Litterature et Philosophie melees
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Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees
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Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de vie et de chaleur de
Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides
esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les
histoires romanesques de l'écossais se font admirer. La raison en est
simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit,
assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse
pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus
loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont
pas soutenus; à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce
qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de
fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit
un caractère, après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit
dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne
s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce
qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus
que du talent; aussi peut-on réduire le parallèle en deux mots: lady
Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de génie.
[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France.
LA SAINT-CHARLES DE 1820
--Je disais l'an passé: Voici le jour de fête,
Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête,
M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil;
Quand ce jour reviendra, ramené par l'année,
Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée,
Mon bonheur sera de l'orgueil.
L'année a fui; voici le jour de fête!
Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête?
Qu'est devenu ce jour jadis si doux?
De pleurs amers j'ai salué l'aurore;
Pourtant un Charle à mes voeux reste encore,
J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux.
Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre.
Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir;
Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père,
Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,
Déposer le baiser du soir.
O vain regret! félicité passée!
Voici le jour où, sur son sein pressée,
A mon époux je redisais ma foi,
Et je gémis sur une urne glacée,
Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!--
Ainsi la veuve désolée,
Digne du martyr au cercueil,
D'un doux souvenir accablée,
Pleurait auprès du mausolée
Son court bonheur et son long deuil.
Nous voyions cependant, échappés aux naufrages,
Briller l'arc du salut au milieu des orages;
Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi;
De l'héroïque mère exauçant l'espérance,
Le Dieu qui fut enfant avait à notre France
Donné l'enfant qui sera roi.
Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout
criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les
objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les
rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut
observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler
que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur
ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque
d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en
plusieurs endroits.
Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà
parlé ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie;
il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi
librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique.
Là-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se
vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses
cent yeux qui ne peuvent plus voir.
Quand une langue a déjà eu, comme la nôtre, plusieurs siècles de
littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée,
qu'elle est faite à presque tous les styles, pliée à presque tous
les genres, qu'elle a passé non-seulement par toutes les formes
matérielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux
comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume, de
l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une
certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante
de phrases convenues, d'hémistiches plus ou moins insignifiants,
Qui sont à tout le monde et ne sont à personne.
C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de
mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie,
un poëme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six
syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes césures, et
ne manqueront même pas, si l'on veut, d'une élégance, d'une harmonie,
d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son oeuvre
en un bon gros volume vide, et se croira poëte lyrique, épique ou
tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son
hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à
son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et
créer quelque chose de rien, s'amuseront à lui bâtir une réputation;
des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que
des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin,
la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poëte; les salons, échos
des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura
d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau de Piron.
Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite
d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel
sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y
comprimer l'expression de la louange méritée, ou y enchaîner l'élan du
juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera à l'ouvrage
le plus supérieur qu'un éloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le
croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un
autre, c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira
au génie de tel poëte qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le
sien; et je parle ici, non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui
lisent, de ceux qui, la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs, il est
de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne à la physionomie une
expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut déranger le
pli d'une cravate.
Voilà, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui
honorent leur siècle parmi les siècles, traînent des vies d'amertume
et de dégoût, pour que le génie s'éteigne découragé sur un
chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoëns mendie, pour qu'un Milton languisse
dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés
et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs
noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent
dans un tombeau!
Ajoutez à cela que, tandis que les illustrations les plus méritées
sont refusées au génie, il voit s'élever sur lui une foule de
réputations inexplicables et de renommées usurpées; il voit le petit
nombre d'écrivains plus ou moins médiocres qui dirigent pour le
moment l'opinion, exalter les médiocrités qu'ils ne craignent pas,
en déprimant sa supériorité qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette
sollicitude du néant pour le néant! On réussira, à la vérité, à user
l'âme, à empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et
la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion
publique sont comme des liquides de différents poids dans un même
vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les
liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement
et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur
assignent.
Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à
l'extinction, aujourd'hui inévitable, de cette illustre race de
Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été
remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fondé
dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumée
à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans
quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce
qu'à Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui
servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des
exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme
les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du
moins, pour ces fidèles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de
leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une
patrie.
La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une
source inépuisable d'expressions et d'idées neuves; il n'en est pas de
même de la volupté. Là, tout est matériel, et, quand vous avez épuisé
l'albâtre, la rose et la neige, tout est dit.
Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que
le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée
comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier
phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution
française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion
littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette
opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de
Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle
de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme
étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que
la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de
ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle
admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées
si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles
réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et
dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines;
en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille
renaissant.
Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité
comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que
les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de
jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française
se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore
d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait
que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle
reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle
passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans
notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour
dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense
majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire.
Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours
la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts.
Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur,
qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux
sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire
de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école
nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une
opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En
attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes
à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les
adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant
eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place,
comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise.
Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en
versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent
ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine,
mais qui nient l'âme et ignorent la vertu.
DU GÉNIE
Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour
arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux,
a-t-on dit.
Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les
rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons
dîner_. Écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des
pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée
des mains? On a parlé comme d'une chose étonnante de l'éloquence de
Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de
Ligarius, qu'en eût-on dit? Il n'y avait rien là que de simple.
Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les
hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c'est celui
des grandes passions comme des grands événements, _sunt lacrymae
rerum_; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où
Israël se lève tout entier comme un seul homme.
Qu'est-ce que l'éloquence? dit Démosthène. L'action, l'action, et puis
encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du
mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il?
Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent
ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des
pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez
sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous
communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé
la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de
l'orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la
parole.--Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république!
Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vérité.
Et tout ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons
de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue
différemment parlée. Et en effet, qu'est-ce que nos idées? Des
sensations, et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts, sinon
les diverses manières d'exprimer nos idées?
Rousseau, s'examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal
que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan
d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices,
mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut
pas qu'en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce
qu'il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la
joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un
Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux
lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir
évité la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les
grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et
souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y
trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des
orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte,
ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant
ses lois.
Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu
des grandes fermentations populaires; Homère, au milieu des siècles
héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les
débris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au
milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine,
au siècle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la première révolte
au pied de l'échafaud sanglant de White-Hall.
Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands
hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et
misérable. Camoëns fend les mers son poëme à la main; d'Ercilla écrit
ses vers sur des peaux de bêtes dans les forêts du Mexique. Ceux-là
que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de
l'âme traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de
caractère qui les rend à charge à eux-mêmes et à ceux qui les
entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumés
par l'activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur,
comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre
imagination, comme ce Tasse infortuné!
Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquité, que les
grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même
temps que, de même qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de
même il existe divers degrés de génie.
Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables
d'exciter la violence de nos passions, c'est-à-dire de nos désirs, qui
ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à
cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose
toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel
l'homme se brise lui-même, nous tomberons d'accord que, s'il existe
une chose capable d'exciter une volonté pareille dans une âme noble et
ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi
les hommes.
Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s'il est
une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement
attribuée par le consentement unanime de tous les temps et de tous les
peuples.
Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité
ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand
Platon lui-même avaient reculé. Que le génie, c'est la vertu!
Poëtes, ayez toujours l'austérité d'un but moral devant les yeux.
N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez
pitié des têtes blondes.
On doit encore plus de respect à la jeunesse qu'à la vieillesse.
L'homme de génie ne doit reculer devant aucune difficulté; il fallait
de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur
fallait les cestes d'Hercule.
_PLAN DE TRAGÉDIE FAIT AU COLLÈGE_
Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de
Polyperchon, se disputent l'empire de la Grèce. Le premier est
retranché dans la citadelle d'Athènes, le second campe sous les
murailles. Athènes, entre ces deux puissants ennemis, menacée à
tout moment de sa ruine, est encore tourmentée par des dissensions
intérieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de
rétablir le gouvernement populaire; le sénat tient pour Cassandre, qui
a rétabli le gouvernement aristocratique. De là la haine violente du
peuple contre Phocion, chef du sénat, et le plus grand ennemi des
caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, où il s'agit de
lui autant que de l'état, insensible à tout autre intérêt qu'à celui
de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la république; il y
travaille avec toute l'imprudence d'une belle âme. Les moyens qu'il
emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre
lui-même. Il parvient à déterminer les deux chefs rivaux à s'éloigner
de l'Attique et à respecter Athènes; et dans le même moment il est
accusé de trahison, traduit devant le peuple, et condamné. Voilà, en
peu de mots, toute l'action de la tragédie; elle est simple, et peut
être noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de
la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse
mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux.
D'un côté, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu
imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et
son armée; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons
citoyens, la vieille autorité du sénat, enfin l'ascendant éternel de
la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve
en présence de la multitude. Ainsi la balance théâtrale est établie;
l'action se déroule par une suite de révolutions inattendues; les
moyens d'attaque et de résistance ont entre eux des proportions qui
rendent l'anxiété possible.
Ainsi, lorsqu'au troisième acte Phocion n'a pas craint de se rendre au
camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a déterminé à accepter une
entrevue avec Cassandre, il semble que cette démarche courageuse
va désarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche à ses
accusateurs. Mais Phocion s'est exposé à la mort sans mandat; il a
méprisé, pour sauver le peuple, un décret populaire qui le destituait
de sa charge, décret que le sénat n'avait pas sanctionné. Ainsi,
lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux
dénoûment, il se trouve que le péril est au comble. Le peuple, en
pleine révolte, assiège la demeure de Phocion. Il ne se présente
aucun moyen de salut. Le sénat est sans force, et Cassandre est trop
éloigné. Il n'y a plus qu'à mourir. On propose à Phocion d'armer ses
esclaves et de vendre chèrement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le
peuple se précipite sur la scène en criant:--La mort! la mort! Phocion
n'en est point ému. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris.
Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne
peut parvenir à la ramener à des sentiments humains, il monte sur son
tribunal, et à ce mouvement la révolution théâtrale est opérée. Ce
n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrénée,
c'est un juge suprême qui foudroie des révoltés. Les assassins tombent
aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondément ému de l'ingratitude
de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande
pas même la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un
jour pour les sauver. Ainsi la face de la scène est changée; le peuple
est apaisé; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure
une trêve; il semble que Phocion n'ait plus rien à craindre. Tout à
coup Agnonide se lève et conseille de se saisir des deux rois et
de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grèce. A cette proposition
perfide, dont il ne développe que trop bien les avantages,
l'incertitude renaît; on sent tout de suite quel effet la réponse de
Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une
seconde fois préférer le juste à l'utile. Phocion voit le piège, et
il n'en est point étonné. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point osé
faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile.
L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cité devant
l'assemblée du peuple comme coupable d'avoir laissé échapper
l'occasion de sauver la république.
Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'être traîné devant
cette assemblée, composée d'un ramassis d'esclaves et d'étrangers
ameutés par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de
l'Acropolis et marche à son secours. Le vieillard, quoique l'on viole
les lois pour le faire condamner, ne veut pas être sauvé malgré les
lois. Il marche lui-même au-devant de ses libérateurs et les force à
rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se présenter devant le
peuple. Il est au moment d'être absous, lorsque tout à coup l'armée
d'Alexandre paraît sous les remparts. Le peuple se révolte, l'autorité
du sénat est méconnue, et Phocion est condamné. Il prend la coupe et
boit gravement le poison.
Cette tragédie pourrait être belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un
succès d'estime. Cela tient à ce qu'elle serait froide; au théâtre un
conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire.
Campistron a déjà mis le sujet de Phocion sur la scène. Sa pièce,
comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien conçue et n'est pas
mal conduite. Il y a quelque invention dans les caractères, mais il
n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui,
comme lui, n'ont ni vu ni observé, et qui s'imaginent qu'on fait de
l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes.
Ainsi, dans une scène, d'ailleurs assez bien écrite, si l'on admet que
le style des tragédies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et
Phocion, celui-ci, après avoir dit en vrai capitan:
Un homme tel que moi, loin de s'humilier,
Conte ce qu'il a fait pour se justifier.
Ose toi-même ici rappeler mon histoire.
Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire;
Chaque instant est marqué par quelque exploit fameux...
se reprend tout à coup, et il ajoute avec une emphase de modestie
aussi ridicule que sa jactance:
Mais que dis-je? où m'emporte un mouvement honteux?
Est-ce à moi de conter la gloire de ma vie?
D'en retracer le cours quand Athènes l'oublie?
J'en rougis; je suis prêt à me désavouer.
Prononce; j'aime mieux mourir que me louer.
Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion
mourant sur la scène, s'avise de lui faire demander une entrevue au
tyran. Le tyran, très surpris, accorde par pur motif de curiosité;
mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en
tête-à-tête deux personnages qui n'ont réellement rien à se dire,
au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une
révolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour
l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche
dans sa tête quelle raison peut lui avoir fait quitter la scène, et il
n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et
il ajoute, avec une bonhomie tout à fait comique:
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