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Litterature et Philosophie melees

V >> Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees

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En général, quelle que soit l'inégalité du style de Chénier, il est
peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à
celle-ci:

Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,
Rougir, et s'accuser, et se justifier,
Sans implorer sa grâce et sans s'humilier!
Pourtant, de l'obtenir doucement inquiète,
Et, les cheveux épars, immobile, muette,
Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,
Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!

Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que
celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos
vieux poëtes:

Souvent las d'être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l'on nomme la vie,
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité!
Je souris à la mort volontaire et prochaine.
Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne.
Le fer libérateur qui percerait mon sein
Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;
Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;
Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,
L'homme sait se cacher d'un voile spécieux...
A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.
Il a souffert, il souffre, aveugle d'espérance,
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!

Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé
un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses
essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve,
l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par
lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des
images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique
trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient
citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes
latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes
dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et
originale.

Vain espoir! inutile soin!
Ramper est des humains l'ambition commune;
C'est leur plaisir, c'est leur besoin.
Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.
Ils laissent juger la fortune,
Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant.
Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire
Qui donne et l'honneur et la gloire.
Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin:

C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain!
Dit cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main,
L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
Applaudissait à l'incendie.

Il n'y aura point d'opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter
le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent
pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui
aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement
La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En
général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent
leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de
beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche
et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des
pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de
cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie,
et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un
poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une
langue expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment.


Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des
commencements de grands poëtes.

Attendez quelques années encore.

Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'être entièrement
sortis de la terre pour qu'on reconnût en eux des guerriers; et,
lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Érix, vous pouviez
juger les forces de l'athlète.




A UN TRADUCTEUR D'HOMÈRE


Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup
d'échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que
leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que
tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d'une
foule d'interprètes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes
et d'insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius
Labeo, qui s'écriait:

Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
«Mange tout crus Priam et ses enfants»;

jusqu'à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre
d'Achille:

Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs
Piteusement sur la terre étendus;

depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu'à nos jours, il est
impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour
essayé de soulever la massue d'Hercule.

Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore
en portefeuille; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler.

Une traduction d'Homère en vers français! c'est monstrueux et
insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je
suis indigné de votre traduction.

Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je
déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe
qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j'en
sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j'ai caché
soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de
Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre
qu'on transvase dans un alexandrin.

Mais Homère, monsieur! traduire Homère!

Savez-vous bien que la seule simplicité d'Homère a, de tout temps,
été l'écueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changée en platitude;
Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto
dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le
premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire?




EN VOYANT LES ENFANTS
SORTIR DE L'ÉCOLE


Juin 1820.

Je ris quand chaque soir de l'école voisine
Sort et s'échappe en foule une troupe enfantine,
Quand j'entends sur le seuil le sévère mentor
Dont les derniers avis les poursuivent encor:
--Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent!
--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent!
Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus,
Se sépare, oubliant les ordres de l'argus.
Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme,
Simuler des assauts sur le foin du bonhomme;
D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux
Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux;
Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère
S'ils ont laissé des noix au clos du presbytère.

Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris;
Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris,
Vantait son air impur, la fange de ses rues;
Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_.
J'ai passé par l'enfance, et cet âge chéri
Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri.
Je ne sais, mais pour moi sa naïve ignorance
Couvre encor ses défauts d'un voile d'innocence.
Le lierre des rochers déguise le contour,
Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour.

Age serein où l'âme, étrangère à l'envie,
Se prépare en riant aux douleurs de la vie,
Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords!




A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE


Juin 1820.

Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère,
L'imitez vainement sur l'arène légère,
Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux,
Le cylindre fatal effacer vos travaux,
Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie.
Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie,
Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux,
Bien des projets charmants, bien des plans généreux;
Et puis viendra le sort, dont la main inquiète
Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite!

Êtres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes,
Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes?
Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous,
Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux?


Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre
la grammaire; beaucoup d'écrivains nous ont lassés de cette
originalité-là. Il faut aussi éviter de tirer parti des petits
détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il
faut laisser ces puérils moyens d'amuser à ces gens qui mettent des
intentions dans une virgule et des réflexions dans un trait suspensif,
font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et qui,
dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout
Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de
tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'à don
Quichotte, qui piquait les moines.


Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montré de bonne heure des
dispositions pour la poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés
tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des
talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est
une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage.
Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine
n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à
l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la
moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait
des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que, dès quinze
ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons
et considérés comme de petits grands hommes; tandis qu'au même âge
Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et, en général, ce
n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les
aigles.


Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd
souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions,
dictées par un esprit organisé d'une façon particulière, veulent être
vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui
les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage,
la couleur bien appareillée des parties concourt à l'harmonie de
l'ensemble; détachées du tout, cette même couleur devient disparate
et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du
critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois
plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large,
hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel
grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante,
récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à
celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles
trompe-l'oeil de M. Drolling.


Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie,
aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations
toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même
ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre
dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa
Seigneurie qu'un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux
auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent
qu'ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux
têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière;
et l'absolue unité de la conception est la première qualité d'un
ouvrage. Autrement les idées des divers collaborateurs se heurtent
sans se lier, et il résulte de l'ensemble une discordance inévitable
qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents,
anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi
ils sont excellents.




UN FEUILLETON


Décembre 1820.

THÉATRE-FRANÇAIS

_JEAN DE BOURGOGNE_

Tragédie en cinq actes.


C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser
l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile
sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux,
et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition
toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du
lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle
race sortait le héros, à quelle famille appartenait l'héroïne, sur
quel pays régnait le tyran, désappointés si le critique n'éclaire pas
leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel
pays était le _galant homme Sénèque_.

Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage, d'abord parce que
longtemps avant que nous ne nous mêlassions de régenter les théâtres,
les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours
paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous
flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques
plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de
Barnes, qu'il suffît, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons,
bonnes ou mauvaises_, nous passons à _Jean de Bourgogne_.

Dès les premières scènes de cette pièce, nous voyons se dessiner trois
principaux caractères, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou,
si l'on veut, deux faits en question différents, savoir: la question
entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle
sauvée? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de
Milan, ou la mort du duc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette
inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant
deux héros à son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus
grand de ne pas réunir les deux affections qui en résultent en un seul
et même intérêt. En effet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout
sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la
duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari;
il suit de là que le spectateur, qui s'intéresse à l'une des deux
actions, ne s'intéresse pas à l'autre, et réciproquement, de telle
sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison
est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement
nécessaire. Dès que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler
les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait
pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une
lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout
de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point
véritable de la pièce où commence l'action.

Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine
que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _paraît devoir
commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle,
estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une
pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de
lanterne magique où tous les personnages courent les uns après les
autres sans pouvoir jamais s'atteindre.

Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur
l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci
se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son
souverain. Voilà une situation; mais que produit-elle? Rien. Les
deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant
Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui
devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une:
ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de
son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas
le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade
inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout
autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin?

Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée
de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin
que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marche sur le
palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir?
Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne
entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse
entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères
doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de
nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur
attacher les jambes?

Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre
le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d'être vainqueur ou
d'être vaincu. Il s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre
les prétentions des anglais, et même à offrir des places au
chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout à coup on apprend qu'il
y a accepté une entrevue avec le dauphin et qu'il y a été assassiné.
Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de
grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance
se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un
événement plus important produit par une cause plus légère et plus
inattendue.

Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_,
dégagé de toutes les scènes épisodiques; il nous reste à examiner
comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu être
conduit à travailler sur un canevas aussi imparfait.

Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espèces de
tragédie, la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements.
Il suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ses deux héros
quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils;
nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par
exemple, qu'un fils accusé d'un crime déclare la guerre à son père,
doit-on être étonné que les deux personnages, eussent-ils la faculté
de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces? Y
a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle?
Et si ce fils périt assassiné malgré les ordres du père, la situation
de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous
venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et
d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints.

Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous représenter la mort
du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses
d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La première était
impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin
et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, dès les premières
scènes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassiné, ou
ne le sera-t-il pas? et faire naître l'intérêt de la lutte des
circonstances qui le détournent de sa perte ou qui l'y entraînent.
Mais, dans la tragédie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit
d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie
la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine çà et là quelques
intentions dramatiques, quelques combinaisons théâtrales qui font
naufrage au milieu du flux et du reflux des épisodes.


Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne
vois pas pourquoi on l'en blâme.

Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son
écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera
celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre défait la
sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite
quelquefois de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au
public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur
l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime à
redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle
gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers
d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs
généalogies; ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers français qui
combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après
que le bras avait été reconnu.




LES _VOUS_ ET LES _TU_

D'APRÈS LA RÉVOLUTION


ARISTIDE A BRUTUS


Quien haga aplicaciones
Con su pan se lo coma.

YRIARTE.


Brutus, te souvient-il, dis-moi,
Du temps où, las de ta livrée,
Tu vins en veste déchirée
Te joindre à ce bon peuple-roi
Fier de sa majesté sacrée
Et formé de gueux comme toi?
Dans ce beau temps de république,
Boire et jurer fut ton emploi.
Ton bonnet, ton jargon cynique,
Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
Et, plein d'un feu patriotique,
Pour gagner le laurier civique,
Tous nos hameaux t'ont vu, je croi,
Fraterniser à coups de pique
Et piller au nom de la loi.

Las! l'autre jour, monsieur le prince,
Pour vous parler des intérêts
D'un vieil ami de ma province,
J'entrai dans votre beau palais.
D'abord, je fis, de mon air mince,
Rire un régiment de valets;
Puis, relégué dans l'antichambre,
Tout mouillé des pleurs de décembre,
J'attendis, près du feu cloué,
Et, comme un sage du Pirée,
Opposant, de tous bafoué,
Au sot orgueil de la livrée
La fierté du manteau troué.
On m'appelle enfin. Je m'élance,
Et l'huissier de votre grandeur
Me fait traverser en silence
Quatre salons «dont l'élégance
«Égalait seule la splendeur».
Bientôt, monseigneur, plein de joie,
Je vois, sur des carreaux de soie,
Votre altesse en son cabinet,
Portant sur son sein, avec gloire,
Un beau cordon, brillant de moire,
De la couleur de ton bonnet.

Quoi! c'était donc un prince en herbe
Que mon cher Brutus d'autrefois!
On vous admire, je le vois;
Votre savoir passe en proverbe;
Vos festins sont dignes des rois;
Vos cadeaux sont d'un goût superbe;
Homme d'état, votre talent
Éclate en vos moindres saillies,
Et si vous dites des folies,
Vous les dites d'un ton galant.
Quant à moi, je ris en silence;
Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence
Donne tout, grâce, esprit, vertus,
Les bons mots de votre excellence
Étaient les jurons de Brutus.

Adieu, monseigneur, sans rancune!
Briguez les sourires des rois
Et les faveurs de la fortune.
Pour moi, je n'en attends aucune.
Ma bourse, vide tous les mois,
Me force à changer de retraites;
Vous, dans un poste hasardeux,
Tâchez de rester où vous êtes,
Et puissions-nous vivre tous deux,
Vous sans remords, et moi sans dettes.
Excusez si, parfois encor,
J'ose rire de la bassesse
De ces courtisans brillants d'or
Dont la foule à grands flots vous presse,
Lorsque, entrant d'un air de noblesse
Dans les salons éblouissants
Du pouvoir et de la richesse,
L'illustre pied de votre altesse
Vient salir ces parquets glissants
Que tu frottais dans ta jeunesse.


Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en
tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'étaient dit:
J'en pourrais faire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien,
sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature comme en morale,
plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque
chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le
désir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme
d'Assas ou d'écrire comme Voltaire.


Si Walter Scott est écossais, ses romans suffiraient pour nous
l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son
amour pour l'Écosse; passionné pour les vieilles coutumes de sa
patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir
plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le
caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler
les défauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi
dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme
lui, à ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses
écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement
pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité
personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les irlandais;
mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec
enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans
_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre
chose que lady Morgan, flattée par elle-même.

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