Quatrevingt Treize
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Dans plusieurs de ces forêts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des
villages souterrains groupés autour du terrier du chef; mais il y avait
encore de véritables hameaux de huttes basses cachés sous les arbres, et si
nombreux que parfois la forêt en était remplie. Souvent les fumées les
trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont restés célèbres,
Lorrière, près de Létang, et, du côté de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de
cabanes appelé la Rue-de-Bau.
Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils
utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes
celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui,
oubliés, moururent de faim. C'étaient d'ailleurs des maladroits qui
n'avaient pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle fait
de mousse et de branches était si artistement façonné, qu'impossible à
distinguer du dehors dans l'herbe. Il était très facile à ouvrir et à
fermer du dedans. Ces repaires étaient creusés avec soin. On allait jeter à
quelque étang voisin la terre qu'on ôtait du puits. La paroi intérieure et
le sol étaient tapissés de fougère et de mousse. Ils appelaient ce réduit
«la loge». On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu,
sans pain et sans air.
Remonter sans précaution parmi les vivants et se déterrer hors de propos
était grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une armée en marche.
Bois redoutables; pièges à doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les
blancs n'osaient sortir.
IV. LEUR VIE SOUS TERRE
Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à
tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou
bien ils priaient pour tuer le temps. _Tout le jour_, dit Bourdoiseau,
_Jean Chouan nous faisait chapeletter_.
Il était presque impossible, la saison venue, d'empêcher ceux du Bas-Maine
de sortir pour se rendre à la Fête de la Gerbe. Quelques-uns avaient des
idées à eux. Denys, dit Tranche-Montagne, se déguisait en femme pour aller
à la comédie à Laval; puis il rentrait dans son trou.
Brusquement ils allaient se faire tuer, quittant le cachot pour le
sépulcre.
Quelquefois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient
si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu
des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé;
ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement, c'était
signe que les royalistes avaient le dessous; si les feux saccadés
continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le
dessus. Les blancs poursuivaient toujours: les bleus jamais, ayant le pays
contre eux.
Ces belligérants souterrains étaient admirablement renseignés. Bien de plus
rapide que leurs communications, rien de plus mystérieux. Ils avaient rompu
tous les ponts, ils avaient démonté toutes les charrettes, et ils
trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais
d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de
ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson.
Tel paysan qui avait l'air stupide passait portant des dépêches dans son
bâton, qui était creux.
Un ancien constituant, Boétidoux, leur fournissait, pour aller et venir
d'un bout à l'autre de la Bretagne, des passeports républicains nouveau
modèle, avec les noms en blanc, dont ce traître avait des liasses. Il était
impossible de les surprendre. _Des secrets livres_, dit Puysaye à
_plus de quatre cent mille individus ont été religieusement gardés_.
Il semblait, que ce quadrilatère fermé au sud par la ligne des Sables à
Thouars, à l'est par la ligne de Thouars à Saumur et par la rivière de
Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même appareil
nerveux, et qu'un point de ce sol ne pût tressaillir sans que tout
s'ébranlât. En un clin d'oeil on était informé de Noirmoutier à Luçon, et
le camp de la Loué savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. Ou
eût dit que les oiseaux s'en mêlaient. Hoche écrivait, 7 messidor, an III:
_On croirait qu'ils ont des télégraphes_.
C'étaient des clans, comme eu Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine.
Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler.
V. LEUR VIE EN GUERRE
Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse
abondaient. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers du Bocage et
les contrebandiers du Loroux.
C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la
levée de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six
cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à
la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un
premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois
avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui
ignoré, fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les
royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à
marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres.
Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats. Cathelineau dix mille,
Stofflet vingt mille, et Charette fut maître de Noirmoutier. Le vicomte de
Scépeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie l'Entre-Vilaine-et-
Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de
Guéménée, et l'abbé Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes,
peu de chose suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé
assermenté, d'un _prêtre jureur_, comme ils disaient, un gros chat noir
qui sautait brusquement dehors pendant la messe--_C'est le diable!_
criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu
sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleds et pour franchir les
ravins, ils avaient leur long bâton de quinze pieds de long, _la ferte_,
arme de combat et de fuite. Au plus fort des mêlées, quand les paysans
attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de
combat une croix ou une chapelle, tous tombaient, à genoux et disaient
leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se
relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils
chargeaient leur fusil en courant; c'était leur talent. On leur faisait
accroire ce qu'on voulait: les prêtres leur montraient d'autres prêtres
dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leur disaient:
_Ce sont des guillotinés ressuscités._ Ils avaient leurs accès de
chevalerie; ils honorèrent Fresque, un porte-drapeau républicain qui
s'était fait sabrer sans lâcher son drapeau. Ces paysans raillaient; ils
appelaient les prêtres mariés républicains des _sans-calottes devenus
sans-culottes_. Ils commencèrent par avoir peur des canons; puis ils se
jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un
beau canon de bronze qu'ils baptisèrent _le Missionnaire_: puis un autre
qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de
Richelieu et une figure de la Vierge; ils l'appelèrent _Marie-Jeanne_.
Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de
laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans; puis ils reprirent
Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le
drapeau fleurdelysé en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux
femmes qui passaient. Mais deux canons, c'était peu. Stofflet avait pris
Marie-Jeanne; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l'assaut
à Jallais, et prit un troisième canon; Forest attaqua Saint-Florent et eu
prit un quatrième. Deux autres capitaines, Chouppes et Saint-Pol, firent
mieux: ils figurèrent des canons par des troncs d'arbres coupés, et des
canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient
vaillamment, ils firent reculer les bleus à Mareuil. C'était là leur
grande époque. Plus tard, quand Chalbos mit en déroute La Marsonnière, les
paysans laissèrent derrière eux sur le champ de bataille déshonoré trente-
deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes
français, et l'on envoyait «des fonds à monseigneur, écrivait Nantiat le
10 mai 1794, parce qu'on a dit à M. Pitt que cela était décent». Mélinet,
dans un rapport du 31 mars, dit: «Le cri des rebelles est _Vivent les
Anglais!_» Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévots étaient des
voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard
la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: «J'ai préservé plusieurs
fois le bourg de Pélan du pillage.» Et plus loin, page 454, il se prive
d'entrer à Montfort: «Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons
des jacobins.» Ils détroussèrent Chollet; ils mirent à sac Challans. Après
avoir manqué Granville, ils pillèrent Ville-Dieu. Ils appelaient _masse
jacobine_ ceux des campagnards qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les
exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des
soldats et le massacre comme des brigands. Fusiller les «patauds», c'est-
à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela «se décarêmer». A
Fontenay, un de leurs prêtres, le curé Barbotin, abattit un vieillard d'un
coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines,
gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit
sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à
trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente
s'appelait «le chapelet». On adossait la chaîne à une fosse creusée et
l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on
les enterrait tout de même. Nous avons revu ces mœurs. Joubert, président
du district, eut les poings sciés. Ils mettaient aux prisonniers bleus des
menottes coupantes, forgées exprès. Ils les assommaient sur les places
publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: _Fraternité; le
chevalier Charrette_, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir
noué sur les sourcils, brûla la ville de Pornic et les habitants dans les
maisons. Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur
répliquait à la terreur. L'insurgé breton avait presque la figure de
l'insurgé grec, veste courte, fusil en bandoulière, jambières, larges
braies pareilles à la fustanelle; le gars ressemblait au klephte. Henri de
La Rochejaquelein, à vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un
bâton et une paire de pistolets. L'armée vendéenne comptait cent
cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des sièges en règle; ils tinrent
trois jours Bressuire bloquée. Dix mille paysans, un vendredi saint,
canonnèrent la ville des Sables à boulets rouges. Il leur arriva de
détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains, de Montigné
à Courbeveilles. À Thouars, sur la haute muraille, on entendait ce
dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars:--Carle!--Me voilà.--
Tes épaules que je monte dessus.--Faites.--Ton fusil.--Prenez.--Et La
Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans échelles ces tours
qu'avait assiégées Duguesclin. Ils préféraient une cartouche à un louis
d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur
semblait simple; alors les chefs criaient: _Jetez vos sabots, gardez vos
Fusils!_ Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et
allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie
républicaine; plus tard d'Elbée en demanda aux anglais. Quand l'ennemi
approchait, s'ils avaient des blessés, ils les cachaient dans les blés ou
dans les fougères vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre.
D'uniformes point. Leurs vêtements se délabraient. Paysans et
gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers
portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du théâtre de
la Flèche; Le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un
chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'écharpe
et la ceinture blanches; les grades se distinguaient par le noeud.
Stofflet avait un noeud rouge; La Rochejaquelein avait un noeud noir;
Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait
le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes,
madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein; Thérèse
de Mollien, maitresse de La Rouarie, laquelle brûla la liste des chefs de
paroisse; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre à la main,
ralliant les paysans au pied de la grosse tour du chàteau du Puy-Rousseau,
et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que,
prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps épique était
cruel. On était des furieux. Madame de Lescure faisait exprès marcher son
cheval sur les républicains gisant hors de combat: _morts_, dit-elle:
blessés, peut-être. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais.
Madeleine Fleury, du Théâtre-Français; passa de La Rouarie à Marat, mais
par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats;
M. de Sapinaud ne savait pas l'orthographe, il écrivait: «nous _orions_ de
notre _cauté._» Les chefs s'entre-haïssaient; les capitaines du marais
criaient: _A bas ceux du pays haut!_ Leur cavalerie était peu nombreuse et
difficile à former. Puysaye écrit: _Tel homme qui me donne gaîment ses
deux fils devient froid si je lui demande un de ses Chevaux._ Fertes,
fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches
gourdins ferrés et cloutés, c'étaient là leurs armes; quelques-uns
portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient à
grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines,
des cépées, des chemins creux, s'égaillaient, c'est-à-dire faisaient le
croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient et se dissipaient. Quand
ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'arbre de la
liberté, le brûlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs
allures étaient nocturnes. Règle du vendéen: être toujours inattendu. Ils
faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur
passage. Le soir venu, après avoir fixé, entre chefs et en conseil de
guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les postes
républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière,
ôtaient leurs sabots, et filaient en longues colonnes, à travers les bois,
pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot,
sans un souffle. Marche de chats dans les ténèbres.
VI. L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME
La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes,
femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donné
par Tuffin de la Rouarie.
Les fédéralistes aidaient; la Vendée eut pour complice la Gironde. La
Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se
coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui fraternisait
avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son
maire, et Gardembas, notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à
Mondins, Chassan à Lyon, Rabant-Saint-Etienne à Nîmes, Meillan et Duchâtel
en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.
Il y a en deux Vendées: la grande, qui faisait la guerre des forêts, la
petite, qui faisait la guerre des buissons; là est la nuance qui sépare
Charette de Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande était
corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis,
lieutenant-général des armées du roi, et grand-croix de Saint-Louis; Jean
Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au
paladin.
Quant à ces chefs magnanimes: Bonchamp, Leseure, La Rochejaquelein, ils se
trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre
devait suivre. Se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris, une
coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et
d'oremus aboyant autour de _la Marseillaise_, la cohue des sabots se
ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay châtièrent cette folie.
Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté
cette enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin
complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein.
La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus
qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est
contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur,
chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête
des bois.
La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée.
La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il
y a cette différence entre l'insurgé de montagne comme le suisse et
l'insurgé de forêt comme le vendéen, que, presque toujours, fatale
influence du milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des
préjugés. L'un plane, l'autre rampe. L'un combat pour l'humanité, l'autre
pour la solitude; l'un veut la liberté, l'autre veut l'isolement; l'un
défend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les
héros de Morat. L'un a affaire aux précipices, l'autre aux fondrières; l'un
est l'homme des torrents et des écumes, l'autre est l'homme des flaques
stagnantes d'où sort la fièvre; l'un a sur la tête l'azur, l'autre une
broussaille; l'un est sur une cime, l'autre est dans une ombre.
L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les
bas-fonds.
La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade; l'une inspire
l'audace, l'autre le piège. L'antiquité plaçait les dieux sur les faites et
les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage; demi-homme,
demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un
Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire
de Guillaume Tell; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits
contre la nuit qui emplissent les poèmes de l'Inde, on apertçoit
l'Himalaya. La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la
montagne; la Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est
barbare.
La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est
complice, plus qu'on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on
est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création; on sent une
sourde provocation de la nature; le désert est parfois malsain à la
conscience, surtout à la conscience peu éclairée: la conscience peut être
géante, cela fait Socrate et Jésus; elle peut être naine, cela fait Attrée
et Judas. La conscience petite est vite reptile; les futaies
crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont
une fatale fréquentation pour elle; elle subit là la mystérieuse
infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les
mirages inexpliqués, les effarements d'heure ou de lieu jettent l'homme
dans une sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en
temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la
brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le chemin du
meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un
double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves.
Quand l'homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l'obscurité de
la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence; de là dans l'homme
des ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de
certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers
les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait
presque dire qu'il y a des lieux scélérats.
Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et
Plélan!
Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales; les horizons
circonscrits engendrent les idées partielles; ce qui condamne quelquefois
de grands coeurs à être de petits esprits; témoin Jean Chouan.
Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même
du progrès.
Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de
l'idée locale contre l'idée universelle. Paysans contre patriotes.
VII. LA VENDÉE A FINI LA BRETAGNE
La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était
révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois,
elle a eu tort. Et pourtant au fond, contre la révolution comme contre la
monarchie, contre les représentants en mission comme contre les gouverneurs
ducs et pairs, contre la planche aux assignats comme contre la ferme des
gabelles, quels que fussent les personnages combattant. Nicolas Rapin,
François de La Noue, le capitaine Pluviaut et la dame de la Garnache, ou
Stofflet, Coquereau et Lechandelier de Pierreville, sous M. de Rohan contre
le roi et sous M. de La Rochejaquelein pour le roi, c'était toujours la
même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre
l'esprit central.
Ces antiques provinces étaient un étang; courir répugnait à cette eau
dormante; le vent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait.
Finisterre; c'était là que finissait la France, que le champ donné à
l'homme se terminait et que la marche des générations s'arrêtait. Halte!
criait l'océan à la terre et la barbarie à la civilisation. Toutes les fois
que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la
royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou
dans le sens de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse.
Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Le Marais prend sa
fourche, le Bocage prend sa carabine. Toutes nos tentatives, notre
initiative en législation et en éducation, nos encyclopédies, nos
philosophies, nos génies, nos gloires, viennent échouer devant le Houroux;
le tocsin de Bazouges menace la révolution française, la lande du Faon
s'insurge contre nos orageuses places publiques, et la cloche du
Haut-des-Prés déclare la guerre à la Tour du Louvre.
Surdité terrible.
L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.
Échauffourée colossale, chicane de titans, rébellion démesurée, destinée à
ne laisser à l'histoire qu'un mot, la Vendée, mot illustre et noir; se
suicidant pour des absents, dévouée à l'égoïsme, passant son temps à faire
à la lâcheté l'offre d'une immense bravoure; sans calcul, sans stratégie,
sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, sans responsabilité;
montrant à quel point la volonté peut être l'impuissance; chevaleresque et
sauvage; l'absurdité en rut, bâtissant contre la lumière un garde-fou de
ténèbres; l'ignorance faisant à la vérité, à la justice, au droit, à la
raison, à la délivrance, une longue résistance bête et superbe; l'épouvante
de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des
champs, l'écrasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des
villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la
torche dans les chaumes, l'épée dans les coeurs, l'effroi de la
civilisation, l'espérance de M. Pitt; telle fut cette guerre, essai
inconscient de parricide.
En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la
vieille ombre bretonne et de percer cette broussaille de toutes les flèches
de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès. Les catastrophes ont
une sombre façon d'arranger les choses.
LIVRE DEUXIÈME
LES TROIS ENFANTS
I. _PLUS QUAM CIVILIA BELLA_
L'été de 1792 avait été très pluvieux; l'été de 1793 fut très chaud. Par
suite de la guerre civile, il n'y avait, pour ainsi dire plus de chemins en
Bretagne. On y voyageait pourtant, grâce à la beauté de l'été. La meilleure
route est une terre sèche.
A la fin d'une sereine journée de juillet, une heure environ après le
soleil couché, un homme à cheval, qui venait du côté d'Avranches, s'arrêta
devant la petite auberge dite la Croix-Branchard, qui était à l'entrée de
Pontorson, et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait
encore il y a quelques années: _Bon cidre à depoteyer._ Il avait fait chaud
tout le jour, mais le vent commençait à souffler.
Ce voyageur était enveloppé d'un ample manteau qui couvrait la croupe de
son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui
n'était point sans hardiesse dans ce pays de haies et de coups de fusil où
une cocarde était une cible. Le manteau noué au cou s'écartait pour laisser
les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et
deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait
dépassait le manteau.
Au bruit du cheval qui s'arrêtait, la porte de l'auberge s'ouvrit, et
l'aubergiste parut, une lanterne à la main. C'était l'heure intermédiaire;
il faisait jour sur la route et nuit dans la maison.
L'hôte regarda la cocarde.
--Citoyen, dit-il, vous arrêtez-vous ici?
--Non.
--Où donc allez-vous?
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