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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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EXTRAIT DU _COURRIER FRANÇAIS_
DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTÉ).--N° 257.

«La municipalité d'Herespian, département de l'Hérault, a signifié à
M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé
qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière
qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui,
avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le
second, _Mirabeau_; le troisième, _Pétion_; le quatrième, _Brissot_;
le cinquième, _Club-des-Jacobins_. Le bon curé léguera son patriotisme
à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille
sur tous les citoyens vertueux.»


APRÈS UNE LECTURE DU _MONITEUR

Proëthès et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que
je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thèse à peu près
oubliée de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il était possible à
l'homme de rire à gorge déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à
la fois. Cette querelle resta sans décision, et ne fit que rendre un
peu plus irréconciliables les disciples d'Héraclite et les sectateurs
de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement; je
connais un in-folio qui opère ce phénomène, et il est convenable que
la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio.
Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le
_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui
voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_.

Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre
régénération, on ne peut s'empêcher de trouver singulière la façon
dont cet âge de raison préparait notre âge de lumières. Les académies,
collèges des lettres, étaient détruites; les universités, séminaires
des sciences, étaient dissoutes; les inégalités de génie et de talent
étaient punies de mort, comme les inégalités de rang et de fortune.
Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des
orateurs éclos dans les tavernes, des poëtes vomis des échoppes. Sur
nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait
d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des
vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au
hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie
du reste les réflexions qu'elle m'a suggérées:

«THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE NATIONAL. La première représentation de
_la Fête civique_, comédie en cinq actes.

--THÉÂTRE NATIONAL. _La Journée de Marathon_; ou _le Triomphe de la
Liberté_, pièce héroïque en quatre actes.

--THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. _La Matinée et la Veillée villageoises; le
Divorce; l'Union villageoise_.

--THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_.

--THÉÂTRE DE LA RÉPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comédie en cinq
actes.

--THÉÂTRE FRANÇAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_.»

En ces dix lignes littéraires, la révolution est caractérisée. Des
lois immorales dignement vantées dans d'immorales parades; des
opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû
prostituer le noble nom de poëtes aux auteurs de ces farces lugubres;
la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poëtes.

Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous êtes à une
séance des jacobins. En voici le début: «La section de la Croix-Rouge,
craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme,
déclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du
Bonnet-Rouge...» Je proteste que la citation est exacte.

Veut-on à la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre
du représentant Dumont à la Convention, en date du 1er octobre 1793:
«Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle
situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne,
et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux.
Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai usé en cette dernière
ville de mon excellent remède--la guillotine.--Après avoir ainsi agi
au gré de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre,
comme à Montreuil, les cris répétés de _vive la Montagne!_
Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes...»

Le _Moniteur_, livre si fécond en méditations, est à peu près le
seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs.
Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et
indélébile, un monument d'encre et de papier.


L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une
fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques; et
l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de
cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1440,
et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux
victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité digne de méditation!


Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine
pas l'ensemble, est infailliblement submergé sous les détails.

Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et
une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard exténué
qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et
le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint
tout à coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des
écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui
s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser
le Léthé, c'est-à-dire d'écrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui
trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile;
si l'esclave obéit à tous ses écarts, et n'a pas la force de se faire
un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le
fleuve.




FRAGMENTS DE CRITIQUE
A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE
ÉCRIT PAR UNE FEMME

Décembre 1819.


I

Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi
Mahomet défendait le vin à ses disciples: Pourquoi il nous le défend?
s'écria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de
plaisir à le boire.» Et en effet, la défense assaisonne. C'est ce qui
donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui
chantait à sa maîtresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'à ce
grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il
n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous
les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants
de la bonne Ève.

Je ne voudrais donc pas qu'on défendît aux femmes d'écrire; ce serait
en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien
au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à
ces savants des universités d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe
de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis
qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.

Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée,
que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit féminin s'est
depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants,
et l'on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des
amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est
rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore
que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous?
où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces
nouvelles révolutions qui se préparent?

Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés,
mes vieux amis et moi; idée si simple, si naturelle, que si une chose
m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé, dans un siècle où
il semble que l'on s'avise de tout et où les récureurs de peuples en
sont aux expédients.

Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du
sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup
fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique
cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner
au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se
lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous
assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux? aiment-elles
assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement
espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite
et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous
avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous
semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi,
c'est ce qui m'épouvante.

On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route
de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del
Greco n'est plus; la pierre prophétique est encore debout.

C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront
lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que,
lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent
du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre,
cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s'il fallait, après
tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et
l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur
de ma sagacité; et, qui sait? je ne serai peut-être pas le premier
honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public en songeant
qu'il l'avait prédit.


II


La politique, disait Charles XII, c'est mon épée. C'est l'art de
tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen
de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première
définition est d'un fou, la seconde d'un méchant, celle de Mme de
M---- est la seule qui soit d'un honnête homme. C'est dommage qu'elle
soit si vieille et que l'application en ait été si rare.

Après avoir établi cette définition, Mme de M---- expose l'origine des
sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux,
et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la
famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur
au génie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le
principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa
faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l'auteur
beaucoup d'érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme
citer tour à tour Locke et Sénèque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat
social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de
bonne foi et de raison auquel nous n'étions plus accoutumés, et qui
contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopté
depuis quelque temps les précepteurs du genre humain.

L'auteur, suivant la marche des idées, s'occupe ensuite des chefs des
sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus
que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d'un bon
souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du
Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre.
Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner à son tour le
maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont
étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes,
probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses
que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle
inimitable, ce n'était pas par cela seul les dispenser d'y atteindre.
Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un
monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités
surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idéal d'une royauté
parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés
vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de
principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième
siècle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un
souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père.
L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées
par des rois à leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable
qu'elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit
conformé. En voici quelques passages:

«Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie à n'être ni trompé
ni trompeur.

«Qu'il sache que le sang de l'innocent répandu, et le sang du méchant
conservé crient également vengeance.

«Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de
ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute.

«Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il
soit avoué de Dieu.»

Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le
danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les
inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour
Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de
fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes
de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les
exemples du favoritisme deviennent plus fréquents; sous le ciel
énervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes règnent rarement par
eux-mêmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est
tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais
peut-être l'observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits
dans leur histoire. Nous sommes si disposés à faire science de tout,
même de notre ignorance!

Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizième siècle, attribué
à Philippe de Mayzières, un passage qui peut servir de complément à
l'instruction du monarque suédois. C'est ainsi que la reine Vérité
parle à Charles VI dans _le songe du vieil pèlerin s'adressant au
blanc faucon, à bec et piés dorés_.

«Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien
plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont récitant
souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier
que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et
large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau à leur moulin
qu'il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont
oiseulx, etc.»

Je cite ce passage: 1° parce qu'il montre que dans ces temps gothiques
on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu'on voudrait
bien nous le faire croire; 2° parce qu'il donne l'origine d'un
proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires; 3° parce qu'il peut
servir à résoudre une question d'hydraulique en prouvant que les
moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir
pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un
temps immémorial.


III


Après s'être occupée des sociétés en général, Mme de M---- consacre un
chapitre à la guerre, c'est-à-dire au rapport le plus ordinaire des
sociétés humaines entre elles.

Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme
de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de
connaissances peu communes; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la
distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle
range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de
conquête.

«II y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand
chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le
conquérant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un
reçoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et
l'autre la corde.» Il fallait être bien philosophe pour écrire ce
passage de la même main qui signa la prise de possession de la
Silésie.

Arrivée à ce fameux axiome que «l'argent c'est le nerf de la guerre»,
axiome que Mme de M---- attribue à Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera
également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans
tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrête.
Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est
pas avec des écus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la
question se réduit à savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats
sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera
plus économique. Il ne paraît pas cependant qu'il fût du goût de
Sully.

Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre: «La
guerre est l'état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la
voie de la force.» Il est évident que cette définition est la même que
celle du duel.

Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous
vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de
la guerre. Avant la révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à
la main. Le grand Condé fait donner l'assaut à Lérida avec trente-six
violons en tête des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de
Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme
à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc.

Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe,
de soutenir une vérité. C'était pour lui chose nouvelle. Il s'y prit
comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme
les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'à
propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau
n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guère de
festin chez Alexandre où il n'y eût quelques combats singuliers entre
les convives. Qu'était-ce d'ailleurs que le combat d'Étéocle et de
Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'était
pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé
son épée dans le fourreau?

Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien
vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges
et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière; mais
voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont
on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils
assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène.
On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il
lui tendit des embûches, disait tranquillement l'historien, à peu près
comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment.

De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au
contraire; c'est seulement une des mille et une inconséquences
humaines que je m'amuse à relever; occupation philosophique. On
s'étonne que nos lois ne défendent pas le duel; ce qui m'étonne, c'est
qu'elles ne l'aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos
sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre
en payant patente, et n'est-ce pas une injustice véritable que
d'interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d'honnêtes gens,
d'échapper au code en se réfugiant dans le budget?


IV


S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait
des guerres sans armées. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiée
de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de
M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé
de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir
la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siècle dernier;
c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque
subsiste.

Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand
partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent
agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement
résolue à la plaine de Grenelle.

Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M----
aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si
notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons
l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.»
C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait
plus que l'égoïsme.

Mme de M---- rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités
que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces
définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des
exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la
nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un
apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui
ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la
condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine à la guerre,
serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et
dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou
boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas
était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et
Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un
borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que
la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le
phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant
ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska,
chef des hussites.


V


Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.

Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et
le remercie de n'avoir pas désespéré de la république...--Qu'est-ce
que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général,
pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour
empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur,
afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût
pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien
que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par
exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu,
tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui?

Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce
que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant
d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant
pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des
soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la
nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le
champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au
moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard.

On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un
fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des
romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait
eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de
Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les
romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni
Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient
un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes,
ils ne laissaient guère à dire aux autres.

Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout
des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants
sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En
général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables
causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du
fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon
enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence
elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La
peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en
disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme.

Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera
un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est
aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien
une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les
imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à
mesure qu'ils s'éloignent.


Mars 1820[1].

M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à
peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici
déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette
tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des
adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de
vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on
les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de
l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des
mains profanes.

Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond
que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables
événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant
de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand
écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère
chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de
Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie,
fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les
premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang
auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un
camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant
sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec
toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la
fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs
étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir
sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent
jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de
l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la
vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces
temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins
des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le
jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi
les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir
paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre
durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre
ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers
Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé
sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son
passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse
gardé par un mameluck!

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