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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher
son nom à sa découverte; Guillotin ne peut détacher le sien de son
invention.


Le mouvement se propage du centre à la circonférence; le travail se
fait en dessous; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de
France, les fils verront la révolution d'Europe.


Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde
national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout
membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la
cité.

Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller
dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que
c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on
en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique,
l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la
chose.

Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le
peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré
pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces
masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête
presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui
mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai
presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont
le premier échelon est une école.

Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer; éclairer le peuple,
c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute
brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes.
_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanités.

Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera
des têtes.




JANVIER


La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet échantillon de
style de tribune. La phrase a été textuellement prononcée à la Chambre
des députés par un des principaux orateurs:

«... C'est proscrire les véritables bases du lien social.»




FÉVRIER


Le roi Ferdinand de Naples, père de celui qui vient de mourir, disait
qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Força,
Farina_.


On veut démolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place
ou de rue; quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le
parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des
Sablons.


Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels
on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l'ordre
intellectuel comme ceux de l'ordre matériel, dans la société comme
dans la cité.


Il faut des monuments aux cités de l'homme; autrement où serait la
différence entre la ville et la fourmilière?




MARS


Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----;
c'était son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur
tente sont plus formidables que sur le champ de bataille.


13 mars.--Combinaison Casimir Périer. Un homme qui engourdira la
plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guérison; un
ministère au laudanum.


«Quelle administration! quelle époque! où il faut tout craindre et
tout braver; où le tumulte renaît du tumulte; où l'on produit une
émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir; où il faut
sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide,
pusillanime; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force
paraît tyrannie; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut
prendre conseil de soi-même; où l'on est obligé de redouter jusqu'à
des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance,
l'inquiétude, l'exagération, rendent presque aussi redoutables que des
conspirateurs; où l'on est réduit même, dans des occasions difficiles,
à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, à se
charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d'alarmes
cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés,
déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l'ordre
jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guérir toutes
les jalousies, servir sans cesse, et chercher à plaire comme si l'on
ne servait point!»

Voilà, certes, des paroles qui caractérisent admirablement le moment
présent, et qui se superposent étroitement dans leurs moindres détails
aux moindres détails de notre situation politique. Elles ont quarante
ans de date. Elles ont été prononcées par Mirabeau, le 19 octobre
1789. Ainsi les révolutions ont de certaines phases qui reviennent
invariablement. La révolution de 1789 en était alors où en est la
révolution de 1830 aujourd'hui, à la période des insurrections.

Une révolution, quand elle passe de l'état de théorie à l'état
d'action, débouche d'ordinaire par l'émeute. L'émeute est la première
des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une révolution
de prendre. L'émeute, c'est l'engorgement des intérêts nouveaux,
des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop
étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois
dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une
révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de
l'essence de l'émeute révolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre
avec les autres sortes d'émeute, d'avoir presque toujours tort dans la
forme et raison dans le fond.




DERNIERS FEUILLETS SANS DATE


Une ancienne prophétie de Mahomet dit qu'un _soleil se lèvera au
couchant_. Est-ce de Napoléon qu'il voulait parler?


Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de
plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la révolution fera fondre
l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra
éclatant et superbe.


Il fallait être géant comme Annibal, comme Charlemagne, comme
Napoléon, pour enjamber les Alpes.


Les révolutions sont commencées par des hommes que font les
circonstances, et terminées par des hommes qui font les événements.


Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberté d'un
individu, et la mettait dans la Bastille.

Toute la liberté individuelle de France était venue ainsi s'accumuler
goutte à goutte, homme à homme, dans la Bastille, depuis plusieurs
siècles. Aussi, la Bastille brisée, la liberté s'est répandue à flots
par la France et par l'Europe.


Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque.


Plusieurs ont créé des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_;
Corneille, _invaincu_; Richelieu, _généralissime_.


La civilisation est toute-puissante. Tantôt elle s'accommode d'un
désert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantôt d'une région
de neiges, comme actuellement de la Russie.


L'empereur disait: officiers français et soldats russes.


Gloire, ambition, armées, flottes, trônes, couronnes; polichinelles
des grands enfants.


Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing à la
tribune de la Convention:--Fais donc d'abord décréter que je suis un
boeuf!--dit Lanjuinais.


La France est toujours à la mode en Europe.


L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bête
fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois
que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept années de
bête féroce, puis redevient homme. Ces métamorphoses s'appellent
révolutions.


Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse.


TOAST:

A l'abolition de la loi salique!

Que désormais la France soit régie par une reine, et que cette reine
s'appelle la loi.


Singulier parallélisme des destinées de Rome! après un sénat qui
faisait des dieux, un conclave qui fait des saints.


Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si
fort à la folie quand on la voit d'un peu haut?


Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une
parole dite trop haut y produit une avalanche.


En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de
Napoléon.


Les grands hommes sont les coefficients de leur siècle.


Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_;
Napoléon, _Buonaparte_.


Décret publié à Pékin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin
d'août 1830:

«L'académie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e
jour de la 7e lune (20 août), deux étoiles ont été observées, et des
vapeurs blanches sont tombées près du signe du zodiaque Tsyvéitchoun.
Elles se sont fait voir à l'heure où la garde de nuit est relevée pour
la quatrième fois (à près de minuit) _et annoncent des troubles dans
l'ouest_.»


Napoléon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet chargé sur le coeur
de l'Angleterre.


Dieu nous garde de ces réformateurs qui _lisent les lois de Minos,
parce qu'ils ont une constitution à faire pour mardi_!


Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivôse s'appelait
César.


L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre.

Le midi de l'Amérique parle espagnol, le nord parle anglais.


L'incendie de Moscou, aurore boréale allumée par Napoléon.


NOBLESSE. PEUPLE.

Le comte de Mirabeau. Franklin.
Napoléon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington.
Le marquis Simon de Bolivar. Sieyès.
Le marquis de La Fayette. Bentham.
Lord Byron. Schiller.
M. de Goethe. Canaris.
Sir Walter Scott. Danton.
Le comte Henri de Saint-Simon. Talma.
Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier.
Madame de Staël.
Le comte de Maistre.
F. de Lamennais.
O'Connell, gentilhomme irlandais.
Mina, hidalgo catalan.
Benjamin de Constant.
La Rochejaquelein.
Riego.


Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bière_.
Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma
poche_. Napoléon disait: _Lavons notre linge sale en famille_.

Avis aux faiseurs de tragédies qui ne comprennent pas les grandes
choses sans les grands mots.


Echecs d'hommes secondaires, éclipses de lune.


«Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il était très
ignorant; il en avait honte. Aussi était-on obligé de tourner les
savants en ridicule.»

(_Mémoires de la Princesse palatine_.)


Genève; une république et un océan en petit.


Je reviens d'Angleterre, écrivait, il y a vingt ans, Henri de
Saint-Simon, et je n'y ai trouvé sur le chantier aucune idée capitale
neuve.


Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau
pour nous qu'au moment où nous le voyons près de la terre, à son
lever, à son coucher.


Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et
demi-politique, marque la transition de Mahomet à Napoléon.


Les gaulois brûlèrent Lutèce devant César (_vid. Comm_). Deux mille
ans après les russes brûlent Moscou devant Napoléon.


Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie à travers le prisme
de la poésie. Il ressemble à ces verres ingénieux qui grandissent les
objets. Ils vous montrent dans toute leur lumière et dans toute leur
majesté les sphères du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne
verrez plus que des formes gigantesques, à la vérité, mais pâles,
vagues et confuses.


Napoléon exprimé en blason, c'est une couronne gigantale surmontée
d'une couronne royale.


Une révolution est la larve d'une civilisation.


La providence est ménagère de ses grands hommes. Elle ne les prodigue
pas; elle ne les gaspille pas. Elle les émet et les retire au bon
moment, et ne leur donne jamais à gouverner que des événements de leur
taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne à faire, elle la fait
faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec
de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoléon
ne vient qu'après. Entre les deux géants, la fourmilière des hommes
petits et méchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et
à 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela.


J'ai entendu des hommes éminents du siècle, en politique, en
littérature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des
calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire.
Les hautes renommées subissent ces épreuves. La haine les poursuit
partout. Rien ne lui est sacré. Le théâtre lui livrait plus à nu
Shakespeare et Molière; la prison ne lui dérobait pas Christophe
Colomb; le cloître n'en préservait pas saint Bernard; le trône n'en
sauvait pas Napoléon. Il n'y a pour le génie qu'un lieu sur la terre
qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau.




1823-1824




SUR VOLTAIRE


Décembre 1823.

François-Marie Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à
Chatenay le 20 février 1694, d'une famille de magistrature. Il fut
élevé au collège des jésuites, où l'un de ses régents, le père Lejay,
lui prédit, à ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphée du
déisme.

A peine sorti du collège, Arouet, dont le talent s'éveillait avec
toute la force et toute la naïveté de la jeunesse, trouva d'un côté,
dans son père, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son
parrain, l'abbé de Châteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le
père condamnait toute étude littéraire sans savoir pourquoi, et
par conséquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui
encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les
vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence
ou d'impiété. L'un voulait emprisonner le poëte dans une étude de
procureur; l'autre égarait le jeune homme dans tous les salons. M.
Arouet interdisait toute lecture à son fils; Ninon de Lenclos léguait
une bibliothèque à l'élève de son ami Châteauneuf. Ainsi, le génie de
Voltaire subit dès sa naissance le malheur de deux actions contraires
et également funestes; l'une qui tendait à étouffer violemment ce
feu sacré qu'on ne peut éteindre; l'autre qui l'alimentait
inconsidérément, aux dépens de tout ce qu'il y a de noble et de
respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont
peut-être ces deux impulsions opposées, imprimées à la fois au premier
essor de cette imagination puissante, qui en ont vicié pour jamais
la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers écarts
du talent de Voltaire, tourmenté ainsi tout ensemble du frein et de
l'éperon.

Aussi, dès le commencement de sa carrière, lui attribua-t-on d'assez
méchants vers fort impertinents qui le firent mettre à la Bastille,
punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir
forcé que Voltaire, âgé de vingt-deux ans, ébaucha son poëme blafard
de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame
d'_Oedipe_. Après quelques mois de Bastille, il fut à la fois délivré
et pensionné par le régent d'Orléans, qu'il remercia de vouloir bien
se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son
logement.

_Oedipe_ fut joué avec succès en 1718. Lamotte, l'oracle de
cette époque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles
sacramentelles, et la renommée de Voltaire commença. Aujourd'hui
Lamotte n'est peut-être immortel que pour avoir été nommé dans les
écrits de Voltaire.

La tragédie d'_Artémire_ succéda à _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire
fit un voyage à Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si
singulièrement appelé grand. Les deux poëtes s'estimaient avant de
se connaître, ils se séparèrent ennemis. On a dit qu'ils étaient
réciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de
supériorité.

_Artémire_, refaite et rejouée en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut
beaucoup de succès sans être meilleure. Vers la même époque parut la
_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poëme épique.
Voltaire substitua dans son poëme Mornay à Sully, parce qu'il avait à
se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu
philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulté
lâchement devant l'hôtel de Sully par je ne sais quel chevalier de
Rohan, et abandonné par l'autorité judiciaire, ne put en exercer
d'autre.

Justement indigné du silence des lois envers son méprisable agresseur,
Voltaire, déjà célèbre, se retira en Angleterre, où il étudia des
sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit
deux nouvelles tragédies, _Brutus_ et _César_, dont Corneille eût
avoué plusieurs scènes.

Revenu en France, il donna successivement _Éryphile_, qui tomba, et
_Zaïre_, chef-d'oeuvre conçu et terminé en dix-huit jours, auquel il
ne manque que la couleur du lieu et une certaine sévérité de style.
_Zaïre_ eut un succès prodigieux et mérité. La tragédie d'_Adélaïde
Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succéda à _Zaïre_ et fut loin
d'obtenir le même succès. Quelques publications moins importantes, le
_Temple du goût_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmentèrent
pendant quelques années la vie de Voltaire.

Cependant son nom remplissait déjà l'Europe. Retiré à Cirey, chez la
marquise du Châtelet, femme qui fut, suivant l'expression même de
Voltaire, propre à toutes les sciences, excepté à celle de la vie,
il desséchait sa belle imagination dans l'algèbre et la géométrie,
écrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles
XII_, amassait les matériaux du _Siècle de Louis XIV_, préparait
_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux à
Frédéric, prince héréditaire de Prusse. _Mérope_, également composée
à Cirey, mit le sceau à la réputation dramatique de Voltaire. Il crut
pouvoir alors se présenter pour remplacer le cardinal de Fleury à
l'académie française. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du
génie. Quelque temps après, cependant, il se mit à flatter madame de
Pompadour; il le fit avec une si opiniâtre complaisance, qu'il obtint
tout à la fois le fauteuil académique, la charge de gentilhomme de la
chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu.
Voltaire se retira tour à tour à Lunéville, chez le bon Stanislas, roi
de Pologne et duc de Lorraine; à Sceaux, chez madame du Maine, où
il fit _Sémiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvée_, et à Berlin, chez
Frédéric, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs années dans cette
dernière retraite avec le titre de chambellan, la croix du Mérite
de Prusse et une pension. Il était admis aux soupers royaux avec
Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athée du roi, de ce roi qui, comme
le dit Voltaire même, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce
n'était point l'amitié sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Térence
et de Scipion. Quelques années de frottement suffirent pour user ce
qu'avaient de commun l'âme du despote philosophe et l'âme du sophiste
poëte. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frédéric le chassa.

Renvoyé de Prusse, repoussé de France, Voltaire passa deux ans en
Allemagne, où il publia ses _Annales de l'Empire_, rédigées par
complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux
portes de Genève avec Mme Denis, sa nièce.

L'_Orphelin de la Chine_, tragédie où brille encore presque tout son
talent, fut le premier fruit de sa retraite, où il eût vécu en paix,
si d'avides libraires n'eussent publié son odieuse _Pucelle_. C'est
encore à cette époque et dans ses diverses résidences des Délices, de
Tournay et de Ferney, qu'il fit le poëme sur le _Tremblement de terre
de Lisbonne_, la tragédie de _Tancrède_, quelques contes et différents
opuscules. C'est alors qu'il défendit, avec une générosité mêlée
de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally,
déplorables victimes des méprises judiciaires. C'est alors qu'il se
brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour
laquelle il écrivit l'histoire de son aïeul Pierre 1er, et se
réconcilia avec Frédéric. C'est encore du même temps que date sa
coopération à l'_Encyclopédie_, ouvrage où des hommes qui avaient
voulu prouver leur force ne prouvèrent que leur faiblesse, monument
monstrueux dont le _Moniteur_ de notre révolution est l'effroyable
pendant.

Accablé d'années, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette
Babylone qui sympathisait avec son génie. Salué d'acclamations
universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir,
combien son oeuvre était avancée. Il put jouir ou s'épouvanter de sa
gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir
les émotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778.
Les esprits forts prétendirent qu'il avait emporté l'incrédulité au
tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-là.

Nous avons raconté la vie privée de Voltaire; nous allons essayer de
peindre son existence publique et littéraire.

Nommer Voltaire, c'est caractériser tout le dix-huitième siècle; c'est
fixer d'un seul trait la double physionomie historique et littéraire
de cette époque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une époque de
transition, pour la société comme pour la poésie. Le dix-huitième
siècle paraîtra toujours dans l'histoire comme étouffé entre le siècle
qui le précède et le siècle qui le suit. Voltaire en est le personnage
principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fût
cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande
image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon.

Il y a deux êtres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses
écrits eurent deux résultats. C'est sur cette double action, dont
l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les
événements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous étudierons
séparément chacun de ces deux règnes du génie de Voltaire. Il ne
faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement
coordonnée, et que les effets de cette puissance, plutôt mêlés que
liés, ont toujours eu quelque chose de simultané et de commun. Si,
dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce
qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet
ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes
orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face,
parviennent cependant à la représenter entièrement, en enfermant les
deux profils dans un même cadre.

En littérature, Voltaire a laissé un de ces monuments dont l'aspect
étonne plutôt par son étendue qu'il n'impose par sa grandeur.
L'édifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le
palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar
élégant et vaste, irrégulier et commode; étalant dans la boue
d'innombrables richesses; donnant à tous les intérêts, à toutes les
vanités, à toutes les passions, ce qui leur convient; éblouissant
et fétide; offrant des prostitutions pour des voluptés; peuplé de
vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu fréquenté du prêtre et de
l'indigent. Là, d'éclatantes galeries inondées incessamment d'une
foule émerveillée; là, des antres secrets où nul ne se vante
d'avoir pénétré. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille
chefs-d'oeuvre de goût et d'art, tout reluisants d'or et de diamants;
mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et
sévères. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour
vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au
sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une âme pour fortune
et qui l'expose aux séductions de ce magnifique repaire; temple
monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la
vérité, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu!

Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec
admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect.

Nous plaindrions une cité où la foule serait au bazar et la solitude à
l'église; nous plaindrions une littérature qui déserterait le sentier
de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire.

Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme
extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce génie
était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun
écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste
emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait
tourné contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait reçue
du ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n'a point compris sa
sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse
et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu
que le trépied du poëte a sa place près de l'autel. Et (ce qui est
d'une profonde et inévitable vérité) sa faute même renfermait son
châtiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait
l'être, parce qu'il a tenté toutes les gloires, même celle
d'Érostrate. Il a défriché tous les champs, on ne peut dire qu'il en
ait cultivé un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y
semer également les germes nourriciers et les germes vénéneux, ce
sont, pour sa honte éternelle, les poisons qui ont le plus fructifié.
La _Henriade_, comme composition littéraire, est encore bien
inférieure à la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce
coupable ouvrage soit supérieur, même dans son genre honteux).
Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort
au-dessus de ses comédies, plus innocentes. On préfère ses poésies
légères, où son cynisme éclate souvent à nu, à ses poésies lyriques,
dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses
contes, enfin, si désolants d'incrédulité et de scepticisme, valent
mieux que ses histoires, où le même défaut se fait un peu moins
sentir, mais où l'absence perpétuelle de dignité est en contradiction
avec le genre même de ces ouvrages. Quant à ses tragédies, où il
se montre réellement grand poëte, où il trouve souvent le trait du
caractère, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgré tant
d'admirables scènes, qu'il ne soit encore resté assez loin de Racine,
et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins
suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire
nous a convaincu de sa haute supériorité au théâtre. Nous ne doutons
pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa
pensée sur vingt points différents, les eût toutes réunies vers un
même but, la tragédie, il n'eût surpassé Racine et peut-être
égalé Corneille. Mais il dépensa le génie en esprit. Aussi fut-il
prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du génie est-il plutôt
empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en
particulier. Sans cesse préoccupé de son siècle, il négligeait trop la
postérité, cette image austère qui doit dominer toutes les méditations
du poëte. Luttant de caprice et de frivolité avec ses frivoles et
capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux.
Sa muse, qui eût été si belle de sa beauté, emprunta souvent ses
prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie,
et l'on est perpétuellement tenté de lui adresser ce conseil d'amant
jaloux:

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