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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Épargne-toi ce soin;
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.

Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grâce dans la force,
et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit
humain est peut-être aussi ce qu'il y a de plus naïf. Car
l'imagination sait révéler sa céleste origine sans recourir à des
artifices étrangers. Elle n'a qu'à marcher pour se montrer déesse. _Et
vera incessu patuit dea_.

S'il était possible de résumer l'idée multiple que présente
l'existence littéraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer
parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en
effet, est un phénomène peut-être unique, qui ne pouvait naître qu'en
France et au dix-huitième siècle. Il y a cette différence entre sa
littérature et celle du grand siècle, que Corneille, Molière et Pascal
appartiennent davantage à la société, Voltaire à la civilisation. On
sent, en le lisant, qu'il est l'écrivain d'un âge énervé et affadi. Il
a de l'agrément et point de grâce, du prestige et point de charme,
de l'éclat et point de majesté. Il sait flatter et ne sait point
consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepté dans la tragédie, qui
lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On
sent que tout cela est le résultat d'une organisation, et non l'effet
d'une inspiration; et, quand un médecin athée vient vous dire que tout
Voltaire était dans ses tendons et dans ses nerfs, vous frémissez
qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne,
qui rêvait la suprématie politique, c'est en vain que Voltaire a
essayé la suprématie littéraire. La monarchie absolue ne convient pas
à l'homme. Si Voltaire eût compris la véritable grandeur, il eût placé
sa gloire dans l'unité plutôt que dans l'universalité. La force ne
se révèle point par un déplacement perpétuel, par des métamorphoses
indéfinies, mais bien par une majestueuse immobilité. La force, ce
n'est pas Protée, c'est Jupiter.

Ici commence la seconde partie de notre tâche; elle sera plus courte,
parce que, grâce à la révolution française, les résultats politiques
de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante
notoriété. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer
qu'aux écrits du «patriarche de Ferney» cette fatale révolution. Il
faut y voir avant tout l'effet d'une décomposition sociale depuis
longtemps commencée. Voltaire et l'époque où il vécut doivent
s'accuser et s'excuser réciproquement. Trop fort pour obéir à son
siècle, Voltaire était aussi trop faible pour le dominer. De cette
égalité d'influence résultait entre son siècle et lui une perpétuelle
réaction, un échange mutuel d'impiétés et de folies, un continuel flux
et reflux de nouveautés qui entraînait toujours dans ses oscillations
quelque vieux pilier de l'édifice social. Qu'on se représente la face
politique du dix-huitième siècle, les scandales de la Régence, les
turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministère, la violence
dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale
descendant par degrés de la tête au coeur, des grands au peuple; les
prélats de cour, les abbés de toilette; l'antique monarchie, l'antique
société chancelant sur leur base commune, et ne résistant plus aux
attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2];
qu'on se figure Voltaire jeté sur cette société en dissolution comme
un serpent dans un marais, et l'on ne s'étonnera plus de voir l'action
contagieuse de sa pensée hâter la fin de cet ordre politique que
Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaqué dans sa jeunesse et
dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais
c'est lui qui en développa le germe, c'est lui qui en exaspéra les
accès. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en
ébullition; aussi doit-on imputer à cet infortuné une grande partie
des choses monstrueuses de la révolution. Quant à cette révolution en
elle-même, elle dut être inouïe. La providence voulut la placer entre
le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes.
A son aurore, Voltaire apparaît dans une saturnale funèbre[3]; à son
déclin, Buonaparte se lève dans un massacre[4].


[1: M. le comte de Maistre, dans son sévère et remarquable portrait de
Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison
cette nullité au défaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne
se livrait à la poésie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour
justifier sa prétention à l'universalité, Voltaire était étranger à
toute profonde exaltation; il ne connaissait d'émotion véritable que
celle de la colère, et encore cette colère n'allait-elle pas jusqu'à
l'indignation, jusqu'à cette indignation qui fait poëte, comme dit
Juvénal, _facit indignatio versum_.

[2: Il faut que la démoralisation universelle ait jeté de
bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoyé, vers la
fin de ce siècle, Louis XVI, ce vénérable martyr, qui éleva sa vertu
jusqu'à la sainteté.

[3: Translation des restes de Voltaire au Panthéon.

[4: Mitraillade de Saint-Roch.




SUR WALTER SCOTT

A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_


Juin 1823.

Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le
talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose
d'une feuille; qui le promène à son gré dans tous les lieux et dans
tous les temps; lui dévoile, en se jouant, le plus secret repli du
coeur, comme le plus mystérieux phénomène de la nature, comme la page
la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse
toutes les imaginations, revêt avec la même étonnante vérité le
haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures,
adopte tous les vêtements, parle tous les langages; laisse à la
physionomie des siècles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et
d'éternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont
jeté de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains
romanciers ignorants, les personnages des jours passés à s'enluminer
de notre fard, à se frotter de notre vernis; mais contraint, par son
pouvoir magique, les lecteurs contemporains à reprendre, du moins pour
quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dédaigné, des vieux temps,
comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats à
revenir chez leur père. L'habile magicien veut cependant avant tout
être exact. Il ne refuse à sa plume aucune vérité, pas même celle qui
naît de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait
croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait
sur son éternité. Peu d'historiens sont aussi fidèles que ce
romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des
tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers
avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que
l'instabilité des superstitions et l'impiété du fanatisme n'en fassent
que mieux ressortir la pérennité de la religion et la sainteté des
croyances. Nous aimons d'ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs
préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux
panaches et leurs bonnes cuirasses.

Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vérité un
genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il
le veut. Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques
la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman;
génie puissant et curieux qui devine le passé; pinceau vrai qui
trace un portrait fidèle d'après une ombre confuse, et nous force à
reconnaître même ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide
qui s'empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque
pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la
postérité comme un bronze indélébile.

Peu d'écrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du
romancier relativement à son art et à son siècle; car ce serait une
erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire
au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter
son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie
égoïste de la grande vie du corps social. Et qui donc se dévouera, si
ce n'est le poëte? Quelle voix s'élèvera dans l'orage, si ce n'est
celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de
l'anarchie et les dédains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse
antique attribuait le pouvoir de réconcilier les peuples et les rois,
et auquel la sagesse moderne a donné celui de les diviser?

Ce n'est donc point à de doucereuses galanteries, à de mesquines
intrigues, à de sales aventures, que Walter Scott voue son talent.
Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque
chose de plus à une génération qui vient d'écrire de son sang et de
ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires
humaines. Les temps qui ont immédiatement précédé et immédiatement
suivi notre convulsive révolution étaient de ces époques
d'affaissement que le fiévreux éprouve avant et après ses accès. Alors
les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies,
les plus monstrueusement obscènes, étaient avidement dévorés par une
société malade; dont les goûts dépravés et les facultés engourdies
eussent rejeté tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui
explique ces triomphes scandaleux, décernés alors par les plébéiens
des salons et les patriciens des échoppes à des écrivains ineptes ou
graveleux, que nous dédaignerons de nommer, lesquels en sont réduits
aujourd'hui à mendier l'applaudissement des laquais et le rire des
prostituées. Maintenant la popularité n'est plus distribuée par la
populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un
caractère d'immortalité ainsi que d'universalité, du suffrage de ce
petit nombre d'esprits délicats, d'âmes exaltées et de têtes sérieuses
qui représentent moralement les peuples civilisés. C'est celle-là que
Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions
faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siècles
des livres écrits pour tous les siècles. Nul romancier n'a caché plus
d'enseignement sous plus de charme, plus de vérité sous la fiction. Il
y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes
les formes littéraires du passé et de l'avenir, et l'on pourrait
considérer les romans épiques de Scott comme une transition de la
littérature actuelle aux romans grandioses, aux grandes épopées en
vers ou en prose que notre ère poétique nous promet et nous donnera.

Quelle doit être l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans
une fable intéressante une vérité utile. Et, une fois cette idée
fondamentale choisie, cette action explicative inventée, l'auteur ne
doit-il pas chercher, pour la développer, un mode d'exécution qui
rende son roman semblable à la vie, l'imitation pareille au modèle?
Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre où se mêlent le bon et le
mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir
n'expire que hors de la création? Faudra-t-il donc se borner à
composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entièrement
ténébreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand
la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumière? Or
les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopté généralement deux
méthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, précisément
parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient à leur ouvrage la
forme d'une narration divisée arbitrairement en chapitres, sans qu'on
devinât trop pourquoi, ou même uniquement pour délasser l'esprit du
lecteur, comme l'avoue assez naïvement le titre de _descanso_ (repos),
placé par un vieil auteur espagnol en tête de ses chapitres[1].
Les autres déroulaient leur fable dans une série de lettres qu'on
supposait écrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration,
les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans
les lettres, l'auteur s'éclipse pour ne laisser jamais voir que ses
personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue
naturel, à l'action véritable; il faut qu'il leur substitue un certain
mouvement monotone de style, qui est comme un moule où les événements
les plus divers prennent la même forme, et sous lequel les créations
les plus élevées, les inventions les plus profondes, s'effacent, de
même que les aspérités d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans
le roman par lettres, la même monotonie provient d'une autre cause.
Chaque personnage arrive à son tour avec son épître, à la manière de
ces acteurs forains qui, ne pouvant paraître que l'un après l'autre,
et n'ayant pas la permission de parler sur leurs tréteaux, se
présentent successivement, portant au-dessus de leur tête un grand
écriteau sur lequel le public lit leur rôle. On peut encore comparer
le roman par lettres à ces laborieuses conversations de sourds-muets
qui s'écrivent réciproquement ce qu'ils ont à se dire, de sorte que
leur colère ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume à
la main et l'écritoire en poche. Or, je le demande, que devient
l'à-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter à la poste? Et
l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu gênée entre
le préambule obligé et la formule polie qui sont l'avant-garde et
l'arrière-garde de toute lettre écrite par un homme bien né? Croit-on
que le cortège des compliments, le bagage des civilités, accélèrent la
progression de l'intérêt et pressent la marche de l'action? Ne doit-on
pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un
genre de composition qui a pu refroidir parfois l'éloquence même de
Rousseau?

Supposons donc qu'au roman narratif, où il semble qu'on ait songé
à tout, excepté à l'intérêt, en adoptant l'absurde usage de faire
précéder chaque chapitre d'un sommaire, souvent très détaillé, qui est
comme le récit du récit; supposons qu'au roman épistolaire, dont la
forme même interdit toute véhémence et toute rapidité, un esprit
créateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action
imaginaire se déroule en tableaux vrais et variés, comme se déroulent
les événements réels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que
celle des différentes scènes à développer; qui enfin soit un long
drame, où les descriptions suppléeraient aux décorations et aux
costumes, où les personnages pourraient se peindre par eux-mêmes, et
représenter, par leurs chocs divers et multipliés, toutes les formes
de l'idée unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre
nouveau, les avantages réunis des deux genres anciens, sans leurs
inconvénients. Ayant à votre disposition les ressorts pittoresques, et
en quelque façon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrière
la scène ces mille détails oiseux et transitoires que le simple
narrateur, obligé de suivre ses acteurs pas à pas comme des enfants
aux lisières, doit exposer longuement s'il veut être clair; et vous
pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus féconds en
méditations que des pages entières que fait jaillir le mouvement d'une
scène, mais qu'exclut la rapidité d'un récit.

Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, il
restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon
nous. C'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais
poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter
Scott dans Homère.

Comme tout créateur, Walter Scott a été assailli jusqu'à présent par
d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui défriche un marais
se résigne à entendre les grenouilles coasser autour de lui.

Quant à nous, nous remplissons un devoir de conscience en plaçant
Walter Scott très haut parmi les romanciers, et en particulier
_Quentin Durward_ très haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est
un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des
effets moraux mieux attachés aux effets dramatiques.

L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyauté, même
dans un être obscur, jeune et pauvre, arrive plus sûrement à son but
que la perfidie, fût-elle aidée de toutes les ressources du pouvoir,
de la richesse et de l'expérience. Il a chargé du premier de ces rôles
son écossais Quentin Durward, orphelin jeté au milieu des écueils les
plus multipliés, des pièges les mieux préparés, sans autre boussole
qu'un amour presque insensé; mais c'est souvent quand il ressemble à
une folie que l'amour est une vertu. Le second est confié à Louis XI,
roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard armé des
ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour,
incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagné
de ses bourreaux comme d'une épée. Ces deux personnages si différents
réagissent l'un sur l'autre de manière à exprimer l'idée fondamentale
avec une vérité singulièrement frappante. C'est en obéissant
fidèlement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses
propres intérêts, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin
devait être à la fois l'instrument et la victime, tournent en même
temps à la confusion du rusé vieillard et à l'avantage du simple jeune
homme.

Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention
première du poëte est dans le contraste historique, peint avec tant
de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne
Charles le Téméraire. Ce bel épisode est peut-être en effet un défaut
dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'intérêt avec
le sujet lui-même; mais cette faute, si elle existe, n'ôte rien à ce
que présente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition
de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, méprise
l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dédaignerait s'il l'osait.
Tous deux se haïssent; mais Louis brave la haine de Charles parce
qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce
qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et
de ses états, s'inquiète près du roi de France sans défense, comme
le limier dans le voisinage du chat. La cruauté du duc naît de ses
passions, celle du roi de son caractère. Le bourguignon est loyal
parce qu'il est violent; il n'a jamais songé à cacher ses mauvaises
actions; il n'a point de remords, car il a oublié ses crimes comme ses
colères. Louis est superstitieux, peut-être parce qu'il est hypocrite;
la religion ne suffit pas à celui que sa conscience tourmente et
qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire à d'impuissantes
expiations, la mémoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui près
de la pensée du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours
ce qu'on a médité longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il
a été un désir et une espérance, devienne aussi un souvenir. Les deux
princes sont dévots; mais Charles jure par son épée avant de jurer
par Dieu, tandis que Louis tâche de gagner les saints par des dons
d'argent ou des charges de cour, mêle de la diplomatie à sa prière et
intrigue même avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore
le danger, que Charles se repose déjà de la victoire. La politique du
Téméraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus
loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu
les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et
combien celui qui paraît ne rien craindre a peur de celui qui semble
tout redouter.

Avec quel art l'illustre écrivain nous peint le roi de France se
présentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de
Bourgogne, et lui demandant l'hospitalité au moment où l'orgueilleux
vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la
nouvelle d'une révolte fomentée dans les états du duc par les agents
du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes à l'instant où
la même table les réunit! Ainsi la fraude est déjouée par la fraude,
et c'est le prudent Louis qui s'est lui-même livré sans défense à la
vengeance d'un ennemi justement irrité. L'histoire dit bien quelque
chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'à
l'histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité
historique. Une scène plus remarquable encore peut-être, c'est celle
où les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu
rapprocher, se réconcilient par un acte de cruauté que l'un imagine
et que l'autre exécute. Pour la première fois ils rient ensemble de
cordialité et de plaisir; et ce rire, excité par un supplice, efface
pour un moment leur discorde. Cette idée terrible fait frissonner
d'admiration.

Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et révoltante, la peinture
de l'orgie. C'est, à notre avis, un des plus beaux chapitres de ce
livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand
surnommé le Sanglier des Ardennes, aurait manqué son tableau s'il
n'eût excité l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une
donnée dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'émotion
et l'intérêt ne se trouvent que là. Il n'appartient qu'aux esprits
timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la
voie qu'ils se sont tracée.

Nous justifierons, d'après le même principe, deux autres passages qui
ne nous paraissent pas moins dignes de méditation et de louange. Le
premier est l'exécution de ce Hayraddin, personnage singulier dont
l'auteur aurait peut-être pu tirer encore plus de parti. Le second est
le chapitre où le roi Louis XI, arrêté par ordre du duc de Bourgogne,
fait préparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le châtiment de
l'astrologue qui l'a trompé. C'est une idée étrangement belle que de
nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez
d'espace pour sa vengeance, réclamant des bourreaux pour derniers
serviteurs, et éprouvant ce qui lui reste d'autorité par l'ordre d'un
supplice.

Nous pourrions multiplier ces observations et tâcher de faire voir
en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble défectueux,
particulièrement dans le dénoûment; mais le romancier aurait sans
doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en
aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable
champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous
nous bornerons à lui faire observer que le mot placé par lui dans la
bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivée du roi Louis XI à
Péronne appartient au fou de François 1er, qui le prononça lors du
passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalité de ce
pauvre Triboulet ne tient qu'à ce mot, il faut le lui laisser. Nous
croyons également que l'expédient ingénieux qu'emploie l'astrologue
Galeotti pour échapper à Louis XI avait déjà été imaginé quelque mille
ans auparavant par un philosophe que voulait mettre à mort Denis de
Syracuse. Nous n'attachons pas à ces remarques plus d'importance
qu'elles n'en méritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous
sommes étonné seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil
de Bourgogne, à des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant été
fondé qu'un siècle plus tard par Henri III. Nous croyons même que
l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur décore son brave lord
Crawford, ne fut institué par Louis XI qu'après sa captivité. Que sir
Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques.
En remportant un léger triomphe de pédant sur un aussi illustre
_antiquaire_, nous ne pouvons nous défendre de cette innocente joie
qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut désarçonné le duc
d'Orléans et tenu tête à Dunois, et nous serions tenté de lui demander
pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime
pater, indulge victori_.


[1: Marcos Obregon de la Ronda.




SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS

A PROPOS DE

L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION


Juillet 1823.

Serait-il vrai qu'il existe dans la destinée des nations un moment où
les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières
convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumière
disparaître peu à peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit
s'effacer graduellement dans le ciel le crépuscule du soir? Alors,
disent des voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort,
l'être et le néant, sont en présence; et les hommes errent de l'un à
l'autre, comme s'ils avaient à choisir. L'action de la société n'est
plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois,
comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain
s'arrêtent, ses révolutions commencent. Le fleuve ne féconde plus,
il engloutit; le flambeau n'éclaire plus, il consume. La pensée,
la volonté, la liberté, ces facultés divines, concédées par la
toute-puissance divine à l'association humaine, font place à
l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel. A la prévoyance
sociale succède cette profonde cécité animale à laquelle il n'a pas
été donné de distinguer les approches de la mort. Bientôt, en effet,
la rébellion des membres amène le déchirement du corps, que suivra
la dissolution du cadavre. La lutte des intérêts passagers remplace
l'accord des croyances éternelles. Quelque chose de la brute s'éveille
dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée; il abdique le ciel
et végète au-dessous de sa destinée. Alors deux camps se tracent dans
la nation. La société n'est plus qu'une mêlée opiniâtre dans une nuit
profonde, où ne brille d'autre lumière que l'éclair des glaives qui
se heurtent et l'étincelle des armures qui se brisent. Le soleil se
lèverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaître qu'ils
sont frères; acharnés à leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas.
La poussière de leur combat les aveugle.

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