Quatrevingt Treize
V >>
Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 | 11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27
Dénombrement titanique.
À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe
d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille;
Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous
la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné,
qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal
Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin
endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père;
Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec
l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le
cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_
par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «_Je sais que «scélérat
veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._»
Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot:
_La révolution est finie_; Quinette, un de ceux qui précipitèrent
Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du
clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les
nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre;
Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet;
Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera détruit_, au moment
même où Brunswick disait: _Paris sera brûlé_; Jacob Dupont, le premier
qui cria: _Je suis athée_, et à qui Robespierre répondit:_L'athéisme
est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête
bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de
Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore
guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections;
Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations
Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire
par cette fière parole jetée aux montagnards: _Nous mourons parce que le
peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera_;
Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans
le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même;
Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation:
_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de
_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au
comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'écriait:
_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui
avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra
qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: _Ça m'ennuie de mourir.
J'aurais voulu voir la suite_; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le
deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques,
s'écriait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous
retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main!_ Buzot,
réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet,
qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par
l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être
adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres
encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de
Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand,
Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier,
Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.
De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front
bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans;
Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable
de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;
Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général;
l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau
bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas
de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille
charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une
inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans
récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort
n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui était entré dans Tripstadt,
dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix,
avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le
10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable
fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain,
devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon,
face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à
Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des
Jacobins;_ Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers
répondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant
déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait
chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait,
faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert,
mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: _Ni Robespierre ni
Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat,
Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne
était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât
pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de
la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain
Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:_Toute la terre
condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes;_
Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du
Pont-Neuf, disant: _Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de
bruit que la tête d'un autre homme;_ Chénier, frère d'André; Vadier, un
de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à
Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez
moi.--Où demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'eût étonné_, disait
Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride
avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:--_Viens, que je
T'assomme!_ criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: _Fais
d'abord décréter que je suis un bœuf_; Collot d'Herbois, ce lugubre
comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent
Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant
Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à
l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort
contre quiconque aurait sur lui la médaille _Louis XVI martyrisé_;
Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard
du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre,
marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph
Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait
que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet,
l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de
sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on
appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans
son _Noël des faux patriotes_, avait fait ce vers:
Leboeuf vit Legendre et beugla.
Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron
millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des
Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté,
car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait
qu'on dît _vous_ aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui
fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince,
Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: _Je
demande la priorité pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote à
haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui
provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert;
Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée;
Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la
Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs
montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma
dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de
Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg;
Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle;
Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le
guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa
vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui,
d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se
faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard,
Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.
En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se
dressait un homme, Robespierre.
v
Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui
est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements,
sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée
s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui
doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun
craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était
une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se
condensait en Sieyès.
Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au
tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont
faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui
l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à
la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il
prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars,
attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait
l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le
canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs;
ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille
Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci
étaient avec Sieyès.
Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine,
il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de
l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus
misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la
révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient
tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et
choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du
côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à
Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat
vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où
ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à
donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en
service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils
étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là
l'audace des turpitudes.
De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les
géants et dénouées par les nains.
vi
À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes.
L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui
admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de
mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des
esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns
avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot,
enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une
fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi
ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal
se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale;
Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux
se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de
religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et
plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux,
Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la
suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme
la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives,
Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire
naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art
avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la
tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard,
représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un
galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes,
hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et
philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les
déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de
réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses
extrémités, Robespierre avait l'œil fixé sur le droit; à l'autre extrémité,
Condorcet avait l'œil fixé sur le devoir.
Condorcet était un homme de rêverie et de clarté; Robespierre était un
homme d'exécution; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés
vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux
versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes
les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants
produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent
dans le soleil jusqu'à ceux qui vivent dans la foudre.
vii
On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à
l'oreille de Garat, l'ami de Clavière, ce mot redoutable: _Clavière a
conspiré partout où il a respiré._ Dans ce même recoin, commode aux
apartés et aux colères à demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querellé Romme
et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de
_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle où siégeaient,
se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui,
appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi
répondu l'un après l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean:
la mort.--Calès: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey:
la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis
que la justice humaine existe, a toujours mis l'écho du sépulcre sur le mur
du tribunal. On désignait du doigt, dans la tumultueuse mêlée des visages,
tous ces hommes d'où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel,
qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud,
qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait
L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort
Vite_! Goupilleau, qui avait crié: _L'échafaud tout de suite. La
lenteur aggrave la mort_; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre:
_La mort_; Thuriot, qui avait rejeté l'appel au peuple proposé par
Buzot: _Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante mille tribunaux!
Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant
de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, après son frère, s'était
écrié: _Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui
pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer à
l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaçant de
Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du
sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La
Mort_; Jean-Bon-Saint-André, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans
le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule: _Tant
que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort_; Chateauneuf-Randon,
qui avait jeté ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui
avait émis ce vœu: _Qu'on l'exécute Barrière Renversée_! la Barrière
Renversée c'était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit: _Qu'on
forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis
XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la réclusion.
Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit:
_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamné à faire un
métier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement.
Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes_; Zangiacomi, qui
avait dit: _La détention. Gardons Capet vivant comme épouvantail_;
Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont
Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres
sévères et, l'une après l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les
tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à
la main, et piquaient des épingles sous chaque vote.
Où est entrée la tragédie, l'horreur et la pitié restent.
Voir la Convention, à quelque époque de son règne que ce fût, c'était
revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait
mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces
haleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé
depuis dix-huit siècles, et l'avaient éteint; le décisif procès de tous
les rois dans un roi était comme le point de départ de la grande guerre
qu'elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à
laquelle on assistât, on voyait s'y projeter l'ombre portée de l'échafaud
de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la
démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des
Deux-Sèvres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la
vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le représentant,
oublié par l'histoire aujourd'hui, qui, après cette séance de trente-sept
heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par
l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La
Mort!_ et se rendormit.
Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore
dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq
mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et
terrible souffle des bouches humaines!
viii
Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes
publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et
la rue entrait dans l'assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat
sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces
irruptions étaient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise
curule. Mais c'est une cordialité redoutable que celle d'un peuple qui, un
jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante
mille fusils. A chaque instant, un défilé interrompait la séance; c'étaient
des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages, des
offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, portée par
des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos
soldats. «Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, curé d'Aubignan,
commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et
que sa cure lui soit conservée.» Les délégués des sections arrivaient
apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des
ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts à la patrie
par cette multitude en haillons, et demandaient pour récompense la
permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne
et Vallière venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La
section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme
posait un bonnet rouge sur la tête du président qui l'embrassait; «les
citoyennes de la section du Mail» jetaient des fleurs «aux législateurs»;
les «élèves de la patrie» venaient, musique en tête, remercier la
Convention d'avoir «préparé la prospérité du siècle»; les femmes de la
section des Gardes-Françaises offraient des roses; les femmes de la section
des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la
section du Temple venaient à la barre jurer _de ne s'unir qu'à de vrais
Républicains_; la section de Molière présentait une médaille de Franklin
qu'on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté; les
enfants-trouvés, déclarés enfants de la république, défilaient, revêtus de
l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze
arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_
contenait cette ligne: «Le président reçoit un bouquet des mains innocentes
d'une jeune beauté.» Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les
flattaient; ils disaient à la multitude:--_Tu es infaillible, tu es
irréprochable, tu es sublime_;--le peuple a un côté enfant, il aime
ces sucreries. Quelquefois l'émeute traversait l'assemblée, y entrait
furieuse et sortait apaisée comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et
qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant.
Parfois c'était moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la
porte des Tuileries des grils à rougir les boulets.
ix
En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée
produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où
bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de
cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière
parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à
jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la
tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre
l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La liberté du citoyen
finit où la liberté d'un autre citoyen commence_; ce qui résume en deux
lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée;
elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet
devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille-mère qu'elle
consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'orphelin qu'elle faisait
adopter par la patrie, l'innocence sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle
indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abolissait
l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait
l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école
normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la
commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait
l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par
le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue
banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle
donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés,
à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique,
à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En
même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent
dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique,
les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base
de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela,
servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience
humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse
devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et
assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les
sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la
Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et
sur les épaules ce tas de tigres, les rois.
x
Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là.
Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant
Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet
attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache,
tous exécrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer!
Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne siégeait qu'en bonnet phrygien,
ami de Robespierre, et voulant «après Louis XVI, guillotiner Robespierre»
par goût de l'équilibre; Massieu, collègue et ménechme de ce bon
Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser: Lehardy du
Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l'homme des
majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à
Paméla ce que Louvet était à Lodoïska; l'oratorien Daunou qui disait:
_Gagnons du temps_; Dubois-Crancé, à l'oreille de qui se penchait
Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait
devant Henriot criant: _Canonniers, à vos pièces_! Julien, qui
comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune
publique réservée uniquement aux femmes; Laloy qui décerna les honneurs de
la séance à l'évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et
coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'écriait: _C'est donc à qui se
déprêtrisera! Féraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tête, laissant. à
l'histoire cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salué la tête,
c'est-à-dire la victime, ou la pique, c'est-à-dire les assassins?
--Les deux frères Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se
haïssaient comme les deux frères Chénier.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 | 11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27