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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre
brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la
Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir
même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son
bouclier.

Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon
et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt
de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait.
Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute
la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: _Je
reconnais les coups!_

Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait
nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et
importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné,
au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un
fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la
classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les
Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui
l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des
assurances de protection et de salut?... Nous nous arrêtons à ces
mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les
plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de
l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes,
et leur audace plus effrayante encore que leur impunité.

Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de
nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry,
se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins
indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire
du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces
dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la
noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour
le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont
comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une
faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous
pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais
royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les
plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus
irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de
nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les
La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes
illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même
espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous
interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc
ose outrager Alcide?


[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau,
enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous
forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose
d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le
spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau
qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à
l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel
était en 1820 l'état de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept
ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le
répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup
de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer
cette note.


Avril 1820.

Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur
Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet
son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque,
inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il
est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée
de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails
pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain
extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa
mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le
pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre
capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la
physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec
l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être
plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet
attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme
d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux
violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure
l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des
lettres de Voltaire à sa _respectable Émilie_ n'avait été détruite,
nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car
les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport
aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son
honneur, l'auteur des _Lettres péruviennes_ n'avait sans doute pas
écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées
un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir
extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de
Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les
grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son
sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M.
Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les
habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de
sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement
de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise,
qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que
les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style
niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations.
A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à _la toilette du
soleil_. Je suis, dit-elle à M. Devaux, _bien jolie de t'écrire_,
etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre;
parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les
_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignorés;
et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume,
suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante
épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque
toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les
duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de
Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc.
Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une
correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse.
Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV,
écrite en italien, et signé _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire
le _très dévot_ ou le _très dévoué_, peut-être l'un et l'autre, et à
coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici
un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de
Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la
touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il
était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules
banales et cérémonieuses des recommandations de cour.

«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M.
Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très
instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera
bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez
des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre
protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais
la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez,
monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux
montagnard.»

Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous
retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative,
la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite,
la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît
la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de
pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à
la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée:

Raucourt, tes talents enchanteurs
Chaque jour te font des conquêtes;
Tu fais soupirer tous les coeurs,
Tu fais tourner toutes les têtes.
Tu joins au prestige de l'art
Le charme heureux de la nature,
Et la victoire toujours sûre
Se range sous ton étendard.
Es-tu Didon, es-tu Monime,
Avec toi nous versons des pleurs;
Nous gémissons de tes malheurs
Et du sort cruel qui t'opprime.
L'art d'attendrir et de charmer
A paré ta brillante aurore;
Mais ton coeur est fait pour aimer,
Et ton coeur ne dit rien encore.
Défends ce coeur du vain désir
De richesse et de renommée;
L'amour seul donne le plaisir,
Et le plaisir est d'être aimée.
Déjà l'amour brille en tes yeux,
Il naîtra bientôt dans ton âme;
Bientôt un mortel amoureux
Te fera partager sa flamme.
Heureux! trop heureux cet amant
Pour qui ton coeur deviendra tendre,
Si tu goûtes le sentiment
Comme tu sais si bien le rendre!

De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie
pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère.




SUR UN POËTE APPARU EN 1820

Mai 1820.


I


Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de
lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en
est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte.
Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos
retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première
condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de
_n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un
mensonge_? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous?
Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'_os magna sonaturum_, la
bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de
fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou
les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire,
semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps
change.


II


Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer
la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à
flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui
ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable,
veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on
n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les
titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et
élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit,
non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens
qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple
que dans l'antiquité--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria
mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc,
j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas
rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal
que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté
quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.


III


L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom
d'auteur, avec ce simple titre, _Méditations poétiques_. C'étaient des
vers.

Je trouvai dans ces vers quelque chose d'André de Chénier. Continuant
à les feuilleter, j'établis involontairement un parallèle entre
l'auteur de ce livre et le malheureux poëte de _la Jeune Captive_.
Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d'idées, même
luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même
plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de
grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont
inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours
profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est
presque toujours épurée par l'amour divin. Le premier s'est étudié à
donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique; le
second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne
dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les
déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je
comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le
premier est romantique parmi les classiques, le second est classique
parmi les romantiques.


IV


Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la
poésie!

Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré
les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je
pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur:
--Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler
d'honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi
à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il
manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au
poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.




THÉATRE


I


On nomme _action_ au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus
ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il
y a alternative de crainte ou d'espérance, plus il y a d'intérêt. Il
ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l'action avec une autre
sorte d'intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui
n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitié. Ainsi, il
se pourrait très bien que le principal personnage d'une pièce excitât
de l'intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation
touchante, et que la pièce manquât d'intérêt, parce qu'il n'y aurait
point d'alternative de crainte et d'espérance. Si cela n'était pas,
plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle,
et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une
tour avec ses fils pour y mourir de faim; scène de terreur monotone
qui n'a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds,
attentifs et fixes.


II


Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des événements ne naît
plus que de l'incertitude des caractères, ce n'est plus la tragédie
par force, mais la tragédie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le
spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes;
ce sont des hommes; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants.


III


Il y a des poëtes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent
pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec
qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forgé.


IV


L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus
de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les
volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses
de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans
cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas.
Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa
colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans
les grandes âmes, c'est une estime céleste.


V


Il est à remarquer que le dénoûment de _Mahomet_ est plus manqué qu'on
ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le
comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans
les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où
il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse
dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque
consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que
Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il
devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se
trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni.
Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et
qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet
homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous
ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux
heures il se sera consolé de sa perte.

Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le
poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre
l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux,
Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.


VI


Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur:
_Bérénice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber
_Inès_.


VII


La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie
française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer
tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les
anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où
nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes
de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire
un titre pour écraser les productions originales.

La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs,
avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques.
Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux
jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais,
comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le
premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité
que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour
changer une décoration sur le théâtre des anciens.

Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les
inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée
pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient
parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se
renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces
allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent
moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui
tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe
théâtrale qui en est la compensation.

Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des
auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste.
Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de
lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans
des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des
deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour
qu'ils vous donnent la foudre.


VIII


On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est
faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements.
La première considère les hommes sous le point de vue des rapports
établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des
rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît
du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est
soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié,
l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une
volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des
institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est
évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à
l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être
jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu
importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient
intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou
à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est
essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que
la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer
ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc,
l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le
bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une
influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en
lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure
que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux
types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut
une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les
tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez
_Mahomet_ et _le Cid_.


IX


E.--vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819:

«En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette
jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres: ils en sont encore
à se contenter facilement d'eux-mêmes. Ils perdent à ramasser des
couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses
méditations. Ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de
leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces,
vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux
prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de
s'élever sur leurs ailes.»




FANTAISIE


Février 1819.

Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde
demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le
peuple.

Et, en cela, je suis bien différent de certains honnêtes gens de
ma connaissance, qui professent hautement la même maxime, et qui,
lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir
réellement, les uns qu'une moitié, les autres qu'une autre,
c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que
beaucoup de licence, à peu près comme feu mon grand-oncle, qui avait
sans cesse à la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne:
_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la première
partie pour l'usage de la maison.


Février 1819.

L'autre jour je trouvai dans Cicéron ce passage: «Et il faut que
l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le
contre. »_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh!
dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a
découvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de
l'estomac.

Voilà pour la conscience de l'orateur selon Cicéron, _vir probus
dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en écris
ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges,--on
connaît la simplicité des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison
de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Après
qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit madame
Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas,
et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune
Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque, qui, après
avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-dix ans, en laissant
un fils et une fille.

Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école
chez Aspasie, à Athènes, cette ville de la politesse et de
l'éloquence:--Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valus le soufflet
que tu reçus l'autre jour de Midias en plein théâtre? criait Eschine
à Démosthène.--Eh quoi! athéniens, vous voulez couronner le front qui
s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux
citoyens? En vérité, ce n'est pas une tête que porte cet homme sur ses
épaules, c'est une ferme.

Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient
mutuellement les Scaurus et les Catulus, en présence de toute la
canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre,
criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'être jamais lu que par
des hommes pour rapporter la sanglante réplique de Marc-Antoine. Et au
triomphe de César, qui était aussi un orateur: Citoyens, cachez vos
femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores,
moechum caluum adducimus_.

Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien
sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même
écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie,
en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites
souscriptions.

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