Quatrevingt Treize
V >>
Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27
--Par qui?
--Par vous.
--Par moi?
--Oui, vous serez délégué du Comité de salut public, avec pleins pouvoirs.
--J'accepte, dit Cimourdain.
Robespierre était rapide dans ses choix; qualité d'homme d'état. Il prit
dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur
laquelle on lisait cet en-tête imprimé: RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET
INDIVISIBLE. COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
Cimourdain continua:
--Oui, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenac est féroce, je le
serai. Guerre à mort avec cet homme. J'en délivrerai la République, s'il
plaît à Dieu.
Il s'arrêta, puis reprit:
--Je suis prêtre; c'est égal, je crois en Dieu.
--Dieu a vieilli, dit Danton.
--Je crois en Dieu, dit Cimourdain impassible.
D'un signe de tête, Robespierre, sinistre, approuva.
Cimourdain reprit:
--Près de qui serai-je délégué?
Robespierre répondit:
--Près du commandant de la colonne expéditionnaire envoyée contre Lantenac.
Seulement, je vous en préviens, c'est un noble.
Danton s'écria:
--Voilà encore de quoi je me moque. Un noble? Eh bien, après? Il en est du
noble comme du prêtre. Quand il est bon, il est excellent. La noblesse est
un préjugé; mais il ne faut pas plus l'avoir dans un sens que dans l'autre,
pas plus contre que pour. Robespierre, est-ce que Saint-Just n'est pas un
noble? Florelle de Saint-Just, parbleu! Anacharsis Cloots est baron. Notre
ami Charles Hesse, qui ne manque pas une séance des Cordeliers, est prince
et frère du landgrave régnant de Hesse-Rothenbourg. Montaut, l'intime de
Marat, est marquis de Montaut. Il y a dans le tribunal révolutionnaire un
juré qui est prêtre, Vilate, et un juré qui est noble, Leroy, marquis de
Montflabert. Tous deux sont sûrs.
--Et vous oubliez, ajouta Robespierre, le chef du jury révolutionnaire....
--Antonelle?
--Qui est le marquis Antonelle, dit Robespierre.
Danton reprit:
--C'est un noble, Dampierre, qui vient de se faire tuer devant Condé pour
la République, et c'est un noble, Beaurepaire, qui s'est brûlé la cervelle
plutôt que d'ouvrir les portes de Verdun aux Prussiens.
--Ce qui n'empêche pas, grommela Marat, que, le jour où Condorcet a dit:
_Les Gracques étaient des nobles_, Danton n'ait crié à Condorcet: _Tous
les nobles sont des traîtres, à commencer par Mirabeau et à finir par toi_.
La voix grave de Cimourdain s'éleva.
--Citoyen Danton, citoyen Robespierre, vous avez raison peut-être de vous
confier, mais le peuple se défie, et il n'a pas tort de se défier. Quand
c'est un prêtre qui est chargé de surveiller un noble, la responsabilité
est double, et il faut que le prêtre soit inflexible.
--Certes, dit Robespierre.
Cimourdain ajouta:
--Et inexorable.
Robespierre reprit:
--C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire à un jeune homme.
Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son âge. Il faut le
diriger, mais le ménager. Il paraît qu'il a des talents militaires, tous
les rapports sont unanimes là-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a
détaché de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière
où il a été admirable d'intelligence et de bravoure. Il mène supérieurement
la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec ce vieux
marquis de Lantenac. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par
l'acculer à la mer, et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux
général, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des
ennemis et des envieux. L'adjudant-général Léchelle est jaloux de lui.
--Ce Léchelle, interrompit Danton, il veut être général en chef, il n'a
pour lui qu'un calembour: _Il faut Léchelle pour monter sur Charette_. En
attendant, Charette le bat.
--Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte
Lantenac. Le malheur de la guerre de Vendée est dans ces rivalités-là. Des
héros mal commandés, voilà nos soldats. Un simple capitaine de hussards,
Chambon, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant _Ça ira_; il
pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il
s'arrête. Il faut remanier tous les commandements de la Vendée. On
éparpille les corps de garde, on disperse les forces; une armée éparse est
une armée paralysée; c'est un bloc dont on fait de la poussière. Au camp de
Paramé il n'y a plus que des lentes. Il y a entre Tréguier et Dinan cent
petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et
couvrir tout le littoral. Léchelle, appuyé par Parrein, dégarnit la côte
nord sous prétexte de protéger la côte sud, et ouvre ainsi la France aux
anglais. Un demi-million de paysans soulevés, et une descente de
l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant
de la colonne expéditionnaire met l'épée aux reins à ce Lantenac et le
presse et le bat, sans la permission de Léchelle; or Léchelle est son chef;
aussi Léchelle le dénonce. Les avis sont partagés sur ce jeune homme.
Léchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire
adjudant-général.
--Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualités.
--Mais il a un défaut!
L'interruption était de Marat.
--Lequel? demanda Cimourdain.
--La clémence, dit Marat.
Et Marat poursuivit:
--C'est ferme au combat, et mou après. Ça donne dans l'indulgence, ça
pardonne, ça fait grâce, ça protège les religieuses et les nonnes, ça sauve
les femmes et les filles des aristocrates, ça relâche les prisonniers, ça
met en liberté les prêtres.
--Grave faute, murmura Cimourdain.
--Crime, dit Marat.
--Quelquefois, dit Danton.
--Souvent, dit Robespierre.
--Presque toujours, reprit Marat.
--Quand ou a affaire aux ennemis de la patrie, toujours, dit Cimourdain.
Marat se tourna vers Cimourdain.
--Et que ferais-tu donc d'un chef républicain qui mettrait en liberté un
chef royaliste?
--Je serais de l'avis de Léchelle, je le ferais fusiller.
--Ou guillotiner, dit Marat.
--Au choix, dit Cimourdain.
Danton se mit à rire.
--J'aime autant l'un que l'autre.
--Tu es sûr d'avoir l'un ou l'autre, grommela Marat. Et son regard,
quittant Danton, revint sur Cimourdain.
--Ainsi, citoyen Cimourdain, si un chef républicain bronchait, tu lui
ferais couper la tête?
--Dans les vingt-quatre heures.
--Et bien, repartit Marat, je suis de l'avis de Robespierre, il faut
envoyer le citoyen Cimourdain comme commissaire délégué du comité de salut
public près du commandant de la colonne expéditionnaire de l'armée des
côtes. Comment s'appelle-t-il déjà, ce commandant?
Robespierre répondit:
--C'est un ci-devant, un noble.
Et il se mit à feuilleter le dossier.
--Donnons au prêtre le noble à garder, dit Danton. Je me défie d'un prêtre
qui est seul; je me défie d'un noble qui est seul; quand ils sont ensemble,
je ne les crains pas: l'un surveille l'autre, et ils vont.
L'indignation propre au sourcil de Cimourdain s'accentua: mais trouvant
sans doute l'observation juste au fond, il ne se tourna point vers Danton,
et il éleva sa voix sévère.
--Si le commandant républicain qui m'est confié fait un faux pas, peine de
mort.
Robespierre, les yeux sur le dossier, dit:
--Voici le nom, Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins
pouvoirs est un ci-devant vicomte. Il s'appelle Gauvain.
Cimourdain pâlit.
--Gauvain! s'écria-t-il.
Marat vit la pâleur de Cimourdain.
--Le vicomte Gauvain! répéta Cimourdain.
--Oui, dit Robespierre.
--Eh bien? dit Marat, l'oeil fixé sur Cimourdain.
Il y eut un temps d'arrêt. Marat reprit:
--Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vous-mêmes,
acceptez-vous la commission de commissaire délégué près le commandant
Gauvain? Est-ce dit?
--C'est dit, répondit Cimourdain.
Il était de plus en plus pâle.
Robespierre prit la plume qui était près de lui, écrivit de son écriture
lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tête:
COMITÉ DE SALUT PUBLIC, signa, et passa la feuille et la plume à Danton;
Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de
Cimourdain, signa après Danton.
Robespierre, reprenant la feuille, la data, et la remit à Cimourdain, qui
lut:
_AN II DE LA RÉPUBLIQUE_
«Pleins pouvoirs sont donnés an citoyen Cimourdain, commissaire délégué du
comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne
expéditionnaire de l'armée des côtes.
«ROBESPIERRE.--DANTON.--MARAT.»
Et au-dessous des signatures:
«28 juin 1793.»
Le calendrier révolutionnaire, dit calendrier civil, n'existait pas encore
légalement à cette époque, et ne devait être adopté par la Convention, sur
la proposition de Romme, que le 5 octobre 1793.
Pendant que Cimourdain lisait, Marat le regardait.
Marat dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:
--Il faudra faire préciser tout cela par un décret de la Convention ou par
un arrêté spécial du comité de salut public. Il reste quelque chose à
faire.
--Citoyen Cimourdain, demanda Robespierre, où demeurez-vous?
--Cour du Commerce.
--Tiens, moi aussi, dit Danton, vous êtes mon voisin.
Robespierre reprit:
--Il n'y a pas un moment à perdre. Demain vous recevrez votre commission en
règle, signée de tous les membres du comité de salut public. Ceci est une
confirmation de la commission, qui vous accréditera spécialement près des
représentants en mission, Philippeaux, Prieur de la Marne, Lecointre,
Alquier et les autres. Nous savons qui vous êtes. Vous pouvez faire Gauvain
général ou l'envoyer à l'échafaud. Vous aurez votre commission demain à
trois heures. Quand partirez-vous?
--A quatre heures, dit Cimourdain.
Et ils se séparèrent.
En rentrant chez lui, Marat prévint Simonne Evrard qu'il irait le lendemain
à la Convention.
LIVRE TROISIÈME
LA CONVENTION
I. LA CONVENTION
i.
Nous approchons de la grande cime.
Voici la Convention.
Le regard devient fixe en présence de ce sommet.
Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes.
Il y a l'Himalaya et il y a la Convention.
La Convention est peut-ètre le point culminant de l'histoire.
Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemblée, on ne se rendait
pas compte de ce qu'elle était. Ce qui échappait aux contemporains, c'était
précisément sa grandeur; on était trop effrayé pour être ébloui. Tout ce
qui est grand a une horreur sacrée. Admirer les médiocres et les collines,
c'est aisé; mais ce qui est trop haut, un génie aussi bien qu'une montagne,
une assemblée aussi bien qu'un chef-d'œuvre, vus de trop près, épouvantent.
Toute cime semble une exagération. Gravir fatigue. On s'essouffle aux
escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse à des aspérités qui
sont des beautés; les torrents, en écumant, dénoncent les précipices, les
nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De là
plus d'effroi que d'admiration. On éprouve ce sentiment bizarre, l'aversion
du grand. On voit les abîmes, on ne voit pas les sublimités; on voit le
monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord jugée La Convention.
La Convention fut toisée par les myopes, elle, faite pour être contemplée
par les aigles.
Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond,
dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la révolution
française.
ii
Le 14 juillet avait délivré.
Le 10 août avait foudroyé.
Le 21 septembre fonda.
Le 21 septembre, l'équinoxe, l'équilibre. _Libra_. La balance. Ce fut,
suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'Égalité et de la Justice
que la république fut proclamée. Une constellation fit l'annonce.
La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que
s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commença.
A toute idée il faut une enveloppe visible, à tout principe il faut une
habitation; une église, c'est Dieu entre quatre murs, à tout dogme il faut
un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problème à
résoudre, loger la Convention.
On prit d'abord le Manège, puis les Tuileries. On y dressa un châssis, un
décor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symétriques, une
tribune carrée, des pilastres parallèles, des socles pareils à des billots,
de longues étraves rectilignes, des alvéoles rectangulaire où se pressait
la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain,
des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes
droites on installa la Convention: dans cette géométrie on mit la tempête.
Sur la tribune le bonnet rouge était peint en gris. Les royalistes
commencèrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de
ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mâché, de ce panthéon de
boue et de crachat. Comme cela devait, disparaître vite! Les colonnes
étaient en douves de tonneau, les voûtes étaient en volige, les bas-reliefs
étaient en mastic, les entablements étaient en sapin, les statues étaient
en plâtre, les marbres étaient en peinture, les murailles étaient en toile;
et dans ce provisoire la France a fait de l'éternel.
Les murailles de la salle du Manège, quand la Convention vint y tenir
séance, étaient toutes couvertes des affiches qui avaient pullulé dans
Paris à l'époque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi
rentre. Bâtonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une
autre:--Paix là. Chapeaux sur la tête. Il va passer devant ses
juges.--Sur une autre:--Le roi a couché la nation en joue. Il a
fait long feu. À la nation de tirer maintenant.--Sur une autre:
--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-là que la Convention jugea
Louis XVI.
Aux Tuileries, où la Convention vint siéger le 10 mai 1793, et qui
s'appelèrent le Palais-National, la salle des séances occupait tout
l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appelé pavillon-Unité et le
pavillon Marsan appelé pavillon-Liberté. Le pavillon de Flore s'appelait
pavillon-Égalité. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait
à la salle des séances. Sous le premier étage occupé par l'assemblée, tout
le rez-de-chaussée du palais était une sorte de longue salle des gardes,
encombrée des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui
veillaient autour de la Convention. L'assemblée avait une garde d'honneur
qu'on appelait «les grenadiers de la Convention».
Un ruban tricolore séparait le château où était l'assemblée du jardin où le
peuple allait et venait.
Ce qu'était la salle des séances, achevons de le dire. Tout intéresse de ce
lieu terrible.
Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'était, entre deux larges
fenêtres, une haute statue de la Liberté.
Quarante-deux mètres de longueur, dix mètres de largeur, onze mètres de
hauteur, telles étaient les dimensions de ce qui avait été le théâtre du
roi et de ce qui devint le théâtre de la révolution. L'élégante et
magnifique salle bâtie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la
sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente,
sur laquelle s'échafaudaient les tribunes publiques, avait, détail qui vaut
la peine d'être noté, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau était
d'un seul morceau, et avait dix mètres de portée. Peu de cariatides ont
travaillé comme ce poteau: il a soutenu pendant des années la rude poussée
de la révolution. Il a porté l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le
bruit, le tumulte, l'immense chaos des colères, l'émeute. Il n'a pas
fléchi. Après la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire
l'a relayé.
Percier alors remplaça le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui
ont moins duré.
L'idéal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de
Rivoli a eu pour idéal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de
Carlsruhe a eu pour idéal un éventail; un gigantesque tiroir de commode,
tel semble avoir été l'idéal dr l'architecte qui construisit la salle où la
Convention vint siéger le 10 mai 1793; c'était long, haut et plat. À l'un
des grands côtés du parallélogramme était adossé un vaste demi-cirque;
c'était l'amphithéâtre des bancs des représentants, sans tables ni
pupitres: Garan-Coulon, qui écrivait beaucoup, écrivait sur son genou: en
face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de
Lepelletier-Saint-Fargeau; derrière la tribune, le fauteuil du président.
La tête du buste dépassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que,
plus tard, on l'ôta de là.
L'amphithéâtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, étagés les
uns derrière les autres; des tronçons de bancs prolongeaient cet
amphithéâtre dans les deux encoignures.
En bas, dans le fer à cheval au pied de la tribune, se tenaient les
huissiers.
D'un côté de la tribune, dans un cadre de bois noir, était appliqué au mur
une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages séparées par
une sorte de sceptre, la Déclaration des droits de l'homme; de l'autre
côté, il y avait une place vide qui plus tard fut occupée par un cadre
pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages étaient
séparées par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tête de
l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge à deux compartiments
pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux,
appuyés à un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrière cet autel, se
dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un énorme faisceau
romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le
mur, faisaient face aux représentants. Le président avait à sa droite
Lycurgue et à sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon.
Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue
corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de
l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche.
Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'à
la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne
droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il à Vadier.
Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de
laurier.
Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes
couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et
tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée.
Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette
muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni
rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes
en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes
étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des
grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges
démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules.
Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les
plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une
longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de
garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la
pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut
précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de
Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon à quelque chose
un évêque!_
La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les
jours d'insurrection, trois mille.
La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.
Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était
contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis
de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été
dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.
Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une
cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui
était le livre des procès-verbaux.
Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette
table.
On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient
hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher
Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud!_dit-il.
--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier.
Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte
avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.
À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres
de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il
y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de
ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers
de guillotine».
Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des
tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.
Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de
corridors, plein parfois d'un bruit farouche.
La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels
voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de
Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford,
on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les
Tuileries.
Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la
législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine,
les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au
pavillon-Unité, la guerre.
Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de
salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où
allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.
La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement
elle était à la droite du président.
Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient
du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de
l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et
profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait
et on sortait par là.
Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant
sur la terrasse des Feuillants.
Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand
venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de
nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances
aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à
l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues
s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot,
courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un.
--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? répond une voix
rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot.
En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées;
car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés.
Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de
l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du
peuple étaient nues.
Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le
farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention
offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis
«l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce
temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la
renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On
avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La
pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et
de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se
permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la
laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est
l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si
sobre qu'il devient maigre.
Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un
certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément
l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre,
le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures
gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur
les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et
dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait
partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants
comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
iv
Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne
pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas
de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles
dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se
menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui
des fantômes.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27