Litterature et Philosophie melees
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Victor Hugo >> Litterature et Philosophie melees
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Sans armes et mourant je le force à me craindre.
Que le sort d'un tyran, justes dieux! est à plaindre!
Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promène durant tout le
cinquième acte au milieu de la sédition, se rencontre avec sa fille
Chrysis, et il s'occupe, en bon père, à lui chercher un mari. Le
passage est réellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrête?
Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a
qu'à se baisser et en prendre.
Et voulant, en mourant, vous choisir un époux,
Je ne trouve que lui qui soit digne de vous.
La réponse de la fille est peut-être encore plus singulière:
Qu'entends-je! ô ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable?
Je ne vous cèle point qu'il me paraît aimable.
C'est cette même Chrysis qui, voyant mourir son père et son amant,
trop bien élevée pour les suivre, s'écrie avec une naïveté si
touchante:
O fortune contraire,
J'ose, après de tels coups, défier ta colère!
Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime,
il fait dire à Eurydice:
Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.
En 1793, la France faisait front à l'Europe, la Vendée tenait tête à
la France. La France était plus grande que l'Europe, la Vendée était
plus grande que la France.
Décembre 1820.
Le tout jeune homme qui s'éveille de nos jours aux idées politiques
est dans une perplexité étrange. En général, nos pères sont
bonapartistes, nos mères sont royalistes.
Nos pères ne voient dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des
épaulettes; nos mères ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur
prenait leurs fils.
Pour nos pères, la révolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu
faire le génie d'une assemblée; l'empire, c'est la plus grande chose
qu'ait pu faire le génie d'un homme. Pour nos mères, la révolution,
c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre.
Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons tous grandi sur
les genoux de nos mères, nos pères étant au camp; et, bien souvent
privées, par la fantaisie conquérante d'un homme, de leurs maris, de
leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix
ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous
aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou
morts.
L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814, ç'a été un cri de joie
des mères.
En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient
sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes
qui ont précédé la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802,
c'était Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'était
Buonaparte.
Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon
père, mes opinions vendéennes. Mon père m'a écouté parler en silence,
puis il s'est tourné vers le général L----, qui était là, et il lui a
dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère,
l'homme sera de l'opinion de son père_.
Cette prédiction m'a laissé tout pensif.
Quoi qu'il arrive, et en admettant même jusqu'à un certain point que
l'expérience puisse modifier l'impression que nous fait le premier
aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sûr
de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère
critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un
esprit le sauve de toutes les mauvaises directions où l'honnêteté peut
se perdre. Au moyen âge, on croyait que tout liquide où un saphir
avait séjourné était un préservatif contre la peste, le charbon et la
lèpre et _toutes ses espèces_, dit Jean-Baptiste de Rocoles.
Ce saphir, c'est la conscience.
JOURNAL
DES IDÉES ET DES OPINIONS
D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830
AOUT
Après juillet 1830, il nous faut la chose _république_ et le mot
_monarchie_.
A ne considérer les choses que sous le point de vue de l'expédient
politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement
du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est
désormais hors de service en France; les whigs siégeraient à l'extrême
droite de notre Chambre. L'opposition a changé de terrain comme le
reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd'hui elle
est en Amérique.
Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque
ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si
l'intelligence n'éclaire encore qu'une tête au sommet du corps social,
que cette tête règne; les théocraties ont leur logique et leur beauté.
Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent; les
aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a
disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que
tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république; qu'il ait la
république.
Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque,
pas même le coq.
La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et
raisonne. Les événements se suivent, s'enchaînent et se déduisent
dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu
à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs
rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa
courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.
Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de plâtré
dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les
inégalités naturelles.
L'équilibre parfait de la société résulte de la superposition
immédiate de ces deux inégalités.
Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.
Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs
de places!--C'est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde
tricolore à leur marmite.
Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystérieux, le _divin_ des
maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire
des révolutions.
La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des
peuples, le pavé.
Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la
guillotine.
Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie
de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire.
Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la
guillotine n'est qu'un bistouri.
C'est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société
soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle
purification du sang, par la résorption prudente des humeurs
extravasées, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et
des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien,
mais au médecin.
Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore
de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en
particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions
après leurs idées éparpillées. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement
de terre passé, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre
édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses
auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la
nôtre, c'est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa
soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent
pas.
SEPTEMBRE
Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité
de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée.
On a tort de croire que l'équilibre européen ne sera pas dérangé par
notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous
pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une
révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.
L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.
Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons
inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement.
Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera,
l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher
à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise,
pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer en
Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple,
dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent
mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été
le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup
qu'eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration
de guerre à la France! Planter l'idée française dans le sol anglais,
c'eût été grand et politique.
L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats
immenses pour l'avenir de l'humanité.
La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.
Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le
lendemain d'une révolution! A tout moment vous êtes coudoyé par le
vice et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup
s'imaginent que la cocarde couvre le front.
Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets
singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.
On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans
la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l'homme
politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.
Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une
conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur! c'est
tout simplement une ruade du peuple.
Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est écroulée
pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste
pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une
religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la
considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier.
L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie
sans âme_.
L'idée de Dieu et l'idée du roi sont deux et doivent être deux. La
monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel,
au détriment de l'ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une
sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais
quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un
palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres,
avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu'on
appelle _droit divin, légitimité, grâce de Dieu_, et qui sont tout au
rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable
légitimité, qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui
est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose
qu'à substituer la chemise d'un homme à la bannière de l'église.
Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple,
effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par
un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette;
pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes,
c'est la guillotine.
Mais nous sommes en 1830.
La république, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de
ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque
a l'une de ces trois choses.
La république, selon moi, la république, qui n'est pas encore mûre,
mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine
de la société; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury;
s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral.
Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature,
l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre
excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt.
--Ma vie a été pleine d'épines.
--Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée?
Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple
et d'un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien
gouverner le progrès politique d'une nation, consiste à savoir
distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille
de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont
dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte; respectez-les.
Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté
d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de
chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi,
libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes
choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui
osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la
rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité,
d'hérédité, d'inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et
réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne
doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la
lettre résiste, il faut la briser.
Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.
En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin
d'être violent pour être, le fait est droit.
Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des
royaumes contre les patries.
M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en
lui prêtant serment:--Hé! hé! sire, c'est le treizième.
M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l'on parlait
beaucoup trilogie en littérature:--Je veux avoir fait aussi, moi,
ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je
finirai par la maison d'Orléans.
Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que
trois actes!
Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées
quelquefois.
Effrayante charrue que celle des révolutions! ce sont des têtes
humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.
Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux
tricolores!
Napoléon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit
l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui
reviennent dans l'ombre à la file, se cachant l'un derrière l'autre;
P---- derrière T----, V---- derrière M----. _Eia! vigila, Galle!_
Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore
qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé
1789.
La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l'ancienne
prétend la féconder. Folie, impuissance! Une révolution de vingt-cinq
ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l'accouplement?
Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature; ouvrez
la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui
fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.
Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M.
Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau
matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et
cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé
une monarchie de huit siècles. Songez-y.
Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre
âge, ce que vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation,
étourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas
fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la
branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés
de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines,
pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous
autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d'une
fois, dans l'ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop
vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction
générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la
reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup
de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et
poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux
édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts
un toit provisoire.
Chose étrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la
maturité.
Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer:
«Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de
l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et
sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement
préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants; il faut,
autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution
et sauver la soudaineté du passage.»
Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque état a son esclave,
chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie
a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché
de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont,
l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la
Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave; à
côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état
naturel. Edifice mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras.
OCTOBRE
L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa
lumière. L'esprit de l'homme ressemble à cette pâle lune, qui a ses
phases, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa
plénitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumière des rayons
du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois.
Avec beaucoup d'idées, beaucoup de vues, beaucoup de probité, les
saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la
seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le
culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux
mystères, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez
prophètes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis après prêtres,
si vous voulez.
L'église affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du prêtre et le _non_
de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot.
Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont
de bateaux. Cela sert à passer d'une rive à l'autre. Mais cela n'a pas
de racines dans le fleuve d'idées qui coule dessous et qui a emporté
dernièrement le vieux pont de pierre des Bourbons.
Les têtes comme celle de Napoléon sont le point d'intersection de
toutes les facultés humaines. Il faut bien des siècles pour reproduire
le même accident.
Avant une république, ayons, s'il se peut, une chose publique.
J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette
même; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoléon; je
ne les hais plus.
Le sentiment de respect que m'inspire la Vendée n'est plus chez moi
qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendéen de
coeur, mais d'âme seulement.
_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressée ces jours-ci à M.
Dupin._
«Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les
mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de
plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te
tue.»
Mauvais éloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas
varié depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni
expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les
faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort;
c'est préférer l'huître à l'aigle. Tout est variable au contraire dans
l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepté la
moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de
conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer
honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou
rétrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social.
Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son intérêt, et
que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du
blanc au tricolore, et vice versa.
Nos chambres décrépites procréent à cette heure une infinité de
petites lois culs-de-jatte, qui, à peine nées, branlent la tête comme
de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus.
L'égalité devant la loi, c'est l'égalité devant Dieu traduite en
langue politique. Toute charte doit être une version de l'évangile.
Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places.
Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise,
et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la
société est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la
composition de la famille que des lois naturelles; la société, elle,
est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles,
transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à
sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon
de dissoudre une société quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou
mal venue. Il n'est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en
poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que
vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la
famille. La famille est le cristal de la société.
NOVEMBRE
Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais
d'un peuple. Les pyramides d'Égypte sont anonymes; les journées de
juillet aussi.
Au printemps, il y aura une fonte de russes.
TRÈS BONNE LOI ÉLECTORALE
(Quand le peuple saura lire.)
ARTICLE Ier.--Tout français est électeur.
ARTICLE II.--Tout français est éligible.
DÉCEMBRE
9 décembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de
ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées
générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes
celles des armées. Il n'y a que les révolutions qui puissent jeter de
ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le
volcan.
On vient d'annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de
Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.
[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour.
Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard.
NAPOLÉON.
Voyez-vous cette étoile?
CAULAINCOURT
Non.
NAPOLÉON.
Eh bien, moi, je la vois.
Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt
plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore.
Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au
midi, les Pyrénées; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec
sa haie de forteresses; au couchant, l'Océan pour fossé. En deçà
des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses
belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous
montent la garde; en deçà de la mer, la république américaine. Et,
dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de
bayonnettes; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de
la Belgique, quatre cent mille soldats; pour défendre le terrain, un
garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche
de toutes les révolutions dont l'Europe est minée. Nous n'avons qu'à
dire: Feu!
J'ai assisté à une séance du procès des ministres, à l'avant-dernière,
à la plus lugubre, à celle où l'on entendait le mieux rugir le peuple
dehors. J'écrirai cette journée-là.
Une pensée m'occupait pendant la séance, c'est que le pouvoir
occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la
restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en
criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant
il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir
avoir pour ministres que des procureurs généraux.
Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de
Polignac comme ses agents les plus immédiats? M. de Peyronnet,
procureur général; M. de Chantelauze, procureur général; M. de
Guernon-Ranville, procureur général. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eût
probablement figuré à côté d'eux, si la révolution de juillet avait
pu se saisir de lui? Un procureur général. Plus de ministre de
l'intérieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de
préfet de police; des procureurs généraux partout. La France n'était
plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée,
mais jugée, mais condamnée.
Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté.
La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras.
Quelques rochers n'arrêtent pas un fleuve; à travers les résistances
humaines, les événements s'écoulent sans se détourner.
Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se
dépopulariser.
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