Litterature et Philosophie melees
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Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur
lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les
dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et
surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore
en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face
du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les
droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et
monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que
leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si
imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares!
Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage
appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc
dépasser son droit que le détruire.
Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments.
Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui,
indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule
église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté
vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se
payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante
millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs
pour la jeter bas.
Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions
reconstruire ces prodigieux édifices, que nous ne le pourrions. Nous
n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art.
Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore là un sujet qui
exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent,
à propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait
toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de
cette note répétera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas
démolir la France.
1832.
Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille
France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration,
se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis
la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a
débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le
pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé
des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent
pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens
sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit
naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la
_centralisation_, la bévue administrative s'engendre toujours, comme
par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du
préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.
Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables
formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé.
Nous ne voulons traiter de la _bévue administrative_ qu'en matière de
monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet,
que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.
Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France,
à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu
d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite,
où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque
monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale,
soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité
centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la
tolérance de l'autorité locale.
Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper,
et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un
point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et
d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va
avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons
quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand
la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus
qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux:
...Fuit Ilium et ingens
Gloria!
Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui
écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait
produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. Il n'en connaît pas
personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce,
homme de goût et de coeur; mais il le remercie de s'être adressé à
lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice
ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa
voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc
cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle
atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand
fait général, la _démolition successive et incessante de tous les
monuments de l'ancienne France_.
Charleville, 14 février 1832.
«Monsieur,
Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon
pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années; aussi, à peine
arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la
place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour
de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts
bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles
de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à
deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M.
Th----, homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et
fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui
fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la
destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait,
m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal,
il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment
témoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles,
tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre
lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de
cette tour innocente, M. Th---- avait été même accusé de carlisme.
Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les
souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par
acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui
se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les
matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable
meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche
d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes
caractères: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le
public est prévenu,_ etc.
«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le
marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait
sacrifier une maison particulière, _dont le prix n'eût peut-être pas
dépassé la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont préféré anéantir
la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur
ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde
race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV
était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra
quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du
onzième siècle, pour faire une halle aux grains[1].»
Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.
Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous
représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant
en délibération la grande _destruction de la tour dite de Louis
d'Outremer?_ Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis
sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des
turcs. Écoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de
faire disparaître un _monument féodal_. Les voilà qui mettent en
commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils
se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village.
Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la
_féodalité_, et s'y tient; l'autre allègue la _dîme_; l'autre, la
_corvée_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fossés pour
faire taire les grenouilles_; un cinquième, le _droit de jambage et
de cuissage_; un sixième, les éternels _prêtres_ et les éternels
_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthélemy_; un autre,
qui est probablement avocat, les _jésuites_; puis ceci, puis cela,
puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer
est condamnée.
Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation
de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du
goût, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de
ce paria? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du
vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voilà
qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts
_carliste_, et probablement _carlisse_. Que répondre à cela? C'est
fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de
barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez
le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris
d'assaut la tour de Louis d'Outremer.
Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu
trouver quelque part faces plus drôlatiques, profils plus bouffons,
silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret
ou sur les pages d'une batrachomyomachie?
Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient,
croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps
inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à
coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par
les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les
démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des
maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre
tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent
sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris; son flanc
s'éventre; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à
côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée
de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par
un assaut d'anglais ou de bourguignons.
Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque
contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire
ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni
catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni
serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer
des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de
Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille,
ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième
siècle, merveilleux progrès! d'une plume d'oie, promenée à peu près
au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!
méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre! plume qui
formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume
imperceptible du sénat de Lilliput! plume qui fait des fautes de
français! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr,
a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté!
Et la tour a été démolie! et cela s'est fait! et la ville a payé pour
cela! On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur!
Quel nom donner à toutes ces choses?
Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est
pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point
en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou
c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand,
mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions
est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres
écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la
grossir, il serait impossible de la clore.
On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un
maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal;
c'est un évêque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un
préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer
les fenêtres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloître
de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du
sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux.
Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons.
Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a
fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif
incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième
siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé,
dans sa splendeur à l'autel. Le maçon qui a exécuté l'ordre du béat
s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut
voir à Fécamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps où le prêtre était
le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre!
N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de
l'église de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et qui en
demande ingénument la permission au ministre? N'était-on pas en train
de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le
tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a
brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait
mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par
des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il
pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux
remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a détruit aux
trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prétexte
de donner du _travail aux ouvriers_? Dérision! si vous êtes des
administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles,
qu'en présence des routes à ferrer, des canaux à creuser, des rues à
macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à
bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur
livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur
dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt,
ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou,
et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et
puis payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que
le nuisible.
A Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux. Le
vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le
vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé,
consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est
entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est
installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit
bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent.
Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de
cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné
Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice,
le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le
cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois
à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques
instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux,
ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le
vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté,
bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort
théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et
content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents.
Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie
des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte
française. Il est de l'institut. Il va à la cour. Il donne le bras
au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à
l'oreille. Vous avez dû le rencontrer.
Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique
de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse,
impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef
de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hôtel
de Sens une écurie à rouliers, de la maison de la Couronne d'or une
draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se
fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire
sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande laide
maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il
encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette église qui sera la
plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame.
Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de
Saint-Benoît il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre!
Opprobre! le cloître saint, docte et grave des bénédictins,
métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire.
Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière
tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment
le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la
cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M.
Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait,
chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent
de toutes parts son profil. A l'époque du sacre de Charles X, le
vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se
détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt
tomber incongrûment sur le roi, au moment où sa majesté passerait; et
sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant,
il ébarba la vieille église! Celui qui écrit ceci a chez lui une belle
tête de Christ, débris curieux de cette exécution.
Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à
celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons
quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne
le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en
passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade
publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà
les deux bouchées qu'il se réserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre
royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est
éborgnée, les bassins entaillent la terrasse; c'est égal, on a ses
deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se
taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les
Tuileries, c'était l'_Athalie_ de Le Nôtre.
On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable
église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui.
Il veut faire tout à travers Paris une grande, grande, grande rue.
Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant!
Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques
de la Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe! une rue
d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite
tirée du Louvre à la barrière du Trône; d'un bout de la rue, de la
barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le
mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses
proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance; mais
qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre
bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes
proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les
jambes de Potier. O merveilleuse perspective!
Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait
de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y
pousserons de notre mieux.
Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la
restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les
édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La
congrégation avait développé sur les églises la même excroissance
que sur la religion. Le sacré-coeur s'était fait marbre, bronze,
badigeonnage et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans
les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée,
mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante,
ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale,
pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front,
soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait
pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de
Saint-Acheul.
Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus
funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au
prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote,
philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gâte plus, on
n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes
raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la
féodalité. On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on
septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent
à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si
colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique,
si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau
tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en
écrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces
édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons
de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous
voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous
pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A
force d'être bons français, nous devenons d'excellents welches.
Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il
y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui
applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons
doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier.
--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coûte des frais
d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux.
C'est toujours cela de gagné.--Sous le pur rapport économique, le
raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces
monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée
attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà
de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver
le pays d'un revenu.
Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut.
Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur
son _utilité_? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert!
On n'a rien de plus à vous dire. Allez! démolissez! utilisez! Faites
des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la
Colonne.
D'autres acceptent et veulent l'art; mais, à les entendre, les
monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des
oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop
vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à
répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché
depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus
de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le
répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre
dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique
s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution
intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que
Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France; et, s'il
était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous
ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle.
Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des
romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la fin du
même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est
pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des
collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants
qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un
autre âge; qui poëtes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les
trois unités, celui-là avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre
selon Vignole, les autres gâchant des vers selon Boileau.
Cela est respectable. N'en parlons plus.
Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la
cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la
première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la
bonne cause générale; gagnée par toutes les raisons de la science,
gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les
raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par
le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugée et bien jugée; et
disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils
sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met
dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. _Posteri,
posteri, vestra res agitur_.
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