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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous
ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais.
L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur
les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à
dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou
quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et
là! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds
cintres et ses vilaines colonnes engagées! Laissez crouler votre
palais de la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce
pas une insulte, au lieu dit _École des beaux-arts_, que cette
construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali
le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et
sa laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon?
Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument
admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus
bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà!
décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce
pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de
la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh!
qui me délivrera des colonnades?

De grâce, employez mieux nos millions.

Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever
d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous
vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze; et, pour un
trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est
de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut
pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les
monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux
du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que
soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des
monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de
bâtards.

Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de
ceux-là.

S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre
tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver,
à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui
appartiennent à l'état, et à racheter ceux qui sont aux particuliers.
La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire
ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre.

Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec
soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des
hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail.
Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque
édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la
ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met
entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie
de l'architecte ancien.

Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.

Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient
s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété
soit estimée, payée et adjugée à l'état. Qu'on nous permette de
transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825: «Il faut
arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait;
qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la
destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être
permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur
honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent
même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice,
son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa
beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire,
c'est dépasser son droit.»

Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les
jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les
glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été
souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la
communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire
une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera
votre monument.

S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons
les objections s'élever de toutes parts:

--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose!

Pour si peu de chose!

Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que
faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix
de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en
pondent par centaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux
ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout,
contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel
ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi.
Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la
nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les
cathédrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence
humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pères, une loi pour
l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce
qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé,
cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire,
indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!

Risible! risible! risible!


[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y étant
point formellement autorisé par lui; mais nous le tenons en réserve
pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les
passages qui n'étaient que l'expression trop bienveillante de la
sympathie de notre correspondant pour nous personnellement.

[2: Notre-Dame de Paris.




1833

YMBERT GALLOIX


Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou
petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture
du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré
d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui
de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré
tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où
quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une
métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que
chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre
des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les
directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve
du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche
miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt
succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de
talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse.

Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au
mois d'octobre 1828.

Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à
Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes
et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague
d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne
jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son
arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui
aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert
leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va
sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés
pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est
pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela,
si ce n'est mourir de misère?

A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque
assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous
disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli
dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses.

--C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je
déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune
homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes
rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me
lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je
ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genève,
Paris_. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été
enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il
avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je
remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un
air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il
pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il
était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes
anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron
exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa
chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers
percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en
alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais...

Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla,
c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études
d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé,
souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la
lettre, comme il a été dit plus haut.

Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris,
c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris,
entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle
politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde à la mairie;
non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le
Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le
Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant
tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait,
ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la
mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris,
c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de
vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait
Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il
arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir
par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans
cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants
exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre.
Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le
cerveau.

Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent
les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il
ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En
quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver
les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au
dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans
les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées?
Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en
lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop
grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort
pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de
civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui
s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait
superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à
parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa
mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement
les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue?
était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il
n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La
ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il
avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il
se laissa mourir.

Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique
comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra
de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est
qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire
(misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens
capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des
compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la
colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour
ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut
invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil
dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance
s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut.
Il avait vingt-deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France,
c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres.
On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers
temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison,
quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs
dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale
condition pour être heureux, c'était d'être _né anglais_. Il voulait
aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire
fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail
auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait
mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais.
Qu'en voulait-il faire?

Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule
vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de
prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de
ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle _dictionnaires
biographiques_. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais
déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il
avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il
en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne
se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers
était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement
jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de
laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand peine les sinuosités
du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des
curiosités de rime et de forme qui peuvent être, dans des talents
complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire
après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers
ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour
qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une
image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de
son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est
le vers; le miel, c'est la poésie.

Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois
aussi palpitante que son coeur, mais là aussi la faculté d'exprimer
tout lui manquait souvent. En général son cerveau résistait à la
production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de
souffrir, le poëte devenait un homme, son élégie devenait une
confidence, son chant devenait un cri; alors c'était beau.

Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose
ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses
rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de
lui ne resterait après lui. Il se trompait.

Il restera de lui une lettre.

Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde,
maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte
toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange,
vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité.

Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu
nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix
que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle
est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il
y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois.
Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées
à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient
approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute
dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi
les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne
sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités
et surtout les modesties.

Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est
religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a
été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous
cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux
autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre
sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception,
et c'est tout le monde.


Paris, 11 décembre 1827.

Mon pauvre D----,

Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la
douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris,
qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je
souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre
de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme,
à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement
successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie,
de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est
trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre
horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je
languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées
entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé
physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans
ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une
immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi.

Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des
milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait.
J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé
par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais
tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois
à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire.
Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour
me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos
vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude
de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon
obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence,
l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des
montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela,
oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de
ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où
je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes
douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il
est vrai.

Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu
consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont
là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me
réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre
solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve,
mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle
ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de
blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas
changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant
souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les
visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de
l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend
le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère
de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le
retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse
est toujours là qui désenchante tout.

Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues
regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires
du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs
idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que
la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement
heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami,
qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux!

Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à
mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon
des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une
possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à
l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à
l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour
sur la vie positive, tout!

Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que
cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme
moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et
de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y
viendront gémir. O néant! néant!

J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra,
la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes
peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les
titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau
que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions
que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et
distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de
livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la
civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait
de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa
grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à
l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par
lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour
moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra.
Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes
et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout
cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde
qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma
vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié
ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait
cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien
aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais
plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie,
de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh!
qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers!
Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux
Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en
poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être
malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette
phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son
entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est
la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque
chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les
sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car
là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?

Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours.
J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore
de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc
le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin;
mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la
nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue
des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante,
est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui.
Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir
physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me
laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait.
Depuis longtemps je suis très lié avec ----.

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