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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le
plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau
humain la double action combinée de la douleur physique et de la
douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie
effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond
de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive,
interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des
semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner,
où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque
mot.

Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est
pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des
idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu;
il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé;
et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est
un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et
singulier problème:--Combien la pensée qui ne peut se faire jour et
qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un
cerveau?--Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas
d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez
raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire;
_c'est un penseur qui meurt de misère_! Voilà ce que Paris, la cité
intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En
général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes.
Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif,
mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme
Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André
Chénier.

Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il
est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la
généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris
qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas
d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme
pris sous la société.

En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas
assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de
toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une
patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule
de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes
ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que
de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion
d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans
la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir
dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées.
On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si
utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce
pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal
faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un
avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences
en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses
resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser,
sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.

Palus inamabilis unda
Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui
dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est
le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui
dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer!
aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs?
Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans
musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire
pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent
pas, il lui faut de l'air.

Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but
désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux
qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes
sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent.
Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été
ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces
d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des
théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre
jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi
les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au
malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque
écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que
cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence
lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en
littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un
jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera
pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et
des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche
un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto.

Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à
de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée,
il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner
un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique.
Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, _a_ + _b_,
l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par
l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus
l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art;
Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus
Milton; Napoléon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dégager l'Inconnu!
Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se
dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette
époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est
faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite
homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera
et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies
parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute
d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se
commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides,
Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon
a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le
poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des
rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce
prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la
mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la
formule générale du dix-neuvième siècle.




1834

SUR MIRABEAU


I


En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille,
entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette
famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première
phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier
dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de
folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre,
avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était
enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant,
disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa
famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement,
voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant,
d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais
l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en
entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à
quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine
dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux
parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le
laisser au père.

--Prends-le, disait le père.

--Je n'en veux pas, disait l'oncle.

«--Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est
rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air
de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du
boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le
commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré
à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du
moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible
ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la
peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que
les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un
excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne
t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin.
Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes,
parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans
doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir
le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.»

«--Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé
à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse
tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson
tout en pointes avec très peu de corps!»

Le père insistait: «--Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue
toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers;
mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est
un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus
trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare
de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les
contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens
par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau
boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se
conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort
bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et
que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son
oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le
saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le
laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire
par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te
contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!»

«--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe
savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois,
quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que
je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge
ni de goût à me colleter avec l'impossible.»

«--O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature
disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi.
Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron
que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur,
et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine
roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de
la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. _Tu es
omnis spes et fortuna nostri nominis_!»

«--Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens,
commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être
une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de
vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il
trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent,
orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et
vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te
plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil
levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La
jeunesse a toujours raison contre les vieux.»

«--Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il
fut un temps où tu m'écrivais: _Quant à moi, cet enfant m'ouvre la
poitrine_.»

«--Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: _Défie-toi, tiens-toi
en garde contre la dorure de son bec._»

«--Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses
derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on
ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a
longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix
mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous
l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre
vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le
secourir.»

Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière
par ces nettes paroles:

«--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque
chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme,
aux _insurgents_, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est
méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu
devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de
n'avoir ni Cambyse ni Commode!»

Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles
scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut
presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque
chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de
plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards
que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième,
comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas
venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues
cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV,
plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce
pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle,
ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux
bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au
milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis
et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la
sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours.

L'ONCLE

Où voulez-vous courir?

LE PÈRE.

Las! que sais-je?

L'ONCLE.

Il me semble
Que l'on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu'on peut faire en cet événement.

La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_.

Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on
vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père
et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le
public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux
vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus
grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur
ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor
de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau,
bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était
Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait
_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.

Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on
ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents,
un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que
Mirabeau était pour sa famille en 1781.

Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les
abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne,
silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la
maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre.
Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait
craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient
et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son
enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps,
des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la
multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme,
exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour
infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant.
Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette
pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un
peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de
son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale
se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait
en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de
l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci
d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles:
«Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour
funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand
homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous
les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»

Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des
souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui
remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il
lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien
le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit
exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que
nous pleurons tous.»

Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles.
L'assemblée répondit: Nous irons tous!

Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la
fédération, sous l'autel de la patrie».

Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la
«nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice
serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».

A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit:
«Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas
être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans
des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce
de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le
aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le
temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe
d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»

L'assemblée applaudit.

Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être
décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»

Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est
pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la
perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques,
a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait
s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur.
J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma
sensibilité.»

Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans
l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:

«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les
cendres des grands hommes.

«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:

AUX GRANDS HOMMES
LA PATRIE RECONNAISSANTE

«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera
décerné.

«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»

Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand
homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781.

Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une
lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux
gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de
la Bastille.

Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates,
1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau
après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y
a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en
dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation?
Question profonde.


[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_,
récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une
façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un
certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce
qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits
de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son
frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle
apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau,
personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le
savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement,
dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon
leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur
époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de
cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en
faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous
les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli
de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments
les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous
le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_
eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre.
Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789
l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon,
de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un
précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot
peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les
lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes;
face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection
n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui
voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le
dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.

Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette
volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte
pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera
intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une
nation et non d'une famille.


II


Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit
de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite
et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi
d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au
contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus
complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.

Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait
la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en
inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine
en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa
physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de
cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de
visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député
aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute
et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le
premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui.
Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune
prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se
jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.

Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses
anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie
pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires
devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.

L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute
lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta
plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce
qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia
sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures,
ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans
la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours
d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle
jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en
convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur
doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes
parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est
laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de
Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne
parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu
de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une
foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau
n'est pas orateur_.

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