Litterature et Philosophie melees
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Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple
cesse d'être un peuple_. Les événements qui se précipitent avec une
rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre
caractère de providence et de fatalité, et le petit nombre d'hommes
simples, restés fidèles aux prédictions antiques, regardent avec
terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux.
Espérons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore là. On
conserve quelque espoir de guérison tant que le malade ne repousse pas
le médecin, et l'enthousiasme avide qu'éveillent les premiers chants
de poésie religieuse que ce siècle a entendus prouve qu'il y a encore
une âme dans la société.
C'est à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste,
que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment supérieurs. Chacun
apporte son étincelle au foyer commun, et, grâce à leur généreuse
activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces
magiques palais des contes arabes, qu'une légion de génies achevait
dans une nuit. Aussi trouvons-nous des méditations dans nos écrivains,
et des inspirations dans nos poëtes. Il s'élève de toutes parts une
génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances.
Elle redemande son avenir aux prétendus philosophes du dernier siècle,
qui voudraient lui faire recommencer leur passé. Elle est pure, et par
conséquent indulgente, même pour ces vieux et effrontés coupables qui
osent réclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels
n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son
existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie; elle
répudie l'héritage de mort dont la révolution la poursuit; elle
revient à la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers
à la vie; c'est pourquoi elle exige du poëte plus que les générations
antiques n'en ont reçu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui
demande des croyances.
Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller
parmi nous cette soif d'émotions religieuses, un de ceux qui savent
le mieux l'étancher, c'est sans contredit M. l'abbé F. de Lamennais.
Parvenu, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire,
ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en
passant. Il va plus loin. L'époque de l'apparition de l'_Essai sur
l'indifférence_ sera une des dates de ce siècle. Il faut qu'il y
ait un mystère bien étrange dans ce livre que nul ne peut lire sans
espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation
de notre destinée. Tour à tour majestueux et passionné, simple
et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, l'écrivain
s'adresse au coeur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous
les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes. Il éclaire comme
Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensée
laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous
ceux qu'elle ne relève pas. Il faut qu'elle console, à moins qu'elle
ne désespère. Elle flétrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a
point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un
ennemi ou on le défend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre
était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès!
C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de
l'éternité. Tout en dévorant cet écrit, on a adressé à l'auteur une
foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa
conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont
crié comme les vendeurs chassés du temple. On a craint que l'âme ne
restât vide lorsqu'il en aurait expulsé les passions. Nous avons
entendu dire que ce livre austère attristait la vie, que ce prêtre
morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les
fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abîme.
Cet ouvrage a encore produit un autre phénomène, bien remarquable de
nos jours; c'est la discussion publique d'une question de théologie.
Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer à l'intérêt
extraordinaire excité par l'_Essai_, la frivolité des gens du monde et
la préoccupation des hommes d'état ont disparu un instant devant un
débat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne
renaître entre les deux Chambres.
M. de Lamennais, aidé dans sa force par la force d'en haut, a
accoutumé ses lecteurs à le voir porter, sans perdre haleine, d'un
bout à l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idée
fondamentale, vaste et unique. Partout se révèle en lui la possession
d'une grande pensée. Il la développe dans toutes ses parties,
l'illumine dans tous ses détails, l'explique dans tous ses mystères,
la critique dans tous ses résultats. Il remonte à toutes les causes
comme il redescend à toutes les conséquences.
Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dégoûtent
profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les
chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on
ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la
lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide. On
est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes épuiser
leur souffle d'un jour à forger ou à éteindre Dieu. On est tenté de
croire que l'athée est un être à part, organisé à sa façon, et qu'il a
raison de réclamer sa place parmi les bêtes; car on ne conçoit rien à
la révolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce
pas une étrange société que celle de ces individus ayant chacun un
créateur de leur création, une foi selon leur opinion, disposant de
l'éternité pendant que le temps les emporte, et cherchant à réaliser
cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouvé par un païen? On
dirait le chaos à la poursuite du néant. Tandis que l'âme du chrétien,
pareille à la flamme tourmentée en vain par les caprices de l'air, se
relève incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidèles est comme
le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse.
Et l'on rit de les voir juger les choses éternelles du haut de
la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient
péniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les étoiles.
Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la
véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en
la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se
pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus: _Ad quem
ibimus? verba vitae aeternae habes_. «A qui irons-nous? vous avez les
paroles de la vie éternelle.»
SUR LORD BYRON
A PROPOS DE SA MORT
Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir.
On nous demande notre pensée sur lord Byron, et sur lord Byron mort.
Qu'importe notre pensée? à quoi bon l'écrire, à moins qu'on ne suppose
qu'il est impossible à qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles
dignes d'être recueillies en présence d'un aussi grand poëte et d'un
aussi grand événement? A en croire les ingénieuses fables de l'orient,
une larme devient perle en tombant dans la mer.
Dans l'existence particulière que nous a faite le goût des lettres,
dans la région paisible où nous a placé l'amour de l'indépendance et
de la poésie, la mort de Byron a dû nous frapper, en quelque sorte,
comme une calamité domestique. Elle a été pour nous un de ces malheurs
qui touchent de près. L'homme qui a dévoué ses jours au culte des
lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de
lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle
s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses
de son coeur, tandis que tous les poëtes morts et contemporains,
étrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son âme. La
nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde.
Ses sympathies, que si peu d'êtres éveillent auprès de lui, s'en vont
chercher, à travers le tourbillon des relations sociales, au delà des
temps, au delà des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il
se sent digne d'être compris. Tandis que, dans la rotation monotone
des habitudes et des affaires, la foule des indifférents le froisse et
le heurte sans émouvoir son attention, il s'établit, entre lui et ces
hommes épars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des
communications, pour ainsi dire, électriques. Une douce communauté
de pensées l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, à ces
êtres d'élite, isolés dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien;
de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre
eux, un regard leur suffit pour se révéler l'un à l'autre; une parole,
pour pénétrer mutuellement le fond de leurs âmes et en reconnaître
l'équilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux étrangers
sont ensemble comme deux frères nourris du même lait, comme deux amis
éprouvés par la même infortune.
Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en
glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer
nous entraînait vers Byron. Ce n'était pas certainement l'attrait
que le génie inspire au génie; c'était du moins un sentiment sincère
d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la
reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre
noblement le coeur. Quand on nous a annoncé la mort de ce poëte, il
nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous
n'avons renoncé qu'avec amertume à jamais nouer avec Byron une de ces
poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir
avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui
avons adressé ce beau vers dont un poëte de son école saluait l'ombre
généreuse d'André Chénier:
Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu.
Puisque nous venons de laisser échapper un mot sur l'école
particulière de lord Byron, il ne sera peut-être pas hors de propos
d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la
littérature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait être
vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait être condamnée. Des
esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions, cherchent à
accréditer parmi nous une erreur bien singulière. Ils ont imaginé que
la société présente était exprimée en France par deux littératures
absolument opposées, c'est-à-dire que le même arbre portait
naturellement à la fois deux fruits d'espèces contraires, que la même
cause produisait simultanément deux effets incompatibles. Mais ces
ennemis des innovations ne se sont pas même aperçus qu'ils créaient là
une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la
littérature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et
celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait périr. Ces
doctes rhéteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui
existe contre ce qui a existé, nous rappellent involontairement le
Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une
jument morte en échange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai,
convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son
seul défaut. Mais les Rolands du prétendu genre classique ne sont pas
encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut
donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer
qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature comme il n'existe qu'une
société; que les littératures antérieures, tout en laissant des
monuments immortels, ont dû disparaître et ont disparu avec les
générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les
émotions politiques. Le génie de notre époque peut être aussi beau que
celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même; et il
ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une
littérature[1] passée, qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir
les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps.
Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre
de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers
le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain,
naturellement aride, est depuis longtemps desséché. D'ailleurs on
ne recommence pas les madrigaux de Dorat après les guillotines de
Robespierre, et ce n'est pas au siècle de Bonaparte qu'on peut
continuer Voltaire. La littérature réelle de notre âge, celle dont les
auteurs sont proscrits à la façon d'Aristide; celle qui, répudiée par
toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres; celle qui, malgré
une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans
sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux
battus des vents; celle enfin qui, réprouvée par ceux qui décident
sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent
avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette littérature n'a
point l'allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal
Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle
n'interroge ni le creuset de l'athée ni le scalpel du matérialiste.
Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intérêt
seul rompt l'équilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants
pour les massacres. Elle ne connaît ni l'adulation ni l'injure. Elle
ne prête point de séductions au mensonge. Elle n'enlève point leur
charme aux illusions. Étrangère à tout ce qui n'est pas son but
véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son
imagination se féconde par la croyance. Elle suit les progrès du
temps, mais d'un pas grave et mesuré. Son caractère est sérieux, sa
voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être
la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités,
triste, fière et religieuse. Quand il le faut, elle n'hésite pas à se
mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car
nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas
la muse du dix-neuvième siècle qui peut dire:
Non me agitant populi fasces, aut purpura regum.
Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l'humanité,
présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant.
Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double
situation où nos malheurs politiques ont respectivement laissé les
esprits, la résignation et le désespoir. Toutes deux reconnaissent
ce qu'une philosophie moqueuse avait nié, l'éternité de Dieu, l'âme
immortelle, les vérités primordiales et les vérités révélées; mais
celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut
du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de
l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit
de mort; l'autre environne ses pas de démons, de fantômes et
d'apparitions sinistres. La première lui dit de se confier, parce
qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans
cesse. Toutes deux possèdent également l'art d'esquisser des scènes
gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la première,
attentive à ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres
tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse
d'attrister, répand sur les images les plus riantes comme une
lueur infernale. L'une, enfin, ressemble à Emmanuel, doux et fort,
parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière; l'autre
est ce superbe Satan[2] qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute
lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées
sur la même base, et nées, pour ainsi dire, au même berceau, nous
paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne
par deux illustres génies, Chateaubriand et Byron.
Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques
luttaient sur le même sol. Une vieille société achevait de s'écrouler;
une société nouvelle commençait à s'élever. Ici des ruines, là des
ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les
dernières convulsions de la société expirante. M. de Chateaubriand,
avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la
société ranimée. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne à l'heure
de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phénix
renaissant de sa cendre.
Par la tristesse de son génie, par l'orgueil de son caractère, par les
tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il
a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau
de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que
le lecteur voit passer dans chaque poëme comme à travers un crêpe de
deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague
et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des
soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur
s'entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit
des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour
lui de mystères, et s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un
voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de
négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un
poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un
tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique
dédain des transitions; et l'on désirerait parfois que ce peintre si
fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques
des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son
génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en
marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte
qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit,
même dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination
s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle
a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le
regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil[3]. On a
prétendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un côté de
son esprit, à l'école de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une
différence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire.
Voltaire n'avait pas souffert.
Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentée
du noble poëte; mais, dans l'incertitude où nous sommes sur les causes
réelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractère, nous
aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'égare malgré
nous. Ne connaissant lord Byron que d'après ses poëmes, il nous est
doux de lui supposer une vie selon son âme et son génie. Comme tous
les hommes supérieurs, il a certainement été en proie à la calomnie.
Nous n'attribuons qu'à elle les bruits injurieux qui ont si longtemps
accompagné l'illustre nom du poëte. D'ailleurs celle que ses torts ont
offensée les a sans doute oubliés la première en présence de sa mort.
Nous espérons qu'elle lui a pardonné; car nous sommes de ceux qui ne
pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose à graver
sur la pierre d'un tombeau.
Et nous, pardonnons-lui de même ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux
ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère
et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si
bien tombé! Il semblait là comme un belliqueux représentant de la muse
moderne dans la patrie des muses antiques. Généreux auxiliaire de la
gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et
sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poëtes;
et déjà le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur
des malheureux hellènes. Nous lui devons, nous particulièrement, une
reconnaissance profonde. Il a prouvé à l'Europe que les poëtes de
l'école nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grèce
païenne, admirent toujours ses héros; et que, s'ils ont déserté
l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles.
La mort de Byron a été accueillie dans tout le continent par les
signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salué
ses restes, et un deuil national a consacré la perte de cet étranger
parmi les calamités publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster
se sont ouvertes comme d'elles-mêmes, afin que la tombe du poëte
vînt honorer le sépulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces
glorieuses marques de l'affliction générale, nous avons cherché quel
témoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe,
rendait à l'ombre héroïque de Byron, et nous avons vu une marotte qui
insultait sa lyre et des tréteaux qui outrageaient son cercueil[4]!
[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots
littérature d'un siècle, on doit entendre non-seulement l'ensemble
des ouvrages produits durant ce siècle, mais encore l'ordre général
d'idées et de sentiments qui--le plus souvent à l'insu des auteurs
mêmes--a présidé à leur composition.
[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le
titre d'école _satanique_ sous lequel un homme de talent a désigné
l'école de lord Byron.
[3: Dans un moment où l'Europe entière rend un éclatant hommage au
génie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le
lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article
remarquable dont la _Revue d'Édimbourg_, journal accrédité, salua
l'illustre poëte à son début. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains
journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers
talents de notre époque.
«La poésie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni
les hommes ne tolèrent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait
les comparer à une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble
auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-être veut-il nous
dire: «Voyez comme un mineur écrit.» Mais hélas! nous nous rappelons
tous la poésie de Cowley à dix ans, et celle de Pope à douze. Loin
d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont été écrits par un
écolier au sortir du collège, nous croyons la chose très commune,
et, sur dix écoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord
Byron.
«Dans le fait, cette seule considération (celle du rang de l'auteur)
nous fait donner une place à lord Byron dans notre journal, outre
notre désir de lui conseiller d'abandonner la poésie pour mieux
employer ses talents.
«Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des
pieds, quand ce nombre serait toujours régulier, ne constituent pas
toute la poésie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et
d'imagination sont indispensables, et que pour être lu un poëme a
besoin aujourd'hui de quelque pensée ou nouvelle ou exprimée de façon
à paraître telle.
«Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands
poëtes ont tenté avant lui; car les comparaisons ne sont nullement
agréables, comme il a pu l'apprendre de son maître d'écriture.
«Quant à ses imitations de la poésie ossianique, nous nous y
connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson
tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce
nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles
ressemblent à du Macpherson, et nous sommes sûr qu'elles sont tout
aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote.
«Une grande partie du volume est consacrée à immortaliser les
occupations de l'auteur pendant son éducation. Nous sommes fâché de
donner une mauvaise idée de la psalmodie du collége par la citation de
ces stances attiques: (Suit la citation)...
«Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poésies du noble
mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les
trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernières que nous
recevrons de lui... Qu'il réussisse ou non, il est très peu probable
qu'il condescende de nouveau à devenir auteur. Prenons donc ce qui
nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous
les délicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur
pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons
reconnaissants, nous le répétons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que
Dieu bénisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval à la
bouche quand il ne coûte rien.»
Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de lieux communs,
thème perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit sans cesse contre
le génie. Les auteurs de la _Revue d'Édimbourg_ furent contraints
de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique.
L'exemple paraît bon à suivre, nous avouerons cependant que nous
eussions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égard le silence du
mépris. Si ce n'eût été le conseil de son intérêt, c'eût été du moins
celui de sa dignité.
[4: Quelques jours après la nouvelle de la mort de lord Byron, on
représentait encore à je ne sais quel théâtre du boulevard je ne sais
quelle facétie de mauvais ton et de mauvais goût, où ce noble poëte
est personnellement mis en scène sous le nom ridicule de _lord
Trois-Étoiles_.
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