Litterature et Philosophie melees
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Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees
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Et, en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le
peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate,
qui pis est! _O tempora! ô mores_! vont à leur tour s'écrier nos
ministres.
Et où, monsieur, pourvu que l'on ne fût ni borgne, ni bossu, ni
boiteux, ni bancal, ni aveugle;
Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible ni trop puissant,
ni trop méchant homme, ni trop homme de bien;
Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que l'on eût la précaution
de ne point bâtir sa maison sur une butte;
Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre
ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir
tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère
héroïque;
Et où, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand
homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-à-dire que l'on eût le
noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou
quelque invention merveilleuse,--désir qui, comme on sait, n'engage
à rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête
citoyen ne pût raisonnablement prétendre, qui sait? peut-être même
à être pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de
vaisseaux, à être conduit par la ville avec une flûte et deux
lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant.
Avril 1819.
Il pourrait, à mon sens, jaillir des réflexions utiles de la
comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous
deux supérieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus
spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle à raconter
les aventures d'un homme, l'autre mêle à l'histoire d'un individu la
peinture de tout un peuple, de tout un siècle; le premier se rit
de toute vérité de lieux, de moeurs, d'histoire; le second,
scrupuleusement fidèle à cette vérité même, lui doit l'éclat magique
de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractères sont tracés avec
art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce
qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraîche et moins polie.
Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros au comique d'une
intrigue; Walter Scott donne à ses héros des âmes plus sévères; leurs
principes, leurs préjugés même ont quelque chose de noble en ce qu'ils
ne savent point plier devant les événements. On s'étonne, après avoir
lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variété du plan; on s'étonne
encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicité du
canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et
le second dans les détails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur.
Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte,
l'expérience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne
l'expérience des hommes.
«C'était un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait
jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses
chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions
quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave,
apporte-moi le chausson de la tempérance, le chausson de la justice,
ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matières qui
étaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient
rire de tout mon coeur, et j'en ris encore à présent comme si j'étais
à même.» Les savants chaussons de Giraldo Giraldi méritaient, certes,
d'être aussi célèbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue
30,000 florins à la mort du philosophe, et n'a plus été payée que
1,200 écus à la dernière foire de Leipzick; ce qui prouverait, à
mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idéologie diminue en
Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait
être considérée comme le thermomètre des progrès du système de Kant.
Avril 1820.
L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important,
aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait
temps cependant que quelqu'un sortît de la foule, et dît: me voilà!
Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou
un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les
dérouillerait.
Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle
de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon
pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait?
Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poëtes. Ils se
battaient comme on voudrait écrire.
Pauvre temps que le nôtre! Force vers, point de poésie; force
vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.
J'aimerais mieux Molière.
On nous promet le _Monastère_, nouveau roman de Walter Scott. Tant
mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la
rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais,
car je ne serais pas sûr d'y trouver seulement ce que le chien dont
parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de
mouëlle_.
L'année littéraire est médiocre, l'année politique est lugubre. M. le
duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.
M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant.
Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à
propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout
contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.
M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous
rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer
dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait.
Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus
que le géant.
Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de
Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a
trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature
au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses
événements?
C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je
tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect
d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon
cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que
signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit
et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique
au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé
d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux
classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de
n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est
réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance
d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la
tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il
se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau.
S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le
_goût_; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes
divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où
les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même
avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se
battent qu'à coups de faits_; et il est fort désagréable pour un grave
journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme,
de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule
qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a
rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain
favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par
in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes
assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant
platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplément à la
bibliothèque orientale_, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit
plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses
fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inouï_, c'est d'avoir
ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât
_empereur_ et non _impératrice_.
Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la
_pierre philosophale des sciences_, voici quelques détails sur cet
homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:
«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe,
un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps,
et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus
bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes
chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le
faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe
crotté_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.»
Colletet appelait Alary le _philosophe crotté_, Boileau appelait
Colletet le _poëte crotté_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces
deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables.
Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la
pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.
On considère maintenant en France, et avec raison, comme le
complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine
facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire.
En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit
un genre--est dans la littérature comme ces champs du domaine public
que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que
le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les
productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs,
qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions
de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices
qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être
laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons
particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils
fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant
de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient
point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis,
des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés,
dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout
bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple
comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce
qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont
parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire
quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont
des règles, celui-là n'a que des secrets.
SATIRIQUES ET MORALISTES
Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire
des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice,
attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer;
mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette
manière il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi
est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule
toujours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à
haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse
qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible
qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les
ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il
examine les individus en particulier, il ne critique que l'espèce en
général. L'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente,
puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne.
Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première
précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion
que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine
conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout
homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de
L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons
comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un
voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au
contraire, nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le
monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à
la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte
un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je
viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit
Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons
tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule,
toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter
dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et
ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_:
Mon empire est détruit si l'homme est reconnu.
Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes
pindariques, ou Rousseau sur ses _allégories_ marotiques. Le critique
ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent
les plus beaux talents, de même que l'histoire ne doit point abuser
des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands
caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre
l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait
comme un enfant; et l'on sait que César avait peur de verser en
montant sur son char de triomphe.
En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront pas, était
oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à
Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la
reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et
le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux
chants du poëte,
Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace,
Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux?
Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois
De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,
S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre
C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
Au moment d'expirer il tâche d'éblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par
l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière
mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que
plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à
un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu'on juge
cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent
influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de
conviction:
Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
Nec Capellanum fas mihi velle sequi.
De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien
sanglante épigramme contre son siècle.
SUR ANDRÉ DE CHÉNIER
1819.
Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l'auteur soit mort,
les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités
par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de
torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent
naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la
critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici
la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poëte mort, il est
vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le
tombeau du poëte n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse.
Pour nous, nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher
de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu'on invective ce
style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes,
cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui
s'éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire,
de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes
employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle; des coupes
bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe
d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont
point dangereux, et il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a
point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections
lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au
milieu de ses travaux inachevés?
Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous
recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le
sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d'un
caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de
l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps,
la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est
proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de
nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à
tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des
abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la
tête, il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore
temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier
vint désavouer son siècle sur l'échafaud.
Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut
envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière
ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des
bourreaux.
Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poëte
parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on
rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous
allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thésée
tuant un centaure:
Il va fendre sa tête;
Soudain le fils d'Égée, invincible, sanglant,
L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S'élance, va saisir sa chevelure horrible,
L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poëtes anciens,
la trivialité dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive,
toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont
pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _élégante_? Nous
préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n'ont
d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité.
Il y a dans Ovide:
Nec dicere Rhaetus
Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis
Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.
C'est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles
imitateurs:
La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.
Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule:
Il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,
Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.
Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.
Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu
sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur
le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est
païenne, celle d'André de Chénier est chrétienne.
Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite
de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a
guère que l'embarras du choix:
Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m'asseyant près de lui, sur son coeur,
M'appelait son rival et déjà son vainqueur;
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
A souffler une haleine harmonieuse et pure,
Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
A fermer tour à tour les trous du buis sonore.
Veut-on des images gracieuses?
J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle;
Elle me souriait et m'appelait près d'elle;
Debout sur ses genoux, mon innocente main
Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;
Et sa main, quelquefois aimable et caressante,
Feignait de châtier mon enfance imprudente.
C'est devant ses amants, auprès d'elle confus,
Que la fière beauté me caressait le plus.
Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?)
Que de fois ses baisers ont pressé mon visage!
Et les bergers disaient, me voyant triomphant:
Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!
Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses
ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue
française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette
vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la
poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait
fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.
Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de
Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses
rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare,
peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais
d'un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne
craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de
Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la
véritable élégie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en
voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un
perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques,
il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il
n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût
qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire
rapidement place à des beautés hardies, et, s'il se débarrasse encore
quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la
manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de
grâce et d'énergie. Nous citerons ces vers:
Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête!
Et la belle Amélie est aussi de la fête!
Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,
Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!
J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre,
Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre!
Quel orage suivra ce banquet tant vanté,
S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté!
Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.
Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire,
Ou si, près d'une belle assis en un repas,
Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas,
Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure,
Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.
«Chacun, pour cette belle avait vu mes égards;
«Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.»
Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre
A sa mère immortelle en a moins fait répandre!
Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups...
Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la
vivacité des tournures:
Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins;
Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;
Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance;
Et son égale humeur, sa facile gaîté,
L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.
Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,
Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle!
Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.
Souveraine au milieu d'une tremblante cour,
Dans son léger caprice inégale et soudaine,
Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine,
Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements,
Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants?
On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,
Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.
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