Quatrevingt Treize
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Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
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Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres.
Gauvain, embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde.
Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la
défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de
piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois
leur donnait confiance. L'Imânus suppléait de son mieux à l'absence de
Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils
ne s'en servaient point; cela tenait à ce que, les officiers d'artillerie
étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient
que faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles
les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie
à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient
entassé les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de
la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies
par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était
meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un
front imprenable.
Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en
citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides.
Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à
terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans
la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette
ombre.
Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la
barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas.
Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de
Gauvain pensif.
Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit
toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie,
bien servie, lui assurait la supériorité.
Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit
comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de
la tête de Gauvain.
La barricade répondait au canon par le canon.
Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était
plus d'un seul côté.
Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près
de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.
Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.
--On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs.
Et ils éteignirent la torche. Gauvain, rêveur, ramassa son chapeau.
Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'était Lantenac.
Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé.
L'Imânus avait couru à lui.
--Monseigneur, nous sommes surpris.
--Par qui?
--Je ne sais.
--La route de Dinan est-elle libre?
--Je le crois.
--Il faut commencer la retraite.
--Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés.
--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous
servez-vous pas de l'artillerie?
--On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là.
--J'y vais.
--Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages,
les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?
--Ah! ces enfants?
--Oui.
--Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue.
Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de
face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place
que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize,
auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons,
observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.
--C'est lui! cria-t-il.
Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa
le fronton de mire, et pointa.
Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit
qu'à le décoiffer.
--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.
Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les
ténèbres.
--Soit, dit-il.
Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:
--A mitraille!
Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait.
Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le
canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à
l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards,
au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents
hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi
s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était
assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout
pouvait être perdu.
Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un
coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas
cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il
fallait en finir. Mais comment?
Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille
halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de
ruelles étroites et tortueuses.
Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp,
fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean
Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la
Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf.
--Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que
vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces
gars-là.
--C'est compris, dit Guéchamp.
--Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.
Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.
--C'est entendu, dit Guéchamp.
Gauvain reprit:
--Tous nos tambours sont-ils sur pied?
--Oui.
--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.
Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.
Alors Gauvain cria:
--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!
Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.
--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.
--Le voilà, répondit le sergent.
--Vous êtes douze!
--Nous restons douze.
--C'est bien, dit Gauvain.
Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du
bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.
Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à
Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.
Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.
--Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde
cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils
s'entre-choquent.
Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.
--C'est fait, dit le sergent.
--Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.
--Nous n'en avons pas, dit le sergent.
Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le
vingtième.
Il cria:
--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon
ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.
Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des
deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans
les ruelles désertes.
Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons.
Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les
caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De
lumière nulle part.
La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon
continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se
crachaient toute leur mitraille avec rage.
Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité
cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on
rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la
halle.
La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement,
ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle
était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés
quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes
avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.
Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des
fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de
la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.
Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un
intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix
qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:
--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le
reste sur le centre!
Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la
charge.
Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:
--A la bayonnette! Fonçons!
L'effet fut inouï.
Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une
nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne
qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla,
battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la
barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un
grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup
de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le
rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume
prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une
peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.
En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se
désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement
deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et
cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un
crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée
par l'ouragan.
Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres
vers Antrain.
Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons,
puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:
--Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.
IV. C'EST LA SECONDE FOIS
La victoire était complète.
Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur
dit:
--Vous êtes douze, mais vous en valez mille.
Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.
Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en
prit beaucoup.
On alluma des torches et l'on fouilla la ville.
Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des
pots à feu. Elle était jonchée de morts et de blessés. La fin d'un combat
s'arrache toujours, quelques groupes désespérés résistaient encore çà et
là, on les cerna, et ils mirent bas les armes.
Gauvain avait remarqué dans le pèle-mêle effréné de la déroute un homme
intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protégé la fuite des
autres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de
sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien
qu'il l'avait cassée; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un
sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui
chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait
d'être blessé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet.
Gauvain mit son épée sous son bras et alla à lui.
--Rends-toi, dit-il.
L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vêtements d'une
blessure qu'il avait, et faisait une mare à ses pieds.
--Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.
L'homme resta muet.
--Comment t'appelles-tu?
L'homme dit:
--Je m'appelle Danse-à-l'Ombre.
--Tu es un vaillant, dit Gauvain.
Et il lui tendit la main.
L'homme répondit:
--Vive le roi!
Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois,
il tira au cœur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un
coup de sabre.
Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt
encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d'arriver et qui était là
depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme,
voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et
Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup
pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela
se fit le temps de jeter un cri.
Le vendéen de son côté s'était affaissé sur le pavé.
Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage: il était à terre,
évanoui. Le cheval était tué.
Gauvain s'approcha.
--Qui est cet homme? dit-il.
Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un
masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait
des cheveux gris.
--Cet homme m'a sauté la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le
connaît-il?
Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à
l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.
Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé
était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:
--Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il
sera sur pied. C'est un beau coup de sabre.
Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un
sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau
d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à
apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde.
--A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain.
Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille, qu'il
tendit à Gauvain.
Cependant le blessé, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières
remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une
feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut:
«Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain...»
Il jeta un cri:
--Cimourdain!
Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé.
Gauvain était éperdu.
--Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie.
Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa
face sanglante.
Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant:
--Mon maître!
--Ton père, dit Cimourdain.
V. LA GOUTTE D'EAU FROIDE
Ils ne s'étaient pas vus depuis beaucoup d'années, mais leurs cœurs ne
s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés
la veille.
On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. On porta
Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle
commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin
aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser
dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soins qui
sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais
il ne dormit pas; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la
fièvre de sa joie.
Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Etait-ce
possible? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient
pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté
enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable,
intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple.
Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui,
Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux
était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure
réservée peut-être au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui
Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un
héros et serait avant peu une gloire; il semblait à Cimourdain qu'il
revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment
Gauvain faisait la guerre; il était comme Chiron ayant va combattre
Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure; car le prêtre
n'est homme qu'à mi-corps.
Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l'insomnie de sa blessure,
emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune
destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il
avait plein pouvoir sur cette destinée; encore un succès comme celui qu'il
venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la
république confiât à Gauvain une armée. Rien n'éblouit comme l'étonnement
de voir tout réussir. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire;
chacun voulait faire un général; Danton voulait faire Westermann, Marat
voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait
les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il
songeait. L'illimité était devant lui; il passait d'une hypothèse à
l'autre; tons les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied
sur cette échelle-là, on ne s'arrête plus, c'est la montée infinie, on part
de l'homme et l'on arrive à l'étoile. Un grand général n'est qu'un chef
d'armées; un grand capitaine est en même temps un chef d'idées; Cimourdain
rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite,
voir Gauvain sur l'Océan, chassant les anglais; sur le Rhin, châtiant les
rois du Nord; aux Pyrénées, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe
à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre
et un homme sombre; tous deux étaient contents; car, l'inexorable étant son
idéal en même temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible.
Cimourdain pensait à tout ce qu'il fallait détruire avant de construire,
et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements.
Gauvain sera «à la hauteur», mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain
écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de
météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la
raison et du progrès, et une épée là la main; ange, mais exterminateur.
Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit,
par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de
l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il
écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient:
--Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu'on
ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le
voilà.
Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme:
--Tu es blessé?
--Je me porte assez bien pour être fusillé.
--Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le.
--Je veux mourir.
--Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grâce au nom de
la république.
Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en
sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre:
--En effet, c'est un clément.
VI. SEIN GUÉRI, CŒUR SAIGNANT
Une balafre se guérit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus
gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant
Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme
d'Herbe-en-Pail.
Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru:
au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans
l'omoplate; en même temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre
balle lui traversait l'épaule; mais, comme le poumon n'avait pas été
touché, elle put guérir. Tellmarch était un «philosophe», mot de paysans
qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna
la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces
choses mystérieuses qu'on appelle des «simples», et, grâce à lui, elle
vécut.
La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se
fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.
Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch; elle alla
s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose,
les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui
avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand
elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une
rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et
venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait
presque marcher seule; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la
regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.
--Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie.
--Qu'au coeur, dit-elle.
Et elle reprit:
--Alors vous ne savez pas du tout où ils sont?
--Qui ça? demanda Tellmarch.
--Mes enfants.
Cet «alors» exprimait tout un monde de pensées; cela signifiait: «puisque
vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi
sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je
veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle,
c'est que vous n'avez rien à m'en dire.» Souvent dans la fièvre, dans
l'égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait
bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui
répondait pas.
C'est en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de
parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il
savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à
terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un
cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac,
après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants.
Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient
devenus? Etaient-ils même encore vivants? Il savait, pour s'en être
informé, qu'il y avait deux garçons et une petite fille, à peine sevrée.
Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions,
mais il n'y pouvait répondre. Les gens du pays qu'il avait interrogés
s'étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne
causait pas volontiers.
On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à
Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupçon à eux. Ils n'aimaient pas
Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand était un homme inquiétant. Qu'avait-il à
regarder toujours le ciel? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses
longues heures d'immobilité? Certes, il était étrange. Dans ce pays en
pleine guerre, en pleine déflagration, en pleine combustion, où tous les
hommes n'avaient qu'une affaire, la dévastation, et qu'un travail, le
carnage, où c'était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille,
massacrerait un poste, saccagerait un village, où l'on ne songeait qu'à se
tendre des embuscades, qu'à s'attirer dans des pièges, et qu'à s'entre-tuer
les uns les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé
dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes,
uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était évidemment
dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison; il ne s'embusquait
derrière aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil à personne. De là
une certaine crainte autour de lui.
--Cet homme est fou, disaient les passants.
Tellmarch était plus qu'un homme isolé, c'était un homme évité.
On ne lui faisait pas de questions, et on ne lui faisait guère de réponses.
Il n'avait donc pu se renseigner autant qu'il l'aurait voulu. La guerre
s'était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis de
Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'état d'esprit où était
Tellmarch, pour qu'il s'aperçût de la guerre, il fallait qu'elle mît le
pied sur lui.
Après ce mot,--_mes enfants_,--Tellmarch avait cessé de sourire, et la
mère s'était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme? Elle était
comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de
nouveau et presque avec un accent de colère: Mes enfants!
Tellmarch baissa la tête comme un coupable.
Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et
qui, probablement, ne savait même plus qu'il existât. Il s'en rendait
compte, il se disait: Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous
connaît; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus.
Et il se demandait:--Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur?
Et il se répondait:--Parce que c'est un homme.
Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même:
--En suis-je bien sûr?
Et il se répéta son mot amer:--Si j'avais su!
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