Quatrevingt Treize
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Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait
une sorte d'énigme. Il méditait douloureusement.
Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue
les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe.
Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère
avait raison.
Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d'avoir sauvé ce marquis.
Mais les enfants?
La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire,
se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie.
Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur
Tellmarch.
--Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle.
--Chut! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.
Elle poursuivit:
--Vous avez eu tort de ne sauver, et je vous en veux. J'aimerais mieux être
morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont.
Ils ne me verraient pas, mais je serais près d'eux. Une morte, ça doit
pouvoir protéger.
Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.
--Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre.
Elle lui demanda presque durement:
--Quand pourrai-je m'en aller?
--Vous en aller?
--Oui. Marcher.
--Jamais, si vous n'êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage.
--Qu'appelez-vous être sage?
--Avoir confiance en Dieu.
--Dieu! où m'a-t-il mis mes enfants?
Elle était comme égarée. Sa voix devint très douce.
--Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous
n'avez pas eu d'enfants, moi j'en ai eu. Cela fait une différence. On ne
peut pas juger d'une chose quand on ne sait pas ce que c'est. Vous n'avez
pas eu d'enfants, n'est-ce pas?
--Non, répondit Tellmarch.
--Moi, je n'ai eu que ça. Sans mes enfants, est-ce que je suis? Je voudrais
qu'on m'expliquât pourquoi je n'ai pas mes enfants. Je sens bien qu'il se
passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. Ou a tué mon mari, on m'a
fusillée, mais c'est égal, je ne comprends pas.
--Allons, dit Tellmarch, voilà que la fièvre vous reprend.
Ne parlez plus.
Elle le regarda, et se tut.
A partir de ce jour, elle ne parla plus.
Tellmarch fut obéi plus qu'il ne voulait. Elle passait de longues heures
accroupie au pied du vieux mur, stupéfaite. Elle songeait et se taisait. Le
silence offre ou ne sait quel abri aux âmes simples qui ont subi
l'approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer à
comprendre. A un certain degré le désespoir est inintelligible au
désespéré.
Tellmarch l'examinait, ému. En présence de cette souffrance, ce vieux homme
avait des pensées de femme.--Oh oui, se disait-il, ses lèvres ne parlent
pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu'elle a, une idée fixe. Avoir
été mère, et ne plus l'être! avoir été nourrice, et ne plus l'être! Elle ne
peut pas se résigner. Elle pense à la toute petite qu'elle allaitait il n'y
a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit
être si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre âme
de dedans le corps et qui avec votre vie à vous se fait une vie à elle!
Il se taisait de son côté, comprenant, devant un tel accablement,
l'impuissance de la parole. Le silence d'une idée fixe est terrible. Et
comment faire entendre raison à l'idée fixe d'une mère? La maternité est
sans issue; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu'une mère est
sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct maternel est
divinement animal. La mère n'est plus femme, elle est femelle. Les enfants
sont des petits.
De là dans la mère quelque chose d'inférieur et de supérieur au
raisonnement. Une mère a un flair. L'immense volonté ténébreuse de la
création est en elle, et la mène. Aveuglement plein de clairvoyance.
Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse; il n'y
réussissait pas. Une fois, il lui dit:
--Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J'ai plus vite trouvé
le bout de ma force que le bout de mon chemin. Après un quart d'heure, mes
jambes refusent, et il faut que je m'arrête; sans quoi je pourrais vous
accompagner. Au fait, c'est peut-être un bien que je ne puisse pas. Je
serais pour vous plus dangereux qu'utile: on me tolère ici; mais je suis
suspect aux bleus comme paysan et aux paysans comme sorcier.
Il attendit ce quelle répondrait. Elle ne leva même pas les yeux.
Une idée fixe aboutit à la folie ou à l'héroïsme. Mais de quel héroïsme
peut être capable une pauvre paysanne? d'aucun. Elle peut être mère, et
voilà tout. Chaque jour elle s'enfonçait davantage dans sa rêverie.
Tellmarch l'observait.
Il chercha à l'occuper; il lui apporta du fil, des aiguilles, un dé: et en
effet, ce qui fit plaisir au pauvre caimand, elle se mit à coudre; elle
songeait, mais elle travaillait, signe de santé; ses forces lui revenaient
peu à peu; elle raccommoda son linge, ses vêtements, ses souliers; mais sa
prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait à demi-voix
des chansons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms
d'enfants, pas assez distinctement pour que Tellmarch les entendît. Elle
s'interrompait et écoutait les oiseaux, comme s'ils avaient des nouvelles à
lui donner. Elle regardait le temps qu'il faisait. Ses lèvres remuaient.
Elle se parlait bas. Elle fit un sac, et elle le remplit de châtaignes.
Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l'œil fixé au hasard
sur les profondeurs de la forêt.
--Où allez-vous? lui demanda-t-il.
Elle répondit:
--Je vais les chercher.
Il n'essaya pas de la retenir.
VII. LES DEUX POLES DU VRAI
Au bout de quelques semaines pleines de tous les va-et-vient de la guerre
civile, il n'était bruit dans le pays de Fougères que de deux hommes dont
l'un était l'opposé de l'autre, et qui cependant faisaient la même oeuvre,
c'est-à-dire combattaient côte à côte le grand combat révolutionnaire.
Le sauvage duel vendéen continuait, mais la Vendée perdait du terrain. Dans
l'Ille-et-Vilaine en particulier, grâce au jeune commandant qui, à Dol,
avait si à propos riposté à l'audace des six mille royalistes par l'audace
des quinze cents patriotes, l'insurrection était, sinon éteinte, du moins
très amoindrie et très circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi
celui-là, et de ces succès multipliés était née une situation nouvelle.
Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était
survenue.
Dans toute cette partie de la Vendée, la république avait le dessus, ceci
était hors de doute; mais quelle république? Dans le triomphe qui
s'ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la
république de la terreur et la république de la clémence, l'une voulant
vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prévaudrait? Ces
deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient
représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité,
l'un commandant militaire, l'autre délégué civil; lequel de ces deux hommes
l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le délégué, avait de redoutables
points d'appui; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la
commune de Paris aux bataillons de Santerre: «_Pas de grâce, pas de
quartier!_» Il avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la
Convention portant «peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et
ferait évader un chef rebelle prisonnier», de pleins pouvoirs émanés du
comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué,
signée: ROBESPIERRE, DANTON, MARAT. L'autre, le soldat, n'avait pour lui
que cette force, la pitié.
Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son coeur,
qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d'épargner les
vaincus.
De là un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient
tous les deux dans des nuages différents, tous les deux combattant la
rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l'un la victoire, l'autre la
terreur.
Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux; et, ce qui ajoutait à
l'anxiété des regards fixés sur eux de toutes parts, c'est que ces deux
hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces
deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus
profonde n'avait rapproché deux coeurs; le farouche avait sauvé la vie au
débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes
incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie; l'un était le principe terrible,
l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problème étrange. Qu'on
se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu'on se figure
Arimane frère d'Ormus.
Ajoutons que celui des deux qu'on appelait «le féroce» était en même temps
le plus fraternel des hommes; il pansait les blessés, soignait les malades,
passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux,
s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout
aux pauvres. Quand on se battait, il y allait; il marchait à la tête des
colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un
sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l'avait vu tirer son
sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait
pas. On disait qu'il avait été prêtre.
L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain.
L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux
principes; c'était comme une âme coupée en deux, et partagée; Gauvain, en
effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la moitié douce.
Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait
gardé pour lui ce qu'on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord
intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la
bataille commença.
Cimourdain dit à Gauvain:
--Où en sommes-nous?
Gauvain répondit:
--Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispersé les bandes de Lantenac.
Il n'a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de
Fougères. Dans huit jours, il sera cerné.
--Et dans quinze jours?
--Il sera pris.
--Et puis?
--Vous avez lu mon affiche?
--Oui. Eh bien?
--Il sera fusillé.
--Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné.
--Moi, dit, Gauvain, je suis pour la mort militaire.
--Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire.
Il regarda Gauvain en face et lui dit:
--Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de
Saint-Marc-le-Blanc?
--Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.
--Ces femmes-là haïssent le peuple. Et, pour la haine une femme vaut dix
hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce
troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné?
--Je ne fais pas la guerre aux vieillards.
--Un vieux prêtre est pire qu'un jeune. La rébellion est plus dangereuse,
prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse
pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l'oeil fixé sur la
tour du Temple.
--La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la
guerre aux enfants.
L'oeil de Cimourdain devint sévère.
--Gauvain, sache qu'il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme
Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à
l'enfant quand il se nomme Louis Capet.
--Mon maître, je ne suis pas un homme politique.
--Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l'attaque du poste
de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s'est rué seul, le
sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié: _Ouvrez les rangs.
Laissez passer?_
--Parce qu'on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme.
--Pourquoi, à la Cailleterie d'Astillé, quand tu as vu que tes soldats
allaient tuer le Vendéen Joseph Bézier, qui était blessé et qui se
traînait, as-tu crié: _Allez en avant! J'en fais mon affaire!_ et as-tu
tiré ton coup de pistolet en l'air?
--Parce qu'on ne tue pas un homme à terre.
--Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd'hui chefs de bande; Joseph
Bézier, c'est Moustache, et Jean Treton, c'est Jambe-d'Argent. En sauvant
ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république.
--Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis.
--Pourquoi, après la victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes
trois cents paysans prisonniers?
--Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j'ai
voulu qu'il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers
royalistes.
--Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grâce?
--Non.
--Pourquoi? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans?
--Les paysans sont des ignorants; Lantenac sait ce qu'il fait.
--Mais Lantenac est ton parent?
--La France est la grande parente.
--Lantenac est un vieillard.
--Lantenac est un étranger. Lantenac n'a pas d'âge. Lantenac appelle les
Anglais. Lantenac c'est l'invasion. Lantenac est l'ennemi de la patrie. Le
duel entre lui et moi ne peut finir que par sa mort, ou par la mienne.
--Gauvain, souviens-toi de cette parole.
--Elle est dite.
Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent.
Et Gauvain reprit:
--Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes.
--Prends garde, s'écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent.
N'accuse pas qui n'est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la
faute du médecin? Oui, ce qui caractérise cette année énorme, c'est d'être
sans pitié. Pourquoi? parce qu'elle est la grande année révolutionnaire.
Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un
ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le
chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle. La
révolution extirpe la royauté dans le roi, l'aristocratie dans le noble, le
despotisme dans le soldat, la superstition dans le prêtre, la barbarie dans
le juge, en un mot, tout ce qui est la tyrannie dans tout ce qui est le
tyran. L'opération est effrayante, la révolution la fait d'une main sûre.
Quant à la quantité de chair saine qu'elle sacrifie, demande à Boerhave ce
qu'il en pense. Quelle tumeur à couper n'entraîne une perte de sang? Quel
incendie à éteindre n'exige la part du feu? Ces nécessités redoutables sont
la condition même du succès. Un chirurgien ressemble à un boucher; un
guérisseur peut faire l'effet d'un bourreau. La révolution se dévoue à son
œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi! vous lui demandez grâce
pour le virus! vous voulez qu'elle soit clémente pour ce qui est vénéneux!
Elle n'écoute pas. Elle tient le passé, elle l'achèvera. Elle fait à la
civilisation une incision profonde, d'où sortira la santé du genre humain.
Vous souffrez? sans doute. Combien de temps cela durera-t-il? Le temps de
l'opération. Ensuite vous vivrez. La révolution ampute le monde. De là
cette hémorragie, 93.
--Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont
violents.
--La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l'aider des ouvriers
farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n'a foi qu'aux
inexorables. Danton, c'est le terrible, Robespierre, c'est l'inflexible,
Saint-Just, c'est l'irréductible, Marat, c'est l'implacable. Prends-y
garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des
armées. Ils terrifieront l'Europe.
--Et peut-être aussi l'avenir, dit Gauvain.
Il s'arrêta et repartit:
--Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n'accuse personne. Selon
moi, le vrai point de vue de la révolution, c'est l'irresponsabilité.
Personne n'est innocent, personne n'est coupable. Louis XVI, c'est un
mouton jeté parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche à
se défendre; il mordrait, s'il pouvait. Mais n'est pas lion qui veut. Sa
velléité passe pour crime. Ce mouton en colère montre les dents. Le
traître! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent
entre eux.
--Le mouton est une bête.
--Et les lions, que sont-ils?
Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit:
--Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces
lions-là sont des principes.
--Ils font la terreur.
--Un jour, la révolution sera la justification de la terreur.
--Craignez que la terreur ne soit la calomnie de la révolution.
Et Gauvain reprit:
--Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie.
Pourquoi leur donner un aspect effrayant? Que voulons-nous? conquérir les
peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. A
quoi bon l'intimidation? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont
attirés par l'épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien.
On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout. Mort aux rois,
et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La
révolution, c'est la concorde, et non l'effroi. Les idées douces sont mal
servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot
de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du
reste je ne sais que combattre, et je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne
peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la
bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.
--Prends garde! répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es
pour moi plus que mon fils, prends garde!
Et il ajouta, pensif:
--Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la
trahison.
En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de
l'épée et de la hache.
VIII. DOLOROSA
Cependant la mère cherchait ses petits.
Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle
ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits; elle
mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein
air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et
la bise.
Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s'informant.
Elle s'arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on
l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer
dans les maisons, elle allait dans les bois.
Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et
la paroisse d'Azé, elle n'avait point d'itinéraire, elle revenait sur ses
pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin inutile. Elle
suivait tantôt le pavé, tantôt l'ornière d'une charrette, tantôt les
sentiers dans les taillis. A cette vie au hasard, elle avait usé ses
misérables vêtements. Elle avait marché d'abord avec ses souliers, puis
avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants.
Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien
entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout
étant en révolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus
d'autorité. Elle n'avait affaire qu'aux passants.
Elle leur parlait. Elle demandait:
--Avez-vous vu quelque part trois petits enfants?
Les passants levaient la tête.
--Deux garçons et une fille, disait-elle.
Elle continuait:
--René-Jean, Gros-Alain, Georgette? Vous n'avez pas vu ça?
Elle poursuivait:
--L'aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois.
Elle ajoutait:
--Savez-vous où ils sont? on me les a pris.
On la regardait et c'était tout.
Voyant qu'on ne la comprenait pas, elle disait:
--C'est qu'ils sont à moi. Voilà pourquoi.
Les gens passaient leur chemin. Alors elle s'arrêtait et ne disait plus
rien, et se déchirait le sein avec les ongles.
Un jour pourtant un paysan l'écouta. Le bonhomme se mit à réfléchir.
--Attendez donc, dit-il. Trois enfants?
--Oui.
--Deux garçons?...
--Et une fille.
--C'est ça que vous cherchez?
--Oui.
--J'ai ouï parler d'un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui
les avait avec lui.
--Où est cet homme? cria-t-elle. Où sont-ils?
Le paysan répondit:
--Allez à la Tourgue.
--Est-ce que c'est là que je trouverai mes enfants?
--Peut-être bien que oui.
--Vous dites?...
--La Tourgue.
--Qu'est-ce que c'est que la Tourgue?
--C'est un endroit.
--Est-ce un village? un château? une métairie?
--Je n'y suis jamais allé.
--Est-ce loin?
--Ce n'est pas près.
--De quel côté?
--Du côté de Fougères.
--Par où y va-t-on?
--Vous êtes à Vantortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et
Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le
Leroux.
Et le paysan leva sa main vers l'occident.
--Toujours droit devant vous en allant du côté où le soleil se couche.
Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.
Le paysan lui cria:
--Mais prenez garde. On se bat par là.
Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d'aller en avant.
IX. UNE BASTILLE DE PROVINCE
i LA TOURGUE
Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du
côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la
lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du
hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.
Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée,
sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l'édifice ce que le fantôme
est à l'homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait
sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois
comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic, avait
presque l'aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans
cette masse robuste l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de la
chute. Romaine, elle l'était même un peu, car elle était romane. Commencée
au neuvième siècle, elle avait été achevée au douzième, après la troisième
croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On
approchait, on gravissait l'escarpement, on apercevait une brèche, on se
risquait à entrer, on était dedans, c'était vide. C'était quelque chose
comme l'intérieur d'un clairon de pierre posé debout sur le sol. Du haut en
bas, aucun diaphragme; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des
arrachements de voûtes et de cheminées, des embrasures à fauconneaux, à des
hauteurs diverses, des cordons de corbeaux de granit et quelques poutres
transversales marquant les étages; sur les poutres les fientes des oiseaux
de nuit, la muraille colossale, quinze pieds d'épaisseur à la base et douze
au sommet, çà et là des crevasses et des trous qui avaient été des portes,
par où l'on entrevoyait des escaliers dans l'intérieur ténébreux du mur. Le
passant qui pénétrait là le soir entendait crier les hulottes, les
tette-chèvres, les bihoreaux et les crapauds-volants, et voyait sous ses
pieds des ronces, des pierres, des reptiles, et sur sa tête, à travers une
rondeur noire qui était le haut de la tour et qui semblait la bouche d'un
puits énorme, les étoiles.
C'était la tradition du pays qu'aux étages supérieurs de cette tour il y
avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de
Juda, d'une grosse pierre tournant sur pivot, s'ouvrant, puis se refermant,
et s'effaçant dans la muraille; mode architecturale rapportée des croisades
avec l'ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les
retrouver, tant elles étaient bien mêlées aux autres pierres du mur. On
voit encore aujourd'hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de
l'Anti-Liban, échappées au tremblement des douze villes sous Tibère.
ii. LA BRÈCHE
La brèche par où l'on entrait dans la ruine était une trouée de mine. Pour
un connaisseur, familier avec Errard, Sardi et Pagan, cette mine avait été
savamment faite. La chambre à feu en bonnet de prêtre était proportionnée à
la puissance du donjon qu'elle avait à éventrer. Elle avait dû contenir au
moins deux quintaux de poudre. On y arrivait par un canal serpentant qui
vaut mieux que le canal droit; l'écroulement produit par la mine montrait à
nu dans le déchirement de la pierre le saucisson, qui avait le diamètre
voulu d'un oeuf de poule. L'explosion avait fait à la muraille une blessure
profonde par où les assiégeants avaient dû pouvoir entrer. Cette tour avait
évidemment soutenu, à diverses époques, de vrais sièges en règle; elle
était criblée de mitrailles; et ces mitrailles n'étaient pas toutes du même
temps; chaque projectile a sa façon de marquer un rempart; et tous avaient
laissé à ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du
quatorzième siècle jusqu'aux boulets de fer du dix-huitième.
La brèche donnait entrée dans ce qui avait dû être le rez-de-chaussée.
Vis-à-vis de la brèche, dans le mur de la tour, s'ouvrait le guichet d'une
crypte taillée dans le roc et se prolongeant dans les fondations de la tour
jusque sous la salle du rez-de-chaussée.
Cette crypte, aux trois quarts comblée, a été déblayée en 1855 par les
soins de M. Auguste Le Prévost, l'antiquaire de Bernay.
iii. L'OUBLIETTE
Cette crypte était l'oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte,
comme beaucoup de caves pénales des mêmes époques, avait deux étages. Le
premier étage, où l'on pénétrait par le guichet, était une chambre voûtée
assez vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chaussée. On voyait sur
la paroi de cette chambre deux sillons parallèles et verticaux qui allaient
d'un mur à l'autre en passant par la voûte où ils étaient profondément
empreints, et qui donnaient l'idée de deux ornières. C'étaient deux
ornières en effet. Ces deux sillons avaient été creusés par deux roues.
Jadis, aux temps féodaux, c'était dans cette chambre que se faisait
l'écartèlement, par un procédé moins tapageur que les quatre chevaux. Il y
avait là deux roues, si fortes et si grandes qu'elles touchaient les murs
et la voûte. On attachait à chacune de ces roues un bras et une jambe du
patient, puis on faisait tourner les deux roues en sens inverse, ce qui
arrachait l'homme. Il fallait de l'effort; de là les ornières creusées dans
la pierre que les roues effleuraient. On peut voir encore aujourd'hui une
chambre de ce genre à Vianden.
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