Litterature et Philosophie melees
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Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus
expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières
fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en
vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa
personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On
pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les
médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans
l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme
qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre
là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne
pas vous écrire.
Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent
plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec
E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui
s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien.
Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir
acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de
poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme
étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce
n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié
par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier
abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise,
lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il
est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup
d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières,
une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été
souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions,
et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.
Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts
d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est
enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui
en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme
Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et
souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans
son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez
là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à
fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille,
réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a
beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il
a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop
individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant
que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles
ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit
ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un
esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame
tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique;
du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en
portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux;
mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel
désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V----
allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur
quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas
d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin,
etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu
une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à
un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un
triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment
l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_,
qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme
un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la
charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----,
l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose
d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de
place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et
M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que
je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du
charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai
poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une
entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête
a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce
cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage.
Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le
rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C----
un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins
un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore
mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.
Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec
charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le
F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il
faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en
vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet,
qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois
pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins.
L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le
monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un
auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut
percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est
nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre
bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de
fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais
à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté
d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais
amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a
écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à
la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de
l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée
dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une
atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale
atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet
idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de
vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et
que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira
toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse
et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie,
j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots
derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.
Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et
reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je
suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert
aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer.
Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la
peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour
je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me
connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une
découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux
pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui
prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici
j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la
bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt,
vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait,
tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore
de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être
inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si
jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien,
mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus
distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont
d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous.
Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des
moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré
de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela,
le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le
malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les
veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir
fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes:
d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de
l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis
un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai
tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur
se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est
fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de
douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez
pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son
objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né
anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens
vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule
idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été
en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi
maintenant.
Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous
exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait
ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme
moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de
sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel,
l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le
vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers
rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du
Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.
Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord
vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie
d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances
de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion
du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh
bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie
aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée,
etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une
patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie
dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans
tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il
y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et
elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles
richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a
été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre.
C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes
les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un
anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le
privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral.
Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne
marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds.
Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux
Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une
âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet!
Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous
tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination
dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un
air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux
qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation;
j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est
que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté
des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les
plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la
France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout
comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.
Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français
ressemble à tout le monde.
L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la
bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a
pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais
prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous
en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se
sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis
cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la
France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre;
je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole,
bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en
est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas
indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées,
et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce
ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le
restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle
différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et
communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens
qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette
passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de
ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les
confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître
trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et
cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me
croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_.
Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente
chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me
dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur,
comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant
passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais
être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais.
D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre
chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais
que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais
anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif,
mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui
me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il
me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je
me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord
anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait
satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.
Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les
réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas
exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre
que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit;
j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un
autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction!
Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble
que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas
arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était
possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi.
Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon
ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces
nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle
qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à
l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes
questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que
nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire.
Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos
langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu?
Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître
et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur
d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent
se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements
d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas,
avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres.
Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais.
Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un
torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs?
Je n'en sais rien.
Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus
ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir,
la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible,
indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se
mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête,
les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là
tout...
Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur
caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient,
une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de
rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par
le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils
vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le
malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des
pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait
souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela,
j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les
choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête,
amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise
mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez
moi, c'est que je n'y peux rien.
Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle
énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie
dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en
Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----,
avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé
l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un
Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a
fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne
des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre
j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà
comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque
sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du
jour.
Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je
tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont
encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais
j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras.
Y. G.
[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux.
Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des
réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de
cette longue lettre.
Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre!
Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues;
ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par
l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas
nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à
son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création
littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement
telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme
le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses
paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a
de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études
psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états
singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont
pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il
y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de
citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un
homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas
un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas
l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est
l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la
chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous
voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose
littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond
artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de
Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge
qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa
plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les
lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il
pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant
sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la
continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se
remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son
cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées
tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre,
comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.
Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il
y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre.
En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands
hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de
simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites
pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à
dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange,
certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre
d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien
écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien
décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut
avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait
jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle
se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre
d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait
dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rêver. C'est
un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout.
Remarquez ceci, _à un autre homme_, pas à vingt, pas à dix, pas à
deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce
poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre,
ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le
laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se
draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi
négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme
l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire,
il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.
Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les
a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes,
incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits.
Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les
modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux
qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et
détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose
frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux
choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme
qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour
ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup
admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à
être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur.
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