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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une
chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.

Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens
l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son
organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce
qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était
orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était
beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait
failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où
s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué,
humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé,
emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était
le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle
beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été
dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le
peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une
mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de
chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues
ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser
dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps
comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent,
vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts
encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il
était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a
resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole.
Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps
pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent
ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il
aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit,
demandez à la révolution qui commence!

On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790
beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient
à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il
n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins
souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire
que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de
l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main
toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si
habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de
tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il
parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires
et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés
aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont
qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme.
On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient
sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa
parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude,
parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la
parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que
c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes
choses.

Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps
invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de
la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux
haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par
une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui
préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi
par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques
que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive
souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la
fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de
talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.
Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette
espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et
la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée
par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme
de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui
contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser
le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs)
elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle
l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour
celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette
situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme
de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse.
De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la
diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on
fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de
l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on
bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.

Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus
orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La
mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais
la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de
Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target
en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de
promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_,
ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport
comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,
disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau
a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,
il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.
de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il
n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que
lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices
égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa
puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.

Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe
qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait
pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de
l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille,
Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:

On m'ose préférer Crébillon le barbare!

En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe,
mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct
des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815,
Wellington à Napoléon.

Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière,
Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave
l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais
c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent
avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas
assez sur la postérité.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un
contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait,
Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une
tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du
quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,
même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était
un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme
disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave
était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur
auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent
jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours
humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois
avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais
avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde
bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et
circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées
communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu
imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur
jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au
contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine,
de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours
inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à
lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres
choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son
coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,
profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle
dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées
dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté
de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un
torrent.

Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a
peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité
par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy
s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un
assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce
Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait
le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous
insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit
Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_!
disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé,
Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.

Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire
laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique
discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres
dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques,
simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation
pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais
mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette
indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé:
_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!
Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept
jours avant sa mort.

Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange
fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les
partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était
prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au
club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite
vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt
cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez
huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête
l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée
nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît
qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»

Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un
extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur
du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme
enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus
encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_.
Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le
Panthéon.

Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.


[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_.

[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.

[3: M. Lapoule.

[4: M. de Guillermy.

[5: Journaux et pamphlets du temps.

[6: Id. Id.

[7: Id. Id.

[8: Target.

[9: Duport.

[10: Rivarol.

[11: Pelletier.


III


Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel
toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est
fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui
connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour
Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89
était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le
penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule.

L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours
lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur
l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules
par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la
foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces
applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature
écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions,
menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que
des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par
moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris
d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait
face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant
sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être
englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du
haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps,
avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des
idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses
ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler
contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler
faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la
tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et
tout s'évanouissait devant elle.

Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé;
génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une
illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à
son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec
de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse,
convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en
plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des
multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées
que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche
et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune,
comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour
séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la
révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à
Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône,
à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire
chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma
parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était
Dieu, en ce sens qu'il menait les événements.

Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la
couronna. 93 l'eût coupée.


IV


Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à
sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au
Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa
mesure, il était prédestiné.

Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.

Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met
la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son
autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.

A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui
lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit
littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à
votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être
attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa
mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout.
N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre
patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez
pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut
arriver à soi-même[1].»

A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de
Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760:
«L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il
gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent
qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était
encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune
homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin
transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la
leçon me fut fort bonne.»

A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la
jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble
pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout
le monde avant d'avoir douze ans[2].»

A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince
de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il
répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des
pistolets à deux coups_.

A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la
Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct
des grands hommes!

A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur
lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un
ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout
s'en ira_.

A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée
de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de
rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe
d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.

Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le
front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup.
_Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait
jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut
entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a
_ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.»
Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents
ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits
comme les autres, on souffrira encore celui-ci.»

A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son
fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien
malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le
vieillard.

L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il
n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle».

_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis.

Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme
déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit
le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique
l'oncle.

Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole
sont dans sa tête._

A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à
reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de
pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli.
Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé:
«Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne
regarde plus nulle part.»

De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par
éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée,
talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules
et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa
créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral
comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de
réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la
tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard
ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser
sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il
a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés,
ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de
son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_.

Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui
s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et
lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un
prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un
politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.»

A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.

A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.

A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces
formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait
leur temps. Mirabeau en est le despote.

C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de
Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de
France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le
trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri.
Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands
hommes de prononcer les mots décisifs des époques.

Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on
le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur
l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses
hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais
il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi
effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la
royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au
coeur.

Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de
la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin.
Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie
privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme
perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du
peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne
est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les
passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux
années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits
enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans
auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait
_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.

Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains
hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en
Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles
Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence
possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux
colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell
de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de
France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui
sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI?

Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le
roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à
mort, la providence lui bande les yeux.

Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une
société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie
d'un homme!

La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie,
la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage
politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se
rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les
déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le
hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une
mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est
Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il
est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche
espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui
est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour
l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le
hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de
Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le
renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent
à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère,
femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le
roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un
homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse,
obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds
nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la
société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie
que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses
irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une
révolution.

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