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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Afin d'atteindre à ce but, il importe que le théâtre conserve des
proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siècle de
Napoléon ait une configuration moins auguste que la tragédie de Louis
XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison
directe de sa propre élévation et de sa propre dignité. Plus le drame
sera placé haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le
ici en passant, il est à souhaiter que les hommes de talent n'oublient
pas l'excellence du grandiose et de l'idéal dans tout art qui
s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idéal. Sans doute
c'est un des principaux besoins du poëte contemporain de peindre
la société contemporaine, et ce besoin a déjà produit de notables
ouvrages; mais il faut se garder de faire prévaloir sur le haut drame
universel la prosaïque tragédie de boutique et de salon, pédestre,
laide, maniérée, épileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois
n'est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakespeare à Kotzebue.

L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse
au passé ou au contemporain, lors même qu'il mêle le rire et l'ironie
au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions,
l'art doit être grave, candide, moral et religieux. Au théâtre
surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement
aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'où tout vient, le peuple où tout
va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté
au peuple, la providence expliquée à l'homme, voilà le fond un et
simple de toute tragédie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'à _Macbeth_. La
providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le
grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac.

En se conformant aux diverses lois que nous venons d'énumérer, avec le
regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées,
on comprendra que la mission du théâtre peut être grande dans l'époque
où nous vivons. C'est une belle tâche de ramener toute une société des
passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous
le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront,
suivra une série de progrès et d'avenir si irrésistible qu'il prendra
peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui
n'importent qu'au bonheur temporel du poëte et qui ne décident jamais
le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un
revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien
placé vis-à-vis du peuple, bien placé vis-à-vis du pouvoir. Il ne
se laissera ôter sa liberté ni par la foule que la mode entraîne
quelquefois, ni par les gouvernements qu'un égoïsme mesquin conseille
trop souvent. Sûr de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans
l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche
et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant délit de
censure comme cela lui est arrivé il y a dix-huit mois, à l'époque de
la chute d'une pièce intitulée _le Roi s'amuse_.

Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit, grandeur et sévérité
dans l'intention, grandeur et sévérité dans l'exécution, voilà les
conditions selon lesquelles doit se développer, s'il veut vivre et
régner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littéraire par la
forme. Populaire par la forme et par le fond.

Et puisqu'il résulte de tout ce que nous venons d'écrire que l'art
et le théâtre doivent être populaires, qu'on nous permette, pour
terminer, d'expliquer en deux mots notre pensée, tout en déclarant que
par cette explication nous ne prétendons infirmer ni restreindre rien
de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le
complément magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en
ceci comme en tout, qui n'a que la popularité n'a rien. Et puis, entre
popularité et popularité il faut distinguer. Il y a une popularité
misérable qui n'est dévolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien
de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et
_Ah! qu'on est fier d'être français_! Cette popularité n'est que de la
vulgarité. L'art la dédaigne. L'art ne recherche l'influence populaire
sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant
dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est
refusée, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible
dans le nôtre, il y a pour lui une autre popularité qui se forme
du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'élite de chaque
génération; à force de siècles, cela fait une foule aussi; c'est là,
il faut bien le dire, le vrai peuple du génie. En fait de masses,
le génie s'adresse encore plus aux siècles qu'aux multitudes, aux
agglomérations d'années qu'aux agglomérations d'hommes. Cette lente
consécration des temps fait ces grands noms, souvent moqués des
contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu,
accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque génération
lisent avec intelligence Homère, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent
devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont
la cime reste inhabitée, mais domine toujours l'horizon. Villes,
collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante
ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien
peu d'esprits sont montés sur le sommet de Dante et de Shakespeare!
Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se
découvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont
pas moins éternellement fixés à ces points culminants du monde
intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon
des siècles depuis longtemps couchés derrière l'horizon y resplendit
encore!




JOURNAL DES IDÉES
DES OPINIONS ET DES LECTURES
D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819




HISTOIRE


Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le
délassement des grands hommes historiques; c'était Xénophon, chef des
Dix mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme
les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que
l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui
n'étaient savants et lettrés que parce qu'ils étaient restés toute
leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde, c'est-à-dire à
l'histoire.

De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, quelque
chose de petit et de peu intelligent.

Il est à remarquer que les premiers historiens anciens écrivirent
d'après des traditions, et les premiers historiens modernes d'après
des chroniques.

Les anciens, écrivant d'après des traditions, suivirent cette grande
idée morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu ou même qu'un
siècle eût existé pour qu'il fût de l'histoire, mais qu'il fallait
encore qu'il eût légué de grands exemples à la mémoire des hommes.
Voilà pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce
qu'elle doit être, le tableau raisonné des grands hommes et des
grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps,
le registre de vie de quelques hommes, ou le procès-verbal de quelques
siècles.

Les historiens modernes, écrivant d'après des chroniques, ne virent
dans les livres que ce qui y était, des faits contradictoires à
rétablir et des dates à concilier. Ils écrivirent en savants,
s'occupant beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne
s'étendant pas sur les événements d'après l'intérêt moral qu'ils
étaient susceptibles de présenter, mais d'après l'intérêt de curiosité
qui leur restait encore, eu égard aux événements de leur siècle.
Voilà pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés
chronologiques et se terminent par des gazettes.

On a calculé qu'il faudrait huit cents ans à un homme qui lirait
quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages écrits sur
l'histoire qui se trouvent à la Bibliothèque royale; et parmi ces
ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en
plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou,
Fantin-Désodoards et Anquetil, qui ont donné des histoires complètes,
jusqu'à ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes,
par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et
que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_.

Parmi ces ouvrages, il en est quatre généralement connus sous le nom
des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit
plus; celle de Mézeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi
exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il
est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs
français; celle du P. Daniel, jésuite, fameux par ses descriptions de
batailles, qui a fait en vingt ans une histoire où il n'y a d'autre
mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers
ne trouvait guère que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vély,
continuée par Villaret et par Garnier.

«Il y a des morceaux bien faits dans Vély, dit Voltaire dont
les jugements sont précieux; on lui doit des éloges et de la
reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et
pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du
discernement et du goût.»

Villaret, qui avait été comédien, écrit d'un style prétentieux et
ampoulé; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilité et
d'énergie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus
raisonnable, plus instruit, n'est guère meilleur écrivain; sa manière
est terne, son style est lâche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et
Villaret que la différence du médiocre au pire, et si la première
condition de vie pour un ouvrage doit être de se faire lire, le
travail de ces deux auteurs peut être à juste titre regardé comme non
avenu.

Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre
incomplète, sans tenants et sans aboutissants, et par conséquent
manquée et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales
que dans les compartiments bien proportionnés d'une histoire générale.
Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien dans ce monde, la
chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet.

Sous un point de vue restreint, Comines a écrit une assez bonne
histoire de France en six lignes: «Dieu n'a créé aucune chose en ce
monde, ny hommes, ny bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son
contraire, pour la tenir en crainte et en humilité. C'est pourquoi il
a fait France et Angleterre voisines.»


La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois
géants de l'Europe. Depuis nos récentes commotions politiques, ces
colosses ont chacun une attitude particulière; l'Angleterre se
soutient, la France se relève, la Russie se lève. Ce dernier empire,
jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siècle
avec une rapidité singulière. Son avenir est d'un poids immense dans
nos destinées. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un
jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en
réserve des populations sauvages pour nos régions policées.

Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne
une haute importance à son passé. Pour bien deviner ce que sera ce
peuple, on doit étudier soigneusement ce qu'il a été. Mais rien de
plus difficile qu'une pareille étude. Il faut marcher comme perdu au
milieu d'un chaos de traditions confuses, de récits incomplets, de
contes, de contradictions, de chroniques tronquées. Le passé de cette
nation est aussi ténébreux que son ciel, et il y a des déserts dans
ses annales comme dans son territoire.

Ce n'est donc pas une chose aisée à faire qu'une bonne histoire de
Russie. Ce n'est pas une médiocre entreprise que de traverser cette
nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de récits qui se
croisent et se heurtent, à la découverte de la vérité. Il faut que
l'écrivain saisisse hardiment le fil de ce dédale; qu'il en débrouille
les ténèbres; que son érudition laborieuse jette de vives lumières sur
toutes les sommités de cette histoire. Sa critique consciencieuse et
savante aura soin de rétablir les causes en combinant les résultats.
Son style fixera les physionomies, encore indécises, des personnages
et des époques. Certes, ce n'est point une tâche facile de remettre à
flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces événements depuis si
longtemps disparus du cours des siècles.

L'historien devra, ce nous semble, pour être complet, donner un peu
plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'époque qui précède
l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-être à
l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souveraineté
de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur
l'ancienne civilisation qui a probablement existé dans le nord, et
l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth.

Lévesque a déjà raconté, il est vrai, en deux volumes ajoutés à son
long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette
matière attend encore un véritable historien. Il faudrait aussi
traiter avec plus de développement que Lévesque, et surtout avec plus
de sincérité, certaines époques d'un grand intérêt, comme le règne
fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom flétrirait avec le
fer chaud de Tacite et la verge de Juvénal cette courtisane couronnée,
à laquelle les altiers sophistes du dernier siècle avaient voué
un culte qu'ils refusaient à leur dieu et à leur roi; cette reine
régicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1]
et un incendie[2].

Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ éveillerait vivement
l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ
ouvert à toutes les méditations. Ces terres du septentrion ont déjà
plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe.
Les français de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paître dans
les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter
l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes
inouïes dans le cours des choses ont réduit de nos jours les nations
méridionales à adresser à un autre Alexandre le voeu de Diogène:
_Retire-toi de notre soleil_.


Il y aurait un livre curieux à faire sur la condition des juifs au
moyen âge. Ils étaient bien haïs, mais ils étaient bien odieux; ils
étaient bien méprisés, mais ils étaient bien vils. Le peuple déicide
était aussi un peuple voleur. Malgré les avis du rabbin Beccaï[3], ils
ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazaréens_, ainsi qu'ils
nommaient les chrétiens; aussi étaient-ils souvent les victimes de
leur propre cupidité. Dans la première expédition de Pierre l'Hermite,
des croisés, emportés par le zèle, firent le voeu d'égorger tous les
juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette
exécution était une représaille sanglante des bibliques massacres
commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hébreux
avaient souvent égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et
que les croisés massacraient les hébreux par_ UNE PIÉTÉ MAL ENTENDUE.

Voilà un échantillon de haine; voici un échantillon, de mépris.

En 1262, une mémorable conférence eut lieu devant le roi et la reine
d'Aragon, entre le savant rabbin Zéchiel et le frère Paul Ciriaque,
dominicain très érudit. Quand le docteur juif eut cité le Toldos
Jeschut, le Targum, les archives du Sanhédrin, le Nissachou Vetus, le
Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi
les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mépris
s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de
l'israélite Orobio et de l'arménien Philippe Limborch, dans lesquelles
le rabbin présente des objections au très illustre et très savant
chrétien, et où le chrétien réfute les assertions du très savant
et très illustre juif. On vit dans le même dix-septième siècle le
professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chrétien
à Genève, embrasser la loi mosaïque; ce qui prouve que la prévention
contre les juifs n'était plus aussi forte à cette époque.

Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de
chrétiens qui soient chrétiens. On ne méprise plus, on ne hait plus,
parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jérusalem et Salomon,
choses mortes, Rome et Grégoire VII, choses mortes. Il y a Paris et
Voltaire.


L'homme masqué, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la
province de Khorassan, avait d'abord été greffier de la chancellerie
d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor.
D'après l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem.
Sous le règne du khalife Mahadi, troisième abasside, vers l'an 160 de
l'hégire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La
cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son visage hideux, il prit
un voile et fut surnommé _Burcâi_, voilé. Ses adorateurs étaient
convaincus que ce voile ne servait qu'à leur cacher la splendeur
foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah
pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocannâ,
_masqué_, en arabe, et prétend qu'il portait un masque d'or.
Observons, en passant, qu'un poëte irlandais contemporain a changé
le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne
un exposé de sa doctrine. Cependant, la rébellion de cet imposteur
devenant de plus en plus inquiétante, Mahadi envoya à sa rencontre
l'émir Abusâid qui défit le Prophète-Voilé, le chassa de Mérou et le
força à se renfermer dans Nekhscheb, où il était né et où il devait
mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique
par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir,
toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant
Khondemir, jetait sa clarté à plusieurs milles à la ronde; ce qui le
fit surnommer Sazendèh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, réduit au
désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et,
afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une
cuve remplie de matières corrosives. Ben Schahnah assure que ses
cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. Il ajoute qu'une de ses
concubines, qui s'était cachée pour se dérober au poison, survécut
à cette destruction générale, et ouvrit les portes de Nekhscheb à
Abusâid. Le Prophète-Masqué, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu
avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la
couleur blanche, en haine des abbassides dont l'étendard était noir.
Sa secte subsista longtemps après lui, et, par un capricieux hasard,
il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs à
la même époque où les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux
grandes factions.


Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les
faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à
double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son
_Essai sur les moeurs_: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de
ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il
ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible.
Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le
ridicule.» Cependant, s'il eût écrit soixante ans plus tard, ces deux
expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: «Le
roi de France et trois cent mille citoyens furent égorgés, fusillés,
noyés... La Convention nationale décréta Pitt et Cobourg ennemis
du genre humain.» Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles
choses?

Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la
cause jugeant l'effet.


Il y aurait pourtant quelque injustice à ne trouver dans les annales
du monde qu'horreur et rire. Démocrite et Héraclite étaient deux fous,
et les deux folies réunies dans le même homme n'en feraient point un
sage. Voltaire mérite donc un reproche grave; ce beau génie écrivit
l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanité.
Peut-être n'eût-il point eu ce tort s'il se fût borné à la France. Le
sentiment national eût émoussé la pointe amère de son esprit.
Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est à remarquer que Hume,
Tite-Live, et en général les narrateurs nationaux, sont les plus
bénins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal
fondée, attache à la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que
l'historien cosmopolite soit plus grand et plus à mon gré, je ne hais
pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanité, le
second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me
charme souvent, même dans sa partialité étroite, et je trouve quelque
chose de fier qui me plaît dans ce mot d'un arabe à Hagyage: Je ne
sais que des histoires de mon pays.

Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les
marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant,
luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni en diamants, mais
cela tue.


Il est des convenances de langage qui ne sont révélées à l'écrivain
que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied à un romain
parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un français. Un
historien étranger ne trouverait jamais certaines expressions qui
sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple
avec une bonté paternelle; une inscription chinoise, traduite par les
jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle.
Nuance toute chinoise et toute charmante.


[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.

[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé. Ces deux
peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine.

[3: Ce sage docteur voulait empêcher les juifs d'être subjugués par
les chrétiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-être pas fâché de
retrouver: «Les sages défendent de prêter de l'argent à un chrétien,
de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un
juif peut emprunter d'un chrétien sans crainte d'être séduit par lui,
car le débiteur évite toujours son créancier.» Juif complet, qui met
l'expérience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin.




A UN HISTORIEN


Vos descriptions de bataille sont bien supérieures aux tableaux
poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que
nous a laissés Mézeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel;
toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que
vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.

Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous
êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes;
vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attachez pas assez
à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait
exécuté une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de
cheval, et que Montpensier ait passé le ruisseau? La plupart de ces
noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de
l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne
saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par
une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrête à chercher à
quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil
de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui
Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces
grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la
position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre
physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme
d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les
espagnols formaient la première ligne, les africains la seconde, les
numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en
tête, etc. Mais, nous vous le demandons à vous-même, si nous lisions
dans Tacite: «Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus
est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau», il serait très
possible que ce petit bulletin eût paru très clair et très intéressant
aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même
degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans
laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de
lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de
l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire,
lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait
employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là
vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort
bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais
dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés
d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient
guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut
dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et pour intéresser
la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge ou
d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et
des dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé
les piques comme Vinkelried.

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