Hernani
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PREMIER CONJURÉ.
Eux! lui! jamais!
DON GIL TELLEZ GIRON.
Qu'importe!
Amis! frappons la tête et la couronne est morte!
PREMIER CONJURÉ,
S'il a le saint-empire, il devient, quel qu'il soit,
Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt!
LE DUC DE GOTHA.
Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire.
PREMIER CONJURÉ.
On ne l'élira point!
TOUS.
Il n'aura pas l'empire!
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul?
TOUS.
Un seul.
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de coups au coeur?
TOUS.
Un seul.
PREMIER CONJURÉ.
Qui frappera?
TOUS.
Nous tous.
PREMIER CONJURÉ.
La victime est un traître.
Ils font un empereur; nous, faisons un grand prêtre.
Tirons au sort.
_Tous les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent
la feuille, la roulent, et vont l'un après l'autre la jeter dans
l'urne d'un tombeau.--Puis le premier conjuré dit_:
Prions.
_Tous s'agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit_:
Que l'élu croie en Dieu,
Frappe comme un Romain, meure comme un Hébreu[52]!
Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes[53],
Qu'il chante aux chevalets[54], rie aux lampes ardentes[55],
Enfin que pour tuer et mourir, résigné,
Il fasse tout!
_Il tire un des parchemins de l'urne_.
TOUS.
Quel nom?
PREMIER CONJURÉ (_à haute voix_).
Hernani.
HERNANI (_sortant de la foule des conjurés_).
J'ai gagné!
--Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie,
Vengeance!
DON RUY GOMEZ (_perçant la foule et prenant Hernani à part_).
Oh! cède-moi ce coup!
HERNANI.
Non, sur ma vie!
Oh! ne m'enviez pas ma fortune, seigneur!
C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur.
DON RUY GOMEZ.
Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages,
Cent mille paysans dans mes trois cents villages,
Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami!
HERNANI.
Non!
LE DUC DE GOTHA.
Ton bras porterait un coup moins affermi,
Vieillard!
DON RUY GOMEZ.
Arrière, vous! sinon le bras, j'ai l'âme.
Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.
_A Hernani_.
Tu m'appartiens!
HERNANI.
Ma vie à vous, la sienne à moi.
DON RUY GOMEZ (_tirant le cor de sa ceinture_).
Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor[56].
HERNANI (_ébranlé_).
Quoi!
La vie!--Eh! que m'importe! Ah! je tiens ma vengeance!
Avec Dieu dans ceci je suis d'intelligence[57].
J'ai mon père à venger... peut-être plus encor!
Elle, me la rends-tu?
DON RUY GOMEZ.
Jamais! Je rends ce cor.
HERNANI.
Non!
DON RUY GOMEZ.
Réfléchis, enfant!
HERNANI.
Duc, laisse-moi ma proie.
DON RUY GOMEZ.
Eh bien! maudit sois-tu de m'ôter cette joie!
_Il remet le cor à sa ceinture_.
PREMIER CONJURÉ (_à Hernani_).
Frère! avant qu'on ait pu l'élire, il serait bien
D'attendre dès ce soir[58] Carlos...
HERNANI.
Ne craignez rien
Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.
PREMIER CONJURÉ.
Que toute trahison sur le traître[59] retombe,
Et Dieu soit avec vous!--Nous, comtes et barons,
S'il périt[60] sans tuer, continuons! Jurons
De frapper tour à tour et sans nous y soustraire[61]
Carlos qui doit mourir.
TOUS (_tirant leurs épées_).
Jurons!
LE DUC DE GOTHA (au premier conjuré).
Sur quoi, mon frère?
DON RUY GOMEZ (_retourne son épée, la prend par la pointe et l'élève
au-dessus de sa tête_).
Jurons sur cette croix[62]!
TOUS (_élevant leurs épées_).
Qu'il meure impénitent!
_On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence.--La
porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos parait sur le seuil. Pâle,
il écoute.--Un second coup.--Un troisième coup.--Il ouvre tout à fait
la porte du tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur
le seuil_.
SCENE IV.
LES CONJURÉS, DON CARLOS: _puis_ DON RICARDO, SEIGNEURS, GARDES; LE
ROI DE BOHÊME, LE DUC DE BAVIÈRE; _puis_ DOÑA SOL.
DON CARLOS.
Messieurs, allez plus loin! l'empereur vous entend.
_Tous les flambeaux s'éteignent à la fois.--Profond silence.--Il fait
un pas dans les ténèbres, si épaisses qu'on y distingue à peine les
conjurés, muets et immobiles_.
Silence et nuit! l'essaim en sort et s'y replonge.
Croyez-vous que ceci va passer comme un songe,
Et que je vous prendrai, n'ayant plus vos flambeaux,
Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux?
Vous parliez tout à l'heure assez haut, mes statues!
Allons! relevez donc vos têtes abattues,
Car voici Charles-Quint! Frappez, faites un pas!
Voyons, oserez-vous?--Non, vous n'oserez pas.
Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes.
Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes!
Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus,
Si j'en éteins beaucoup, j'en allume encor plus.
_Il frappe de la clef de fer sur la porte de bronze du tombeau. A ce
bruit, toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats
portant des torches et des pertuisanes. A leur tête, le duc d'Alcala,
le marquis d'Almuñan_.
Accourez, mes faucons! j'ai le nid, j'ai la proie!
_Aux conjurés_.
J'illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie,
Regardez!
_Aux soldats_.
Venez tous, car le crime est flagrant.
HERNANI (_regardant les soldats_).
A la bonne heure! Seul il me semblait trop grand.
C'est bien. J'ai cru d'abord que c'était Charlemagne.
Ce n'est que Charles-Quint.
DON CARLOS (_au duc d'Alcala_).
Connétable d'Espagne[63]!
_Au marquis d'Almuñan_.
Amiral de Castille, ici!--Désarmez-les.
_On entoure les conjurés et on les désarme_.
DON RICARDO (_accourant et s'inclinant jusqu'à terre_).
Majesté[64]!
DON CARLOS.
Je te fais alcade du palais[65].
DON RICARDO (_s'inclinant de nouveau_).
Deux électeurs[66], au nom de la chambre dorée[67],
Viennent complimenter la majesté sacrée.
DON CARLOS.
Qu'ils entrent.
_Bas à Ricardo_.
Doña Sol.
_Ricardo salue et sort. Entrent, avec flambeaux et fanfares, le roi
de Bohême et le duc de Bavière, tout en drap d'or, couronnes en
tête.--Nombreux cortège de seigneurs allemands, portant la bannière
de l'empire, l'aigle à deux têtes, avec l'écusson d'Espagne au
milieu--Les soldats s'écartent, se rangent en haie, et font passage
aux deux électeurs, jusqu'à l'empereur, qu'ils saluent profondément,
et qui leur rend leur salut en soulevant son chapeau_.
LE DUC DE BAVIÈRE.
Charles! roi des Romains[68],
Majesté très sacrée, empereur! dans vos mains
Le monde est maintenant, car vous avez l'empire.
Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire!
Frédéric, duc de Saxe, y fut d'abord élu,
Mais, vous jugeant plus digne, il n'en a pas voulu.
Venez donc recevoir la couronne et le globe.
Le saint-empire, ô roi, vous revêt de la robe,
Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand.
DON CARLOS.
J'irai remercier le collège en rentrant.
Allez, messieurs. Merci, mon frère de Bohême[69],
Mon cousin de Bavière. Allez. J'irai moi-même.
LE ROI DE BOHEME.
Charles, du nom d'amis nos aïeux se nommaient.
Mon père aimait ton père, et leurs pères s'aimaient.
Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires,
Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères?
Je t'ai vu tout enfant, et ne puis oublier...
DON CARLOS (_l'interrompant_).
Roi de Bohême! eh bien, vous êtes familier[70]!
_Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu'au duc de Bavière, puis
congédie les deux électeurs, qui le saluent profondément_.
Allez!
_Sortent les deux électeurs avec leur cortège_.
LA FOULE.
Vivat!
DON CARLOS _(à part_).
J'y suis[71]! et tout m'a fait passage!
Empereur!--Au refus de Frédéric le Sage!
_Entre doña Sol, conduite par Ricardo_.
DOÑA SOL.
Des soldats! l'empereur! O ciel! coup imprévu.
Hernani!
HERNANI.
Doña Sol!
DON RUY GOMEZ (à côté d'Hernani, à part).
Elle ne m'a point vu!
_Doña Sol court à Hernani. Il la fait reculer d'un regard de
défiance_.
HERNANI.
Madame!...
DOÑA SOL (_tirant le poignard de son sein_).
J'ai toujours son poignard[72]!
HERNANI (_lui tendant les bras_).
Mon amie!
DON CARLOS.
Silence, tous!
_Aux conjurés_.
Votre âme est-elle raffermie?
Il convient que je donne au monde une leçon.
Lara le Castillan et Gotha le Saxon,
Vous tous! que venait-on faire ici? parlez.
HERNANI (_faisant un pas_).
Sire,
La chose est toute simple, et l'on peut vous la dire.
Nous gravions la sentence au mur de Balthazar[73].
_Il tire un poignard et l'agite_.
Nous rendions à César ce qu'on doit à César.
DON CARLOS.
Paix!
_A don Ruy Gomez_.
Vous traître, Silva!
DON RUY GOMEZ.
Lequel de nous deux, sire?
HERNANI (_se retournant vers les conjurés_).
Nos têtes et l'empire! il a ce qu'il désire.
_A l'empereur_.
Le bleu manteau des rois pouvait gêner vos pas.
La pourpre vous va mieux. Le sang n'y paraît pas.
DON CARLOS (_à don Ruy Gomez_).
Mon cousin de Silva, c'est une félonie
A faire du blason rayer ta baronnie!
C'est haute trahison, don Ruy, songez-y bien.
DON RUY GOMEZ.
Les rois Rodrigue font les comtes Julien[74].
DON CARLOS (_au duc d'Alcala_).
Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte.
Le reste!...
_Don Ruy Gomez, le duc de Lutzelbourg, le duc de Gotha, don Juan de
Haro, don Guzman de Lara, don Tellez Giron, le baron de Hohenbourg, se
séparent du groupe des conjurés, parmi lesquels est resté Hernani.--Le
duc d'Alcala les entoure étroitement de gardes_.
DOÑA SOL (à part).
Il est sauvé!
HERNANI (_sortant du groupe des conjurés_).
Je prétends qu'on me compte!
_A don Carlos_.
Puisqu'il s'agit de hache ici, que Hernani,
Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni,
Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive,
Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève.
Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna
M'a fait duc de Segorbe[75] et duc de Cardona[76],
Marquis de Monroy[77], comte Albatera[78], vicomte
De Gor[79], seigneur de lieux dont j'ignore le compte.
Je suis Jean d'Aragon, grand maître d'Avis[80], né
Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné
Par sentence du tien, roi Carlos de Castille!
Le meurtre est entre nous affaire de famille.
Vous avez l'échafaud, nous avons le poignard.
Donc, le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard.
Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée
Sur les monts et dans l'eau des torrents retrempée,
_Il met son chapeau. Aux autres conjurés_:
Couvrons-nous, grands d'Espagne!
_Tous les Espagnols se couvrent. A don Carlos_:
Oui, nos têtes, ô roi,
Ont le droit de tomber couvertes devant toi!
_Aux prisonniers_.
Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race,
Place à Jean d'Aragon! ducs et comtes, ma place!
_Aux courtisans et aux gardes_.
Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets!
Et si vos échafauds sont petits, changez-les!
_Il vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers_.
DOÑA SOL.
Ciel!
DON CARLOS.
En effet, j'avais oublié cette histoire.
HERNANI.
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire.
L'affront que l'offenseur oublie en insensé
Vit et toujours remue au coeur de l'offensé.
DON CARLOS.
Donc je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres,
Fils de pères qui font choir la tête des vôtres!
DOÑA SOL (_se jetant à genoux devant l'empereur_).
Sire, pardon! pitié! Sire, soyez clément!
Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,
Mon époux! En lui seul je respire. Oh! je tremble.
Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble!
Majesté! je me traîne à vos sacrés genoux!
Je l'aime! Il est à moi, comme l'empire à vous!
Oh! grâce!
_Don Carlos la regarde immobile_.
Quel penser[81] sinistre vous absorbe?
DON CARLOS.
Allons! relevez-vous, duchesse de Segorbe,
Comtesse Albatera, marquise de Monroy...
_A Hernani_.
Tes autres noms, don Juan?
HERNANI.
Qui parle ainsi? le roi?
DON CARLOS.
Non, l'empereur.
DOÑA SOL (_se relevant_),
Grand Dieu!
DON CARLOS (_la montrant à Hernani_).
Duc, voilà ton épouse.
HERNANI (_les yeux au ciel, et doña Sol dans ses bras_).
Juste Dieu!
DON CARLOS (_à don Ruy Gomez_).
Mon cousin, ta noblesse est jalouse,
Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva.
DON RUY GOMEZ (_sombre_).
Ce n'est pas ma noblesse.
HERNANI (_regardant doña Sol avec amour et la tenant embrassée_).
Oh! ma haine s'en va!
_Il jette son poignard_.
DON RUY GOMEZ (_à part, les regardant tous deux_).
Éclaterai-je? oh! non! Fol amour! douleur folle!
Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole!
Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret.
Laisse ronger ton coeur. Pas un cri. L'on rirait.
DOÑA SOL (_dans les bras d'Hernani_).
0 mon duc!
HERNANI.
Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme.
DOÑA SOL.
O bonheur!
DON CARLOS (_à part, la main dans sa poitrine_).
Éteins-toi, coeur jeune et plein de flamme!
Laisse régner l'esprit[82], que longtemps tu troublas.
Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas!
C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne.
_L'oeil fixé sur sa bannière_.
L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne.
A la place du coeur il n'a qu'un écusson[83].
HERNANI.
Ah! vous êtes César!
DON CARLOS (_à Hernani_).
De ta noble maison,
Don juan, ton coeur est digne.
_Montrant doña Sol_.
Il est digne aussi d'elle.
--A genoux, duc!
_Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison-d'or et la lui
passe au cou_.
Reçois ce collier.
_Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule_.
Sois fidèle!
Par saint Etienne[84], duc, je te fais chevalier.
_Il le relève et l'embrasse_.
Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier,
Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême,
Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime!
Ah! tu vas être heureux; moi, je suis empereur.
_Aux conjurés_.
Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur,
Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne!
C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne,
Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi,
L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi
Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée,
L'altesse catholique en majesté sacrée.
_Les conjurés tombent à genoux_.
LES CONJURÉS.
Gloire à Carlos!
DON RUY GOMEZ (_à don Carlos_).
Moi seul je reste condamné.
DON CARLOS.
Et moi!
DON RUY GOMEZ (_à part_).
Mais, comme lui, je n'ai point pardonné!
HERNANI.
Qui donc nous change tous ainsi?
TOUS (_soldats, conjurés, seigneurs_).
Vive Allemagne!
Honneur à Charles-Quint!
DON CARLOS (_se tournant vers le tombeau_).
Honneur à Charlemagne!
Laissez-nous seuls tous deux.
_Tous sortent_.
SCÈNE V.
DON CARLOS (_seul. _Il s'incline devant le tombeau_).
Es-tu content de moi?
Ai-je bien dépouillé les misères du roi[85],
Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme?
Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome?
Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher?
Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher
Dans ce sentier, semé des ruines vandales,
Que tu nous as battu de tes larges sandales?
Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau?
Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau?
--Ah! j'étais seul, perdu, seul devant un empire,
Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,
Le Danois à punir[86], le Saint-Père[87] à payer,
Venise[88], Soliman[89], Luther, François premier,
Mille poignards jaloux luisant déjà dans l'ombre,
Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre,
Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois,
Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois,
Je t'ai crié:--Par où faut-il que je commence?
Et tu m'as répondu:--Mon fils, par la clémence!
ACTE CINQUIÈME - LA NOCE.
SARAGOSSE.
_Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond, la rampe d'un escalier qui
s'enfonce dans le jardin. A droite et à gauche, deux portes donnant
sur une terrasse, que ferme une balustrade surmontée de deux rangs
d'arcades moresques, au-dessus et au travers desquelles on voit les
jardins du palais, les jets d'eau dans l'ombre, les bosquets avec les
lumières qui s'y promènent, et au fond les faîtes gothiques et arabes
du palais illuminé. Il est nuit. On entend des fanfares éloignées. Des
masques, des dominos, épars, isolés, ou groupés, traversent çà et là
la terrasse. Sur le devant, un groupe de jeunes seigneurs, les masques
à la main, riant et causant à grand bruit_.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, Comte de MONTEREY, DON MATIAS CENTURION,
MARQUIS D'ALMURAN, DON RICARDO DE ROXAS, Comte de CASAPALMA, DON
FRANCISCO DE SOTOMAYOR, Comte de VELALCAZAR, DON GARCI SUAREZ DE
CARBAJAL, Comte DE PERALVER.
DON GARCI.
Ma foi, vive la joie et vive l'épousée!
DON MATIAS (_regardant au balcon_).
Saragosse ce soir se met à la croisée.
DON GARCI.
Et fait bien! on ne vit jamais noce aux flambeaux
Plus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux!
DON MATIAS.
Bon empereur!
DON SANCHO.
Marquis, certain soir qu'à la brune
Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune[1],
Qui nous eût dit qu'un jour tout finirait ainsi?
DON RICARDO (_l'interrompant_).
J'en étais.
_Aux autres_.
Écoutez l'histoire que voici:
Trois galants, un bandit que l'échafaud réclame,
Puis un duc, puis un roi, d'un même coeur de femme
Font le siège à la fois. L'assaut donné, qui l'a?
C'est le bandit.
DON FRANCISCO.
Mais rien que de simple en cela.
L'amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne,
Sont jeux de des pipés. C'est le voleur qui gagne!
DON RICARDO
Moi, j'ai fait ma fortune à voir faire l'amour.
D'abord comte, puis grand, puis alcade de cour,
J'ai fort bien employé mon temps, sans qu'on s'en doute.
DON SANCHO.
Le secret de monsieur, c'est d'être sur la route
Du roi...
DON RICARDO.
Faisant valoir mes droits, mes actions.
DON GARCI.
Vous avez profité de ses distractions.
DON MATIAS.
Que devient le vieux duc? Fait-il clouer sa bière?
DON SANCHO.
Marquis, ne riez pas! car c'est une âme fière.
Il aimait doña Sol, ce vieillard. Soixante ans
Ont fait ses cheveux gris, un jour les a fait blancs.
DON GARCI.
Il n'a pas reparu, dit-on, à Saragosse?
DON SANCHO.
Vouliez-vous pas qu'il mît son cercueil de la noce[2]?
DON FRANCISCO.
Et que fait l'empereur?
DON SANCHO.
L'empereur aujourd'hui
Est triste. Le Luther lui donne de l'ennui.
DON RICARDO.
Ce Luther, beau sujet de soucis et d'alarmes!
Que j'en finirais vite avec quatre gendarmes!
DON MATIAS.
Le Soliman aussi lui fait ombre[3].
DON GARCI.
Ah! Luther,
Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter,
Que me font ces gens-là? Les femmes sont jolies,
La mascarade est rare, et j'ai dit cent folies!
DON SANCHO.
Voilà l'essentiel.
DON RICARDO.
Garci n'a point tort. Moi,
Je ne suis plus le même un jour de fête, et croi
Qu'un masque que je mets me fait une autre tête,
En vérité!
DON SANCHO (_bas à don Matias_).
Que n'est-ce alors tous les jours fête?
DON FRANCISCO (_montrant la porte à droite_).
Messeigneurs, n'est-ce pas la chambre des époux?
DON GARCI (_avec un signe de tête_).
Nous les verrons venir dans l'instant.
DON FRANCISCO.
Croyez-vous?
DON GARCI.
Hé! sans doute!
DON FRANCISCO.
Tant mieux. L'épousée est si belle!
DON RICARDO.
Que l'empereur est bon! Hernani, ce rebelle
Avoir la toison d'or! marié! pardonné!
Loin de là, s'il m'eût cru, l'empereur eût donné
Lit de pierre au galant, lit de plume à la dame.
DON SANCHO (_bas à don Matias_).
Que je le crèverais volontiers de ma lame,
Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil.
Pourpoint de comte, empli de conseils d'alguazil[4]!
DON RICARDO (_s'approchant_).
Que dites-vous là?
DON MATIAS (bas à don Sancho).
Comte, ici pas de querelle!
_A don Ricardo_.
Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.
DON GARCI.
Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs,
Les femmes, les habits de toutes les couleurs,
Ce spectre, qui, debout contre une balustrade,
De son domino noir tachait la mascarade?
DON RICARDO.
Oui, pardieu!
DON GARCI.
Qu'est-ce donc?
DON RICARDO.
Mais, sa taille, son air...
C'est don Prancasio, général de la mer.
DON FRANCISCO.
Non.
DON GARCI.
Il n'a pas quitté son masque.
DON FRANCISCO.
Il n'avait garde[5].
C'est le duc de Soma qui veut qu'on le regarde.
Rien de plus.
DON RICARDO.
Non. Le duc m'a parlé.
DON GARCI.
Qu'est ce alors
Que ce masque?--Tenez, le voilà.
_Entre un domino noir qui traverse lentement la terrasse au fond. Tous
se retournent et le suivent des yeux, sans qu'il paraisse y prendre
garde_.
DON SANCHO.
Si les morts
Marchent, voici leur pas.
DON GARCI (_courant au domino noir_).
Beau masque!...
_Le domino noir se retourne et s'arrête. Garci recule_.
Sur mon âme,
Messeigneurs, dans ses yeux j'ai vu luire une flamme!
DON SANCHO.
Si c'est le diable, il trouve à qui parler[6].
_Il va au domino noir, toujours immobile_.
Mauvais!
Nous viens-tu de l'enfer?
LE MASQUE.
Je n'en viens pas, j'y vais.
_Il reprend sa marche et disparaít par la rampe de l'escalier[7].
Tous le suivent des yeux avec une sorte d'effroi_.
DON MATIAS.
La voix est sépulcrale autant qu'on le peut dire.
DON GARCI.
Baste! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.
DON SANCHO.
Quelque mauvais plaisant[8]!
DON GARCI.
Ou si c'est Lucifer
Qui vient nous voir danser, en attendant l'enfer[9],
Dansons!
DON SANCHO.
C'est à coup sûr quelque bouffonnerie.
DON MATIAS.
Nous le saurons demain.
DON SANCHO (_à don Matias_).
Regardez, je vous prie.
Que devient-il?
DON MATIAS (_à la balustrade de la terrasse).
Il a descendu l'escalier.
Plus rien.
DON SANCHO.
C'est un plaisant drôle[10]!
_Rêvant_.
C'est singulier.
DON GARCI (_à une dame qui passe_).
Marquise, dansons-nous celle-ci[11]?
_Il la salue et lui présente la main_.
LA DAME.
Mon cher comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte[12].
DON GARCI.
Raison de plus. Cela l'amuse apparemment.
C'est son plaisir. Il compte[13], et nous dansons.
_La dame lui donne la main, et ils sortent_.
DON SANCHO (_pensif_).
Vraiment,
C'est singulier!
DON MATIAS.
Voici les mariés. Silence!
_Entrent Hernani et doña Sol se donnant la main. Doña Sol en
magnifique habit de mariée; Hernani tout en velours noir, avec la
toison-d'or au cou. Derrière eux, foule de masques, de dames et de
seigneurs qui leur font cortège. Deux hallebardiers en riche livrée
les suivent, et quatre pages les précèdent. Tout le monde se range et
s'incline sur leur passage. Fanfare_.
SCENE II.
LES MEMES, HERNANI, DOÑA SOL, SUITE.
HERNANI (_saluant_).
Chers amis!
DON RICARDO (_allant à lui et s'inclinant_).
Ton bonheur fait le nôtre, excellence!
DON FRANCISCO (_contemplant doña Sol_).
Saint Jacques monseigneur[14]! c'est Vénus qu'il conduit!
DON MATIAS.
D'honneur, on est heureux un pareil jour la nuit!
DON FRANCISCO (_montrant à don Matias la chambre nuptiale_).
Qu'il va se passer là de gracieuses choses!
Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes,
Serait-ce pas charmant!
DON SANCHO (_à don Matias_).
Il est tard. Partons-nous?
_Tous vont saluer les mariés et sortent, les uns par la porte, les
autres par l'escalier du fond_.
HERNANI (_les reconduisant_).
Dieu vous garde!
DON SANCHO (_resté le dernier, lui serre la main_).
Soyez heureux!
_Il sort. Hernani et doña Sol restent seuls. Bruit de pas et de
voix qui s'éloignent, puis cessent tout à fait. Pendant tout le
commencement de la scène qui suit, les fanfares et les lumières
éloignées s'éteignent par degrés. La nuit et le silence reviennent
peu à peu_.
SCÈNE III.
HERNANI, DOÑA SOL.
DOÑA SOL.
Ils s'en vont tous,
Enfin!
HERNANI (_cherchant à l'attirer dans ses bras_).
Cher amour!
DOÑA SOL (_rougissant et reculant_).
C'est... qu'il est tard, ce me semble.
HERNANI.
Ange! il est toujours tard pour être seuls ensemble.
DOÑA SOL.
Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur,
Que toute cette joie étourdit le bonheur?
HERNANI.
Tu dis vrai. Le bonheur, amie[15], est chose grave.
Il veut des coeurs de bronze et lentement s'y grave.
Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs.
Son sourire est moins près du rire que des pleurs.
DOÑA SOL.
Dans vos yeux, ce sourire est le jour.
_Hernani cherche à l'entraîner vers la porte. Elle rougit_.
Tout à l'heure.
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