle,
Des bandits morts il reste un chef.--Qui le recèle?
C'est toi! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,
Ici, dans ton château, tu le caches!
DON RUY GOMEZ.
Seigneur,
C'est vrai.
DON CARLOS.
Fort bien. Je veux sa tête,--ou bien la tienne,
Entends-tu, mon cousin?
DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_).
Mais qu'à cela ne tienne[63]!
Vous serez satisfait.
_Doña Sol cache sa tête dans ses mains et tombe sur le fauteuil_.
DON CARLOS (_radouci_).
Ah! tu t'amendes.--Va
Chercher mon prisonnier.
_Le duc croise les bras, baisse la tête et reste quelques moments
rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence et agités
d'émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui
prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des
portraits, celui qui commence la galerie à droite_.
DON RUY GOMEZ (_montrant au roi le vieux portrait_).
Celui-ci, des Silva
C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme!
Don Silvius[64], qui fut trois fois consul de Rome.
_Passant au portrait suivant_.
Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid!
On lui garde à Toro[65], près de Valladolid[66],
Une châsse dorée où brûlent mille cierges.
Il affranchit Léon du tribut des cent vierges[67].
_Passant à un autre_.
--Don Blas,--qui, de lui-même et dans sa bonne foi,
S'exila pour avoir mal conseillé le roi.
_A un autre_.
--Christoval.--Au combat d'Escalona, don Sanche,
Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche
Tous les coups s'acharnaient; il cria: Christoval!
Christoval prit la plume et donna son cheval.
_A un autre_.
--Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire[68],
Roi d'Aragon.
DON CARLOS (_croisant les bras et le regardant de la tête aux pieds_).
Pardieu! don Ruy, je vous admire!
Continuez!
DON RUY GOMEZ (_passant à un autre_).
Voici Ruy Gomez de Silva,
Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava[69].
Son armure géante irait mal à nos tailles.
Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,
Conquit au roi Motril[70], Antequera[71], Suez[72],
Nijar[73], et mourut pauvre.--Altesse, saluez.
_Il s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi l'écoute
avec une impatience et une colère toujours croissantes_.
Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales.
Sa main pour un serment valait les mains royales.
_A un autre_.
--Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur!
Toute noble maison tient à Silva[74], seigneur.
Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse,
Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre[75] nous hait. Nous touchons à la fois
Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois!
DON CARLOS.
Vous raillez-vous?
DON RUY GOMEZ (_allant à d'autres portraits_).
Voilà don Vasquez, dit le Sage,
Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,
Il arrêta Zamet[76] et cent maures tout seul.
--J'en passe, et des meilleurs.
_Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux,
et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du
spectateur_.
Voici mon noble aïeul.
Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée,
Même aux juifs.
_A l'avant-dernier_.
Ce vieillard, cette tête sacrée,
C'est mon père. Il fut grand, quoi qu'il vint le dernier.
Les maures de Grenade avaient fait prisonnier
Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père
Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre;
Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron
Qu'à sa suite il traina, jurant par son patron
De ne point reculer que le comte de pierre
Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière.
Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
DON CARLOS
Mon prisonnier!
DON RUY GOMEZ.
C'était un Gomez de Silva.
Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure
On voit tous ces héros...
DON CARLOS.
Mon prisonnier sur l'heure!
DON RUY GOMEZ (_Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la
main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à
la cachette où il a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux
avec anxiété.--Attente et silence dans l'assistance_.
Ce portrait, c'est le mien.--Roi don Carlos, merci!
Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici:
«Ce dernier, digne fils d'une race si haute,
Fut un traître, et vendit la tête de son hôte!»
_Joie de dora Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. Le roi,
déconcerté, s'éloigne avec colère. Puis reste quelques instants
silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé_.
DON CARLOS.
Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas!
DON RUY GOMEZ.
Car vous me la paîriez[77], altesse, n'est-ce pas?
DON CARLOS.
Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace,
Et je ferai semer du chanvre sur la place.
DON RUY GOMEZ.
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva
Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.
_Aux portraits_.
N'est-il pas vrai, vous tous?
DON CARLOS.
Duc, cette tête est nôtre[78],
Et tu m'avais promis...
DON RUY GOMEZ.
J'ai promis l'une ou l'autre,
_Aux portraits_.
N'est-il pas vrai, vous tous?
_Montrant sa tête_.
Je donne celle-ci.
_Au roi_.
Prenez-la.
DON CARLOS.
Duc, fort bien. Mais j'y perds, grand merci[79]!
La tête qu'il me faut est jeune, il faut que morte
On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe!
Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.
Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main!
DON RUY GOMEZ.
Altesse, pas d'affront! ma tête encore est belle,
Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle.
La tête d'un Silva, vous êtes dégoûté!
DON CARLOS.
Livre-nous Hernani!
DON Ruy GOMEZ.
Seigneur, en vérité,
J'ai dit.
DON CARLOS (_à sa suite_).
Fouillez partout! et qu'il ne soit point d'aile,
De cave ni de tour...
DON RUY GOMEZ.
Mon donjon est fidèle
Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.
Nous le garderons bien tous deux.
DON CARLOS.
Je suis le roi!
DON RUY GOMEZ.
Hors que de mon château démoli pierre à pierre
On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.
DON CARLOS.
Prière,
Menace, tout est vain!--Livre-moi le bandit,
Duc! ou tête et château, j'abattrai tout.
DON RUY GOMEZ.
J'ai dit.
DON CARLOS.
Eh bien donc! au lieu d'une alors j'aurai deux têtes.
_Au duc d'Alcala_[80].
Jorge, arrêtez le duc.
DOÑA SOL (_arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc, et
les gardes_).
Roi don Carlos, vous êtes
Un mauvais roi!
DON CARLOS.
Grand Dieu! Que vois-je? doña Sol!
DOÑA SOL.
Altesse, tu n'as pas le coeur d'un Espagnol!
DON CARLOS (_troublé_).
Madame, pour le roi vous êtes bien sévère.
_Il s'approche de doña Sol. Bas_.
C'est vous qui m'avez mis au coeur cette colère.
Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.
Ah! quand on est haï, que vite[81] on est méchant!
Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,
J'étais grand, j'eusse été le lion de Castille!
Vous m'en faites le tigre avec votre courroux.
Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous!
_Doña Sol lui jette un regard. Il s'incline_.
Pourtant, j'obéirai.
_Se tournant vers le duc_.
Mon cousin, je t'estime.
Ton scrupule après tout peut sembler légitime.
Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi,
C'est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi.
--J'emmène seulement ta nièce comme otage.
DON RUY GOMEZ.
Seulement!
DOÑA SOL (_interdite_).
Moi, seigneur!
DON CARLOS.
Oui, vous.
DON RUY GOMEZ.
Pas davantage!
O la grande clémence! ô généreux vainqueur,
Qui ménage la tête et torture le coeur!
Belle grâce!
DON CARLOS.
Choisis. Doña Sol ou le traître.
Il me faut l'un des deux.
DON RUY GOMEZ.
Ah! vous êtes le maître!
_Don Carlos s'approche de doña Sol pour l'emmener. Elle se
réfugie vers don Ruy Gomez_.
DOÑA SOL.
Sauvez-moi, monseigneur!
_Elle s'arrête.--A part_.
Malheureuse, il le faut!
La tête de mon oncle ou l'autre!... Moi plutôt!
_Au roi_.
Je vous suis.
DON CARLOS (_à part_).
Par les saints! l'idée est triomphante!
Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante[82]!
_Doña Sol va d'un pas grave et assuré au coffret qui renferme l'écrin,
l'ouvre et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein. Don
Carlos vient à elle et lui présente la main_.
DON CARLOS (_à doña Sol_).
Qu'emportez-vous là?
DOÑA SOL.
Rien.
DON CARLOS.
Un joyau précieux?
DOÑA SOL.
Oui.
DON CARLOS (_souriant_).
Voyons.
DOÑA SOL.
Vous verrez.
_Elle lui donne la main et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui
est resté immobile et profondément absorbé dans sa pensée, se
retourne et fait quelques pas en criant_.
DON RUY GOMEZ.
Doña Sol! terre et cieux!
Doña Sol!--Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles,
A mon aide! croulez, armures et murailles!
_Il court au roi_.
Laisse-moi mon enfant! je n'ai qu'elle, ô mon roi!
DON CARLOS (lâchant la main de doña Sol).
Alors, mon prisonnier!
_Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible hésitation;
puis il se relève, et regarde les portraits en joignant les mains
vers eux_.
DON RUY GOMEZ.
Ayez pitié de moi,
Vous tous!
_Il fait un pas vers la cachette; doña Sol le suit des yeux avec
anxiété. Il se retourne vers les portraits_.
Oh! voilez-vous! votre regard m'arrête.
_Il s'avance en chancelant jusqu'à son portrait, puis se retourne
encore vers le roi_.
Tu le veux?
DON CARLOS.
Oui.
_Le duc lève en tremblant la main vers le ressort_.
DOÑA SOL.
Dieu!
DON RUY GOMEZ.
Non!
_Il se jette aux genoux du roi_.
Par pitié, prends ma tête!
DON CARLOS.
Ta nièce!
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