A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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--A Dol.

--En ce cas, retournez à Avranches ou restez à Pontorson.

--Pourquoi?

--Parce qu'on se bat à Dol.

--Ah! dit le cavalier.

Et il reprit:

--Donnez l'avoine à mon cheval.

L'hôte apporta l'auge, y vida un sac d'avoine, et débrida le cheval qui se
mit souffler et à manger.

Le dialogue continua.

--Citoyen, est-ce un cheval de réquisition?

--Non.

--Il est à vous?

--Oui. Je l'ai acheté et payé.

--D'où venez-vous?

--De Paris.

--Pas directement?

--Non.

--Je crois bien, les routes sont interceptées. Mais la poste marche encore.

--Jusqu'à Alençon. J'ai quitté la poste là.

--Ah! il n'y aura bientôt plus de postes en France. Il n'y a plus de
chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les
fourrages sont hors de prix. J'ai été maître de poste et me voilà
gargotier. Sur treize cent treize maîtres de poste qu'il y avait, deux
cents ont donné leur démission. Citoyen, vous avez voyagé d'après le
nouveau tarif?

--Du premier mai. Oui.

--Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dans le cabriolet, cinq
sous dans le fourgon. C'est à Alençon que vous avez acheté ce cheval?

--Oui.

--Vous avez marché aujourd'hui toute la journée?

--Depuis l'aube.

--Et hier?

--Et avant-hier.

--Je vois cela. Vous êtes venu par Domfront et Mortain.

--Et Avranches.

--Croyez-moi, reposez-sous, citoyen. Vous devez être fatigué, votre cheval
l'est.

--Les chevaux ont droit à la fatigue, les hommes non.

Le regard de l'hôte se fixa de nouveau sur le voyageur. C'était une figure
grave, calme et sévère, encadrée de cheveux gris.

L'hôtelier jeta un coup d'oeil sur la route qui était déserte à perte de
vue, et dit:

--Et vous voyagez seul comme cela?

--J'ai une escorte.

--Où ça?

--Mon sabre et mes pistolets.

L'aubergiste alla chercher un seau d'eau et fit boire le cheval, et,
pendant que le cheval buvait, l'hôte considérait le voyageur et se disait
en lui-même:--C'est égal, il a l'air d'un prêtre.

Le cavalier reprit:

--Vous dites qu'on se bat à Dol?

--Oui. Ça doit commencer dans ce moment-ci.

--Qui est-ce qui se bat?

--Un ci-devant contre un ci-devant.

--Vous dites?

--Je dis qu'un ci-devant qui est pour la république se bat contre un
ci-devant qui est pour le roi.

--Mais il n'y a plus de roi.

--Il y a le petit. Et le curieux, c'est que les deux ci-devant sont deux
parents.

Le cavalier écoutait attentivement. L'aubergiste poursuivit:

--L'un est jeune, l'autre est vieux. C'est le petit-neveu qui se bat
contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote.
L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah! ils ne se
feront pas quartier, allez. C'est une guerre à mort.

--A mort?

--Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politesses qu'ils se jettent à
la tête? Ceci est une affiche que le vieux trouve moyen de faire placarder
partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'il a fait
coller jusque sur ma porte.

L'hôte approcha sa lanterne d'un carré de papier appliqué sur un des
battants de sa porte, et, comme l'affiche était en très gros caractères, le
cavalier, du haut de son cheval, put lire:

«--Le marquis de Lantenac a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur
le vicomte Gauvain, que, si monsieur le marquis a la bonne fortune de se
saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser monsieur le vicomte.»

--Et, poursuivit l'hôtelier, voici la réponse.

Il se retourna, et éclaira de sa lanterne une autre affiche placée en
regard de la première sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut:

«--Gauvain prévient Lantenac que s'il le prend il le fera fusiller.»

--Hier, dit l'hôte, le premier placard a été collé sur ma porte, et ce
matin le second. La réplique ne s'est pas fait attendre.

Le voyageur, à demi-voix, et comme se parlant à lui-même, prononça ces
quelques mots, que l'aubergiste entendit sans trop les comprendre:

--Oui, c'est plus que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la
famille. Il le faut, et c'est bien. Les grands rajeunissements des peuples
sont à ce prix.

Et le voyageur portant la main à son chapeau, l'œil fixé sur la deuxième
affiche, la salua.

L'hôte continua:

--Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros
bourgs nous sommes pour la révolution, dans la campagne ils sont contre;
autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est
breton. C'est une guerre de bourgeois à pays. Ils nous appellent patauds,
nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux.


--Pas tous, interrompit le cavalier.

--Sans doute, citoyen, puisque nous avons ici un vicomte contre un marquis.

Et il ajouta à part lui:

--Et que je crois bien que je parle à un prêtre.

Le cavalier continua:

--Et lequel des deux l'emporte?

--Jusqu'à présent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude.
Ces gens-là, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille
à deux branches; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis
de Lantenac, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte
Gauvain. Aujourd'hui les deux branches se battent. Cela ne se voit pas chez
les arbres, mais cela se voit chez les hommes. Ce marquis de Lantenac est
tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de
son débarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine
trois cents paroisses ont été soulevées. S'il avait pu prendre un coin de
la côte, les Anglais débarquaient. Heureusement ce Gauvain s'est trouvé là,
qui est son petit-neveu, drôle d'aventure. Il est commandant républicain,
et il a rembarré son grand-oncle. Et puis le bonheur a voulu que ce
Lantenac, en arrivant et en massacrant une masse de prisonniers, ait fait
fusiller deux femmes, dont une avait trois enfants qui étaient adoptés par
un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il
s'appelle le bataillon du Bonnet-Rouge. Il n'en reste pas beaucoup de ces
parisiens-là, mais ce sont de furieuses bayonnettes. Ils ont été incorporés
dans la colonne du commandant Gauvain. Rien ne leur résiste. Ils veulent
venger les femmes et ravoir les enfants. On ne sait pas ce que le vieux en
a fait, de ces petits. C'est ce qui enrage les grenadiers de Paris.
Supposez que ces enfants n'y soient pas mêlés, cette guerre-là ne serait
pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le
vieux est un effroyable marquis. Les paysans appellent ça la guerre de
saint Michel contre Belzébuth. Vous savez peut-être que saint Michel est un
ange du pays. Il a une montagne à lui au milieu de la mer dans la baie. Il
passe pour avoir fait tomber le démon et pour l'avoir enterré sous une
autre montagne qui est près d'ici, et qu'on appelle Tombelaine.

--Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Belenus, de Belus,
de Bel, de Bélial, de Belzébuth.

--Je vois que vous êtes informé.

Et l'hôte se dit en aparté:

--Décidément, il sait le latin, c'est un prêtre.

Puis il reprit:

--Eh bien, citoyen, pour les paysans, c'est cette guerre-là qui
recommence. Il va sans dire que pour eux saint Michel, c'est le général
royaliste, et Belzébuth, c'est le commandant patriote; mais s'il y a un
diable, c'est bien Lantenac, et s'il y a un ange, c'est Gauvain. Vous ne
prenez rien, citoyen?

--J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais vous ne me dites pas ce qui
se passe à Dol.

--Voici. Gauvain commande la colonne d'expédition de la côte. Le but de
Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la
Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à
la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille
Paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte, et il repousse
Lantenac dans l'intérieur et les Anglais dans la mer. Lantenac était ici,
et il l'en a délogé; il lui a repris le Pont-au-Beau; il l'a chassé
d'Avranches, il l'a chassé de Villedieu, il l'a empêché d'arriver à
Granville. Il manœuvre pour le refouler dans la forêt de Fougères, et l'y
cerner. Tout allait bien. Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on
apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le
Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les
anglais peuvent aborder, et tout est perdu. C'est pourquoi, comme il n'y
avait pas une minute à perdre. Gauvain, que est un home de tête, n'a pris
conseil de lui-même, n'a pas demandé d'ordre et n'en a pas attendu, a sonné
le boute-selle, attelé son artillerie, ramassé sa troupe, tiré son sabre,
et voilà comment, pendant que Lantenac se jette sur Dol, Gauvain se jette
sur Lantenac. C'est à Dol que ces deux fronts bretons vont se cogner. Ce
sera un fier choc. Ils y sont maintenant.

--Combien de temps faut-il pour aller à Dol?

--A une troupe qui a des chariots, au moins trois heures; mais ils y sont.

Le voyageur prêta l'oreille et dit:

--En effet, il me semble que j'entends le canon.

L'hôte écouta.

--Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile. Vous devriez
passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon à attraper par là.

--Je ne puis m'arrêter. Je dois continuer ma route.

--Vous avez tort. Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est
grand, et, à moins qu'il ne s'agisse de ce que vous avez de plus cher au
monde...

--C'est en effet de cela qu'il s'agit, répondit le cavalier.

--... De quelque chose comme votre fils...

--A peu près, dit le cavalier.

L'aubergiste leva la tête et se dit à part soi:

--Ce citoyen me fait pourtant l'effet d'être un prêtre. Puis, après
réflexion:

--Après ça, un prêtre, ça a des enfants.

--Rebridez mon cheval, dit le voyageur. Combien vous dois-je?

Et il paya.

L'hôte rangea l'auge et le seau le long de son mur, et revint vers le
voyageur.

--Puisque vous êtes décidé à partir, écoutez mon conseil. Il est clair que
vous allez à Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins,
le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est guère plus
court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Georges de
Brehaigne, Cherrueix, et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et
Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez trouver
l'embranchement des deux routes; celle de Dol est à gauche, celle de
Saint-Georges de Brehaigne est à droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez
par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est pourquoi ne prenez pas à
gauche, prenez à droite.

--Merci, dit le voyageur.

Et il piqua son cheval.

L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit.

L'aubergiste le perdit de vue.

Quand le voyageur fut au bout de la rue à l'embranchement des deux chemins,
il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin:

--Prenez à droite!

Il prit à gauche.




II. DOL

Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les
cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue
gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point
alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très
large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant
à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une
rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le
Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un.
Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et
les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de
combat très solide et très résistant. Autant de maisons, autant de
forteresses; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle
était à peu près au milieu de la rue.

L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée
emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre les blancs
arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté
dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille,
les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement.
Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six
mille.

D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans,
avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à
leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des
chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des
carabines sans bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal
équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre quinze
cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes
basques et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de
cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et
farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux
aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans
souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution, des
héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les
royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté
Lantenac, de l'autre Gauvain.

La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton,
Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idéales, comme Hoche et
Marceau. Gauvain était une de ces figures.

Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil sérieux d'un
prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne
jurait pas. Il emportait à travers la guerre un nécessaire de toilette; il
avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient
bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-même au vent son
habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière.
Toujours rué éperdument dans les mêlées, il n'avait jamais été blessé. Sa
voix très douce avait à propos les éclats brusques du commandement. Il
donnait l'exemple de coucher à terre, sous la bise, sous la pluie, dans la
neige, roulé dans son manteau, et sa tête charmante posée sur une pierre.
C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait.
Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable.

Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le
voyait, Socrate pour qui l'entendait.

Dans cette immense improvisation qui est la révolution française, ce jeune
homme avait été tout de suite un chef de guerre.

Sa colonne, formée par lui, était comme la légion romaine, une sorte de
petite armée complète; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle
avait des éclaireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de
même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons.
Trois pièces bien attelées faisaient la colonne forte en la laissant
maniable.

Lantenac aussi était un chef de guerre, pire encore. Il était à la fois
plus réfléchi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que
les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce
qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à perdre? si peu de chose. De là
les manoeuvres téméraires, en même temps que savantes, de Lantenac. Mais en
somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du
jeune. Gauvain avait le dessus. C'était plutôt fortune qu'autre chose. Tous
les bonheurs, même le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La
victoire est un peu fille.

Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le
battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être
jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas
d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce
quasi grand-père, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_

Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de ce marquis de
Lantenac. A peine débarqué, il faisait trembler. Son nom avait couru dans
l'insurrection vendéenne comme une traînée de poudre, et Lantenac était
tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tous se
jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui
survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les
capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin,
lui obéissaient.

Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard.
Pourquoi? C'est que c'était un homme de confiance. Gavard avait eu tous les
secrets et adopté tous les plans de l'ancien système de guerre civile que
Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hérite pas d'un homme de
confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard
était allé rejoindre Bonchamp.

Lantenac, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric II; il
entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une
«masse confuse», comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée
à l'écrasement; ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon
pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou
conclut mal; on commence par attaquer une république et l'on finit par
détrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni
toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la forêt
comme Jean Chouan; ni Vendée, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se
servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour
la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait excellentes
pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de
suite assemblées, tout de suite dispersées, mais il les sentait trop
fluides; elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette
guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la
sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manoeuvre
des paysans. Pensée profonde et affreuse; si elle eût réussi, la Vendée eût
été inexpugnable.

Mais où trouver une troupe régulière? où trouver des soldats? où trouver
des régiments? où trouver une armée toute faite? En Angleterre. De là
l'idée fixe de Lantenac: faire débarquer les anglais. Ainsi capitule la
conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge.
Lantenac; n'avait qu'une pensée: s'emparer d'un point du littoral, et
le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté
dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte.

Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le
Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait à distance la croisière de
Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ras-sur-Couesnon
à Saint-Mèloir-des-Ondes.

Pour faire réussir cette tentative décisive, Lantenac avait amené avec lui
un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les
bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de
seize, une bâtarde de huit et une pièce de régiment de quatre livres de
balles. Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce
principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que
quinze cents coups tirés avec cinq canons.

Le succès semblait certain. On était six mille hommes. On n'avait à
craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers
Dinan que Léchelle. Léchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes,
mais il était à vingt lieues. Lantenac était donc rassuré, du côté de
Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté de
Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que
Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq
mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, échec qu'il paya de son
suicide.


Lantenac avait donc une sécurité complète. Son entrée à Dol fut brusque et
dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renommée; on le savait sans
miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se
barricadèrent dans leurs maisons. Les six mille vendéens s'installèrent
dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire,
sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la
cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils
pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers
d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à
Gouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille.

Ce Gouge-le-Brouant a laissé une vague trace dans l'histoire. Il avait,
deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et
_l'Imânus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement
horrible. _Imânus_, dérivé D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui
exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'épouvante, le démon,
le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis
L'imânus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est
que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent
confusément l'Imânus. L'Imânus est mêlé aux superstitions locales. On parle
encore de l'Imânus à Trémorel et à Plumangat, deux villages où
Gouge-le-Bruant a laissé la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée,
les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le barbare. C'était
une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il
avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à
laquelle ne ressemblait aucune autre âme humaine. Il était infernalement
brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un cœur plein
d'aboutissements tortueux, porté à tous les dévouements, enclin à toutes
les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en
spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était
impossible de deviner d'où lui venaient ses résolutions, parfois grandioses
à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les inattendus
horribles. Il avait la férocité épique.

De là ce surnom difforme, _l'Imânus_.

Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté.

Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait: mais en stratégie et en
tactique il était moins supérieur, et peut-être le marquis avait-il tort
d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière
lui l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout.

Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à
égorger un clan qu'à garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes.

Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu
l'emplacement de la batterie projetée, s'en retournait vers Dol, tout à
coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fumée rouge s'élevait de la
grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la
ville.

Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de
pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On
n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors quelle
marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible.

Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui
s'enfuyaient, il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient:
Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation était mauvaise.

Voici ce qui s'était passé.





III. PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES

En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés
dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand _«on
obéit d'amitié»_, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait
des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec
les bagages sous les voûtes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant,
«chapelettant», ils s'étaient couchés pèle-mêle en travers de la grande
rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart
s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à
côté d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vendée, les
femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet; les
constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce
bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se
mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux
qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons
braquées à l'entrée de la grande rue.

C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville,
et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.

Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lâcha son coup de fusil: un coup de
canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue
assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et
se réveiller sous la mitraille.

Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement
d'une foule foudroyée. Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on
courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils
faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris
qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui
erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat
lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient
l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée
et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les
chevaux ruaient. On marchait sur les blessés. On entendait à terre des
hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les
officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indifférences.
Une femme allaitait son nouveau-né, assise contre un pan de mur auquel
était adossé son mari qui avait la jambe cassée et qui, pendant que son
sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard,
tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes à plat ventre tiraient à travers
les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de
clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.