Quatrevingt Treize
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Il s'est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont
quelquefois à l'insu même de celui qui les prononce, l'accent fatidique des
révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir
brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s'ils
avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble
courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme
exaspérées par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne
suffit pour détacher l'avalanche. Un mot de trop peut être suivi d'un
écroulement. Si l'on n'avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On
dirait parfois que les évènements sont irascibles.
C'est de cette façon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris
qu'est tombée la tête de madame Elisabeth.
A la Convention, l'intempérance de langage était de droit.
Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les
flammèches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait.
--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Pétion, J'y viendrai, et vous le
verrez.--UNE VOIX: Mort à Marat!--MARAT: Le jour où Marat mourra, il n'y
aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n'y aura plus de
république.--Billaud-Varenne se lève et dit: Nous voulons...--Barère
l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un
membre a tiré l'épée contre moi.--AUDOIN: Président, rappelez à l'ordre
l'assassin. Le Président: Attendez.--PANIS: Président, je vous rappelle à
l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le curé de
Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son évêque, qui lui défend de se marier.
--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maîtresses, veut
empêcher les autres d'avoir des épouses.--UNE AUTRE VOIX: Prêtre, prends
femme!--Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient
l'assemblée. Un jour le représentant Ruamps monte à la tribune. Il avait
une «hanche» beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria:
--Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une «joue» à la David!
--Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une
fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le président fit arrêter
un interrupteur des tribunes.
Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre
prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantôt fixement, ce
qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout
portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres:
--On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus,
on connaît les traîtres; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent,
nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent
au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils
regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils
prennent garde à eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au
plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de
son banc, se renverse en arrière, et on l'entend fredonner:
Cadet Roussel fait des discours
Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.
Les imprécations se donnaient la réplique.--Conspirateur!--Assassin!
--Scélérat!--Factieux!--Modéré!--On se dénonçait au buste de Brutus qui
était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d'un côté à l'autre.
Poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Enorme
flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils étaient
adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles.
Montagnards, girondins, feuillants, modérantistes, terroristes, jacobins,
cordeliers; dix-huit prêtres régicides.
Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.
xi
Esprits en proie au vent.
Mais ce vent était un vent de prodige.
Etre un membre de la Convention, c'était être une vague de l'océan. Et ceci
était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y
avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était
celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et
démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la
Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l'un et soulevait
l'autre; elle emportait celui-ci en écume et brisait celui-là aux écueils.
Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle.
Imputer la révolution aux hommes, c'est imputer la marée aux flots.
La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou
mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais
laissez-la à celui qui l'a faite. Elle semble l'œuvre en commun des grands
évènements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la
résultante des évènements. Les évènements dépensent, les hommes payent. Les
évènements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille
Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le
21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais
Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des
greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom,
Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!
La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes
parts et que nous appelons la Nécessité.
Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se
dresse le Pourquoi? de l'histoire.
_Parce que_. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse
de celui qui sait tout.
En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la
civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à
cause du résultat, c'est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres
à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle.
La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des
révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé
au-dessus des tempêtes.
xii
Telle était cette Convention démesurée; camp retranché du genre humain
attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d'une armée
d'idées assiégées, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abîme. Rien
dans l'histoire n'est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace,
conclave et carrefour, aéropage et place publique, tribunal et accusé.
La Convention a toujours ployé au vent: mais ce vent sortait de la bouche
du peuple et était le souffle de Dieu.
Et aujourd'hui, après quatre-vingts ans écoulés, chaque fois que devant la
pensée d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention
apparaît, cet homme s'arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif
à ce grand passage d'ombres.
II. MARAT DANS LA COULISSE
Comme il l'avait annoncé à Simonne Evrard, Marat, le lendemain de la
rencontre de la rue du Paon, alla à la Convention.
Il y avait à la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui
qui plus tard offrit à la Convention une pendule décimale surmontée du
buste de Marat.
Au moment où Marat entrait, Chabot venait de s'approcher de Montaut.
--Ci-devant..., dit-il.
Montaut leva les yeux.
--Pourquoi m'appelles-tu ci-devant?
--Parce que tu l'es.
--Moi?
--Puisque tu étais marquis.
--Jamais.
--Bah!
--Mon père était soldat, mon grand-père était tisserand.
--Qu'est-ce que tu nous chantes là, Montaut?
--Je ne m'appelle pas Montaut.
--Comment donc t'appelles-tu?
--Je m'appelle Maribon.
--Au fait, dit Chabot, cela m'est égal.
Et il ajouta entre ses dents:
--C'est à qui ne sera pas marquis.
Marat s'était arrêté dans le couloir de gauche et regardait Montaut et
Chabot.
Toutes les fois que Marat entrait, il y avait une rumeur; mais loin de lui.
Autour de lui on se taisait. Marat n'y prenait pas garde. Il dédaignait le
«coassement du marais».
Dans la pénombre des bancs obscurs d'en bas. Coupé de l'Oise, Prunelle,
Villars, évêque, qui plus tard fut membre de l'Académie française,
Boutroue, Petit, Plaichard, Bonet, Thibaudeau, Valdruche, se le montraient
du doigt.
--Tiens! Marat!
--Il n'est donc pas malade?
--Si, puisqu'il est en robe de chambre.
--En robe de chambre?
--Pardieu oui!
--Il se permet tout!
--Il ose venir ainsi à la Convention!
--Puisqu'un jour il y est venu coiffé de lauriers, il peut bien y venir en
robe de chambre!
--Face de cuivre et dents de vert-de-gris.
--Sa robe de chambre paraît neuve.
--En quoi est-elle?
--En reps.
--Rayé.
--Regardez donc les revers.
--Ils sont en peau.
--De tigre.
--Non, d'hermine.
--Fausse.
--Et il a des bas!
--C'est étrange.
--Et des souliers à boucles.
--D'argent!
--Voilà ce que les sabots de Camboulas ne lui pardonneront pas.
Sur d'autres bancs on affectait de ne pas voir Marat. On causait d'autre
chose. Santhonax abordait Dussaulx.
--Vous savez, Dussaulx?
--Quoi?
--Le ci-devant comte de Brienne?
--Qui était à la Force avec le ci-devant duc de Villeroy?
--Oui.
--Je les ai connus tous les deux. Eh bien?
--Ils avaient si grand'peur qu'ils saluaient tous les bonnets rouges de
tous les guichetiers, et qu'un jour ils ont refusé de jouer une partie de
piquet parce qu'on leur présentait un jeu de cartes à rois et à reines.
--Eh bien?
--On les a guillotinés hier.
--Tous les deux?
--Tous les deux.
--En somme, comment avaient-ils été dans la prison?
--Lâches.
--Et comment ont-ils été sur l'échafaud?
--Intrépides.
Et Dussaulx jetait cette exclamation:
--Mourir est plus facile que vivre.
Barère était en train de lire un rapport: il s'agissait de la Vendée. Neuf
cents hommes du Morbihan étaient partis avec du canon pour secourir Nantes.
Redon était menacé par les paysans. Paimboeuf était attaqué. Une station
navale croisait à Maindrin pour empêcher les descentes. Depuis Ingrande
jusqu'à Maure, toute la rive gauche de la Loire était hérissée de batteries
royalistes. Trois mille paysans étaient maîtres de Pornic. Ils criaient
_Vivent les Anglais!_ Une lettre de Santerre à la Convention, que Barère
lisait, se terminait ainsi: «Sept mille paysans ont attaqué Vannes. Nous
les avons repoussés, et ils ont laissé dans nos mains quatre canons...»
--Et combien de prisonniers? interrompit une voix.
Barère continua...--Post-scriptum de la lettre: «Nous n'avons pas de
prisonniers, parce que nous n'en faisons plus[1].»
[Footnote 1: _Moniteur_, t. XIX, p. 81.]
Marat toujours immobile n'écoutait pas, il était comme absorbé par une
préoccupation sévère.
Il tenait dans sa main et froissait entre ses doigts un papier sur lequel
quelqu'un qui l'eût déplié eût pu lire ces lignes, qui étaient de
l'écriture de Momoro et qui étaient probablement une réponse à une question
posée par Marat:
«--Il n'y a rien à faire contre l'omnipotence des commissaires délégués,
surtout contre les délégués du Comité de salut public. Génissieux a eu beau
dire dans la séance du 6 mai: «_Chaque commissaire est plus qu'un
Roi_», cela n'y fait rien. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Massade à
Angers, Trullard à Saint-Amand, Nyon près du général Marcé, Parrein à
l'armée des Sables, Millier à l'armée de Niort, sont tout-puissants. Le
club des Jacobins a été jusqu'à nommer Parrein général de brigade. Les
circonstances absolvent tout. Un délégué du Comité de salut public tient en
échec un général en chef.»
Marat acheva de froisser le papier, le mit dans sa poche, et s'avança
lentement vers Montaut et Chabot qui continuaient à causer et qui ne
l'avaient pas vu entrer.
Chabot disait:
--Maribon ou Montaut, écoute ceci: je sors du comité de salut public.
--Et qu'y fait-on?
--On y donne un noble à garder à un prêtre.
--Ah!
--Un noble comme toi...
--Je ne suis pas noble, dit Montaut.
--A un prêtre...
--Comme toi.
--Je ne suis pas prêtre, dit Chabot.
Tous deux se mirent à rire.
--Précise l'anecdote, repartit Montaut.
Voici ce que c'est. Un prêtre appelé Cimourdain est délégué avec pleins
pouvoirs près d'un vicomte nommé Gauvain; ce vicomte commande la colonne
expéditionnaire de l'armée des Côtes. Il s'agit d'empêcher le noble de
tricher et le prêtre de trahir.
--C'est bien simple, répondit Montaut. Il n'y a qu'à mettre la mort dans
l'aventure.
--Je viens pour cela, dit Marat.
Ils levèrent la tête.
--Bonjour, Marat, dit Chabot, tu assistes rarement à nos séances.
--Mon médecin me commande les bains, répondit Marat.
--Il faut se défier des bains, reprit Chabot; Sénèque est mort dans un
bain.
Marat sourit:
--Chabot, il n'y a pas ici de Néron.
--Il y a toi, dit une voix rude.
C'était Danton qui passait et qui montait à son banc.
Marat ne se retourna pas.
Il pencha sa tête entre les deux visages de Montaut et de Chabot.
--Ecoutez. Je viens pour une chose sérieuse. Il faut qu'un de nous trois
propose aujourd'hui un projet de décret à la Convention.
--Pas moi, dit Montaut; on ne m'écoute pas, je suis marquis.
--Moi, dit Chabot, on ne m'écoute pas, je suis capucin.
--Et moi, dit Marat, on ne m'écoute pas, je suis Marat.
Il y eut entre eux un silence.
Marat préoccupé n'était pas aisé à interroger. Montaut pourtant hasarda une
question.
--Marat, quel est le décret que tu désires?
--Un décret qui punisse de mort tout chef militaire qui fait évader un
rebelle prisonnier.
Chabot intervint.
--Ce décret existe. On a voté cela fin avril.
--Alors c'est comme s'il n'existait pas, dit Marat. Partout, dans toute la
Vendée, c'est à qui fera évader les prisonniers, et l'asile est impuni.
--Marat, c'est que le décret est en désuétude.
--Chabot, il faut le remettre en vigueur.
--Sans doute.
--Et pour cela parler à la Convention.
--Marat, la Convention n'est pas nécessaire; le comité de salut public
suffit.
--Le but est atteint, ajouta Montaut, si le comité de salut public fait
placarder le décret dans toutes les communes de la Vendée, et fait deux ou
trois bons exemples.
--Sur les grandes têtes, reprit Chabot. Sur les généraux.
Marat grommela:--En effet, cela suffira.
--Marat, repartit Chabot, va toi-même dire cela au comité de salut public.
Marat le regarda entre les deux yeux, ce qui n'était pas agréable, même
pour Chabot.
--Chabot, dit-il, le comité de salut public, c'est chez Robespierre. Je ne
vais pas chez Robespierre.
--J'irai, moi, dit Montaut.
--Bien, dit Marat.
Le lendemain était expédié dans toutes les directions un ordre du comité de
salut public enjoignant d'afficher dans les villes et villages de Vendée et
de faire exécuter strictement le décret portant peine de mort contre toute
connivence dans les évasions de brigands et d'insurgés prisonniers.
Ce décret n'était qu'un premier pas. La Convention devait aller plus loin
encore. Quelques mois après, le 11 brumaire au 11 novembre 1795, à propos
de Laval qui avait ouvert ses portes aux Vendéens fugitifs, elle décréta
que toute ville qui donnerait asile aux rebelles serait démolie et
détruite.
De leur côté, les princes de l'Europe, dans le manifeste du duc de
Brunswick, inspiré par les émigrés et rédigé par le marquis de Linnon,
intendant du duc d'Orléans, avaient déclaré que tout français pris les
armes à la main serait fusillé, et que, si un cheveu tombait de la tête du
roi, Paris serait rasé.
Sauvagerie contre barbarie.
TROISIÈME PARTIE
EN VENDÉE
LIVRE PREMIER
LA VENDÉE
I. LES FORÊTS
Il y avait alors en Bretagne sept forêts horribles. La Vendée, c'est la
révolte-prêtre. Cette révolte a eu pour auxiliaire la forêt. Les ténèbres
s'entr'aident.
Les sept forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre
le passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de
tour; la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque
inaccessible du côté de Baignon, avec une retraite facile sur Concornet qui
était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin
des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; c'est là
que Puysaye perdit Focard; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour
bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain
et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées.
Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de _seigneur des Sept-Forêts_.
C'était le vicomte de Fontenay, prince breton.
Car le prince breton existait, distinct du prince français. Les Rohan
étaient princes bretons. Garnier de Saintes, dans son rapport à la
Convention, 13 nivôse an II, qualifie ainsi le prince de Talmont: «Ce Capet
des brigands, souverain du Maine et de la Normandie.»
L'histoire des forêts bretonnes, de 1792 à 1800 pourrait être faite à part,
et elle se mêlerait de la vaste aventure de la Vendée comme une légende.
L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est
d'une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c'est
l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste, l'histoire et la
légende ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel.
La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète
l'histoire; il faut l'histoire pour l'ensemble et la légende pour le
détail.
Disons que la Vendée en vaut la peine. La Vendée est un prodige.
Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et
magnifique, a désolé et enorgueilli la France. La Vendée est une plaie qui
est une gloire.
A de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour
les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité, en
violence et en barbarie. Le philosophe hésite à accuser. Il tient compte du
trouble que produisent les problèmes. Les problèmes ne passent point
sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages.
Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme, d'un
côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces
évènements incomparables, menace immense de tous les bienfaits à la fois,
accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux, amélioration
démesurée et inintelligible, qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet
homme à l'œil clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de châtaignes,
borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque
hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour
boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie,
inculte et brodé, tatouant ses habits, comme ses ancêtres les celtes
avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau,
Parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée,
piquant ses bœufs, aiguisant sa faulx, sarclant son blé noir, pétrissant sa
galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite,
croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et aussi à
la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, laboureur dans la
plaine, pêcheur sur la côte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois,
ses seigneurs, ses prêtres, ses poux: pensif, immobile souvent des heures
entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer.
Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté.
II. LES HOMMES
Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le
cache.
Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement;
c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage
que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages, ces vastes
broussailles étaient des gîtes d'immobilité et de silence; pas de solitude
d'apparence plus morte et plus sépulcrale; si l'on eût pu, subitement et
d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on eût brusquement vu
dans cette ombre un fourmillement d'hommes.
Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des le couvercles de
pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous
terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que
Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; là
c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte
il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.
Une des plus sauvages clairières du bois de Misdon, toute perforée de
galeries et de cellules où allait et venait un peuple mystérieux,
s'appelait «la Grande ville». Une autre clairière non moins déserte en
dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait «la Place royale».
Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme
y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles
creusées sous les racines des arbres. Cela datait des druides, et
quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les
larves de la légende et les monstres de l'histoire, tout avait passé sur ce
noir pays. Teutatès, César, Noël, Néomène, Geoffroy d'Angleterre,
Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclair, la maison française de Blois, la maison
anglaise de Montfort, les rois et les ducs, les neuf barons de Bretagne,
les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les comtes de
Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, René II,
vicomte de Rohan, les gouverneurs pour le roi, le «bon duc de Chaulnes»
branchant les paysans sous les fenêtres de madame de Sévigné, au quinzième
siècle les boucheries seigneuriales, au seizième et au dix-septième siècles
les guerres de religion, au dix-huitième siècle les trente mille chiens
dressés à chasser aux hommes; sous ce piétinement effroyable le peuple
avait pris le parti de disparaître. Tour à tour les troglodytes pour
échapper aux celtes, les celtes pour échapper aux romains, les bretons pour
échapper aux normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les
contrebandiers pour échapper aux gabelous, s'étaient réfugiés d'abord dans
les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la
tyrannie réduit les nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous
toutes ses espèces, la conquête, la féodalité, le fanatisme, le fisc,
traquaient cette misérable Bretagne éperdue, sorte de battue inexorable qui
ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se
terraient.
L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes,
et les tanières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république
française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette
délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves.
III. CONNIVENCE DES HOMMES ET DES FORÊTS
Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent
servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de
toutes les autres.
Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé
en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries.
Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté
était d'y respirer. On a de certains chiffres étranges qui font comprendre
cette puissante organisation de la vaste émeute paysanne.
En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du de Talmont, on
n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y
avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac,
on ne voyait personne, et il avait huit mille hommes. Ces deux forêts, le
Pertre et Meulac, ne comptent pourtant pas parmi les grandes forêts
bretonnes. Si l'on marchait là-dessus, c'était terrible. Ces halliers
hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe
sous-jacent, étaient comme d'énormes éponges obscures d'où, sous la
pression de ce pied gigantesque, la révolution, jaillissait la guerre
civile.
Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous
les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient,
bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de
dispersion, avalanche puis poussière, colosses ayant le don de
rapetissement, géants pour combattre, nains pour disparaître. Des jaguars
ayant des mœurs de taupes.
Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous
des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les
broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout
épars, des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les
hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits
d'embûches et de pièges, les métairies, ravinées de fossés et palissadées
d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées
républicaines.
Cet ensemble était ce qu'on appelait le Bocage.
Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était
à Jean Chouan; il y avait le bois de Gennes qui était à Taillefer; il y
avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant; le bois de la
Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l'Apôtre saint Paul, chef du
camp de la Vache-Noire; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique
Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de
Juvardeil; il y avait le bois de Charreau où Pimousse et Petit-Prince,
attaqués par la garnison de Châteauneuf, allaient prendre à bras-le-corps
dans les rangs républicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers;
le bois de la Heureuserie, témoin de la déroute du poste de Longue-Faye; le
bois de l'Aulne d'où l'on épiait la route entre Rennes et Laval; le bois de
la Gravelle qu'un prince de la Trémoille avait gagné eu jouant à la boule;
le bois de Lorges dans les Côtes-du-Nord, où Charles de Boishardy régna
après Bernard de Villeneuve; le bois de Bagnard près Foutenay, où Lescure
offrit le combat à Chalbos qui, étant un contre cinq, l'accepta; le bois de
la Durondais que se disputèrent jadis Alain le Redru et Hérispoux, fils de
Charles le Chauve; le bois de Croqueloup, sur la lisière de cette lande où
Coquereau tondait les prisonniers; le bois de la Croix-Bataille qui assista
aux insultes homériques de Jambe-d'Argent à Morière et de Morière à
Jambe-d'Argent; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un
bataillon de Paris. Bien d'autres encore.
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