Quatrevingt Treize
V >>
Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 | 17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27
Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre. C'était l'oubliette
véritable. On n'y entrait point par une porte, on y pénétrait par un trou;
le patient, nu, était descendu, au moyen d'une corde sous les aisselles,
dans la chambre d'en bas par un soupirail pratiqué au milieu du dallage de
la chambre d'en haut. S'il s'obstinait à vivre, on lui jetait sa nourriture
par ce trou. On voit encore aujourd'hui un trou de ce genre à Bouillon.
Par ce trou il venait du vent. La chambre d'en bas, creusée sous la salle
du rez-de-chaussée, était plutôt un puits qu'une chambre. Elle aboutissait
à de l'eau, et un souffle glacial l'emplissait. Ce vent qui faisait mourir
le prisonnier d'en bas faisait vivre le prisonnier d'en haut. Il rendait la
prison respirable. Le prisonnier d'en haut, à tâtons sous sa voûte, ne
recevait d'air que par ce trou. Du reste, qui y entrait, ou qui y tombait,
n'en sortait plus. C'était au prisonnier à s'en garer dans l'obscurité. Un
faux pas pouvait du patient d'en haut faire le patient d'en bas. Cela le
regardait. S'il tenait à la vie, ce trou était son danger; s'il s'ennuyait,
ce trou était sa ressource. L'étage supérieur était le cachot, l'étage
inférieur était le tombeau. Superposition ressemblante à la société
d'alors.
C'est là ce que nos aïeux appelaient «un cul-de-basse-fosse». La chose
ayant disparu, le nom pour nous n'a plus de sens. Grâce à la révolution,
nous entendons prononcer ces mots-là avec indifférence.
Du dehors de la tour, au-dessus de la brèche qui en était, il y a quarante
ans, l'entrée unique, on apercevait une embrasure plus large que les autres
meurtrières, à laquelle pendait un grillage de fer descellé et défoncé.
iv. LE PONT-CHATELET
A cette tour, et du côté opposé à la brèche, se rattachait un pont de
pierre de trois arches peu endommagées. Le pont avait porté un corps de
logis dont il restait quelques tronçons. Ce corps de logis, où étaient
visibles les marques d'un incendie, n'avait plus que sa charpente noircie,
sorte d'ossature à travers laquelle passait le jour, et qui se dressait
auprès de la tour, comme un squelette à côté d'un fantôme.
Cette ruine est aujourd'hui tout à fait démolie, et il n'en reste aucune
trace. Ce qu'ont fait beaucoup de siècles et beaucoup de rois, il suffit
d'un jour et d'un paysan pour le défaire.
_La Tourgue_, abréviation paysanne, signifie la Tour-Gauvain, de même que
_la Jupelle_ signifie la Jupellière, et que ce nom d'un bossu chef de
bande, _Pinson-le-Tort_, signifie Pinson-le-Tortu.
La Tourgue, qui il y a quarante ans était une ruine et qui aujourd'hui est
une ombre, était en 1793 une forteresse. C'était la vieille bastille des
Gauvain, gardant à l'occident l'entrée de la forêt de Fougères, forêt qui,
elle-même, est à peine un bois maintenant.
On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui
abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont partout épars parmi les
halliers et les bruyères, comme si les titans s'étaient jeté des pavés à la
tête.
La tour était toute la forteresse; sous la tour le rocher, au pied du
rocher un de ces cours d'eau que le mois de janvier change en torrents et
que le mois de juin met à sec.
Simplifiée à ce point, cette forteresse était, au moyen-âge, à peu près
imprenable. Le pont l'affaiblissait. Les Gauvain gothiques l'avaient bâtie
sans pont. On y abordait par une de ces passerelles branlantes qu'un coup
de hache suffisait à rompre. Tant que les Gauvain furent vicomtes, elle
leur plut ainsi, et ils s'en contentèrent; mais quand ils furent marquis,
et quand ils quittèrent la caverne pour la cour, ils jetèrent trois arches
sur le torrent, et ils se firent accessibles du côté de la plaine de même
qu'ils s'étaient faits accessibles du côté du roi. Les marquis au
dix-septième siècle et les marquises au dix-huitième, ne tenaient plus à
être imprenables. Copier Versailles remplaça ceci: continuer les aïeux.
En face de la tour, du côté occidental, il y avait un plateau assez élevé
allant aboutir aux plaines; ce plateau venait presque toucher la tour, et
n'en était séparé que par un ravin très creux où coulait le cours d'eau qui
est un affluent du Couesnon. Le pont, trait d'union entre la forteresse et
le plateau, fut fait haut sur piles; et sur ces piles on construisit, comme
à Chenonceaux, un édifice en style Mansard, plus logeable que la tour. Mais
les moeurs étaient encore très rudes; les seigneurs gardèrent la coutume
d'habiter les chambres du donjon pareilles à des cachots. Quant au bâtiment
sur le pont, qui était une sorte de petit châtelet, on y pratiqua un long
couloir qui servait d'entrée et qu'on appela la salle des gardes; au-dessus
de cette salle des gardes, qui était une sorte d'entresol, on mit une
bibliothèque, au-dessus de la bibliothèque un grenier. De longues fenêtres
à petites vitres en verre de Bohême, des pilastres entre les fenêtres, des
médaillons sculptés dans le mur; trois étages; en bas, des pertuisanes
Et des mousquets; au milieu, des livres; en haut, des sacs d'avoine; tout
Cela était un peu sauvage et fort noble.
La tour à côté était farouche.
Elle dominait cette bâtisse coquette de toute sa hauteur lugubre. De la
plate-forme on pouvait foudroyer le pont.
Les deux édifices, l'un abrupt, l'autre poli, se choquaient plus qu'ils ne
s'accostaient. Les deux styles n'étaient point d'accord; bien que deux
demi-cercles semblent devoir être identiques, rien ne ressemble moins à un
plein-cintre roman qu'une archivolte classique. Cette tour digne des forêts
était une étrange voisine pour ce pont digne de Versailles. Qu'on se figure
Alain Barbe-Torte donnant le bras à Louis XIV. L'ensemble terrifiait. Des
deux majestés mêlées sortait on ne sait quoi de féroce.
Au point de vue militaire, le pont, insistons-y, livrait presque la tour.
Il l'embellissait et la désarmait; en gagnant de l'ornement elle avait
perdu de la force. Le pont la mettait de plain pied avec le plateau.
Toujours inexpugnable du côté de la forêt, elle était maintenant vulnérable
du côté de la plaine. Autrefois elle commandait le plateau, à présent le
plateau la commandait. Un ennemi installé là serait vite maître du pont. La
bibliothèque et le grenier étaient pour l'assiégeant, et contre la
forteresse. Une bibliothèque et un grenier se ressemblent en ceci que les
livres et la paille sont du combustible. Pour un assiégeant qui utilise
l'incendie, brûler Homère ou brûler une botte de foin, pourvu que cela
brûle, c'est la même chose. Les français l'ont prouvé aux allemands en
brûlant la bibliothèque de Heidelberg, et les allemands l'ont prouvé aux
français en brûlant la bibliothèque de Strasbourg. Ce pont, ajouté à la
Tourgue, était donc stratégiquement une faute; mais au dix-septième siècle,
sous Colbert et Louvois, les princes Gauvain, pas plus que les princes de
Rohan ou les princes de la Trémoille, ne se croyaient désormais
assiégeables. Pourtant les constructeurs du pont avaient pris quelques
précautions. Premièrement, ils avaient prévu l'incendie; au-dessous des
trois fenêtres du côté aval, ils avaient accroché transversalement, à des
crampons qu'on voyait encore il y a un demi-siècle, une forte échelle de
sauvetage ayant pour longueur la hauteur des deux premiers étages du pont,
hauteur qui dépassait celle de trois étages ordinaires; deuxièmement, ils
avaient prévu l'assaut; ils avaient isolé le pont de la tour au moyen d'une
lourde et basse porte de fer; cette porte était cintrée; on la fermait avec
une grosse clef qui était dans une cachette connue du maître seul, et, une
fois fermée, cette porte pouvait défier le bélier, et presque braver le
boulet.
Il fallait passer par le pont pour arriver à cette porte, et passer par
cette porte pour pénétrer dans la tour. Pas d'autre entrée.
v. LA PORTE DE FER
Le deuxième étage du châtelet du pont, surélevé à cause des piles,
correspondait avec le deuxième étage de la tour; c'est à cette hauteur que,
pour plus de sûreté, avait été placée la porte de fer.
La porte de fer s'ouvrait du côté du pont sur la bibliothèque et du côté de
la tour sur une grande salle voûtée avec pilier au centre. Cette salle, on
vient de le dire, était le second étage du donjon. Elle était ronde comme
la tour; de longues meurtrières, donnant sur la campagne, l'éclairaient. La
muraille, toute sauvage, était nue, et rien n'en cachait les pierres,
d'ailleurs très symétriquement ajustées. On arrivait à cette salle par un
escalier en colimaçon pratiqué dans la muraille, chose toute simple quand
les murs ont quinze pieds d'épaisseur. Au moyen-âge on prenait une ville
rue par rue, une rue maison par maison, une maison chambre par chambre. On
assiégeait une forteresse étage par étage. La Tourgue était sous ce rapport
fort savamment disposée et très revêche et très difficile. On montait d'un
étage à l'autre par un escalier en spirale d'un abord malaisé; les portes
étaient de biais et n'avaient pas hauteur d'homme, et il fallait baisser la
tête pour y passer; or, tête baissée c'est tête assommée; et, à chaque
porte, l'assiégé attendait l'assiégeant.
Il y avait au-dessous de la salle ronde à pilier deux chambres pareilles,
qui étaient le premier étage et le rez-de-chaussée, et au-dessus trois; sur
ces six chambres superposées la tour se fermait par un couvercle de pierre
qui était la plate-forme, et où l'on arrivait par une étroite guérite.
Les quinze pieds d'épaisseur de muraille qu'on avait dû percer pour y
placer la porte de fer, et au milieu desquels elle était scellée,
l'emboîtaient dans une longue voussure; de sorte que la porte, quand elle
était fermée, était, tant du côté de la tour que du côté du pont, sous un
porche de six ou sept pieds de profondeur; quand elle était ouverte, ces
deux porches se confondaient et faisaient la voûte d'entrée.
Sous le porche du côté du pont s'ouvrait dans l'épaisseur du mur le guichet
bas d'une vis-de-Saint-Gilles qui menait au couloir du premier étage sous
la bibliothèque; c'était encore là une difficulté pour l'assiégeant. Le
châtelet sur le pont n'offrait à son extrémité du côté du plateau qu'un mur
à pic, et le pont était coupé là. Un pont-levis, appliqué contre une porte
basse, le mettait en communication avec le plateau, et ce pont-levis, qui,
à cause de la hauteur du plateau, ne s'abaissait jamais qu'en plan incliné,
donnait dans le long couloir dit salle des gardes. Une fois maître de ce
couloir, l'assiégeant, pour arriver à la porte de fer, était forcé
d'enlever de vive force l'escalier en vis-de-Saint-Gilles qui montait au
deuxième étage.
vi. LA BIBLIOTHEQUE
Quant à la bibliothèque, c'était une salle oblongue ayant la largeur et la
longueur du pont, et une porte unique, la porte de fer. Une fausse porte
battante, capitonnée de drap vert, et qu'il suffisait de pousser, masquait
à l'intérieur la voussure d'entrée de la tour. Le mur de la bibliothèque
était du haut en bas, et du plancher au plafond, revêtu d'armoires vitrées
dans le beau goût de menuiserie du dix-septième siècle. Six grandes
fenêtres, trois de chaque côté, une au-dessus de chaque arche, éclairaient
cette bibliothèque. Par ces fenêtres, du dehors et du haut du plateau, on
en voyait l'intérieur. Dans les entre-deux de ces fenêtres se dressaient
sur des gaines de chêne sculpté six bustes de marbre, Hermolaüs de Byzance,
Athénée, grammairien naucratique, Suidas, Casaubon, Clovis, roi de France,
et son chancelier Anachalus, lequel, du reste n'était pas plus chancelier
que Clovis n'était roi.
Il y avait dans cette bibliothèque des livres quelconques.
Un est resté célèbre. C'était un vieil in-quarto avec estampes, portant
pour titre en grosses lettres SAINT-BARTHÉLEMY, et pour sous-titre
_Evangile selon saint Barthélemy, précédé d'une dissertation de Pantoenus,
philosophe chrétien, sur la question de savoir si cet évangile doit être
réputé apocryphe et si saint Barthélemy est le même que Nathanaél_. Ce
livre, considéré comme exemplaire unique, était sur un pupitre au milieu de
la bibliothèque. Au dernier siècle, on le venait voir par curiosité.
vii. LE GRENIER
Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothèque, la forme oblongue du
pont, c'était simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait
une grande halle encombrée de paille et de foin, et éclairée par six
mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnabé sculptée
sur la porte et au-dessous ce vers:
_Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam_.
Ainsi une haute et large tour, à six étages, percée çà et là de quelques
meurtrières, ayant pour entrée et pour issue unique une porte de fer
donnant sur un pont-châtelet fermé par un pont-levis; derrière la tour, la
forêt; devant la tour un plateau de bruyères, plus haut que le pont, plus
bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin
profond, étroit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au
printemps, fossé pierreux l'été, voilà ce que c'était que la Tour-Gauvain,
dite la Tourgue.
X. LES OTAGES
Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la
France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au
flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quant à la
Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite,
plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre était maintenant une
immense bataille, déchiquetée dans les bois; les désastres de la grosse
armée, dite catholique et royale, commençaient; un décret envoyait en
Vendée l'armée de Mayence; huit mille vendéens étaient morts à Ancenis; les
vendéens étaient repoussés de Nantes, débusqués de Montaigu, expulsés de
Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de
Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lâchaient
pied à Châtillon; ils perdaient un drapeau à Saint-Hilaire; ils étaient
battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué, au Château-d'Eau, aux
Ponts-de-Cé; ils étaient en échec à Luçon, en retraite à la Châtaigneraye,
en déroute à la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaçaient la
Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise,
aux ordres du général Craig, portant, mêlés aux meilleurs officiers de la
marine française, plusieurs régiments anglais, n'attendait qu'un signal du
marquis de Lantenac pour débarquer. Ce débarquement pouvait redonner la
victoire à la révolte royaliste. Pitt était d'ailleurs un malfaiteur
d'état; dans la politique il y a la trahison de même que dans la panoplie
il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien;
c'est trahir son pays que de le déshonorer; l'Angleterre, sous lui et par
lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait.
Braconnière et faussaire, rien ne lui répugnait; elle descendait jusqu'aux
minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui coûtait cinq
francs la livre; on saisissait à Lille, sur un anglais, une lettre de
Prigent, agent de Pitt en Vendée, où on lisait ces lignes: «Je vous prie de
ne pas épargner l'argent. Nous espérons que les assassinats se feront avec
prudence, les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus
propres à cette opération. Envoyez soixante mille livres à Rouen et
cinquante mille livres à Caen.» Cette lettre fut lue par Barère à la
Convention le 1er août. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de
Parrein et plus tard les atrocités de Carrier. Les républicains de Metz et
les républicains du Midi demandaient à marcher contre les rebelles. Un
décret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour
incendier les haies et les clôtures du Bocage. Crise inouïe. La guerre ne
cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grâce! pas de
prisonniers! était le cri des deux partis. L'histoire était pleine d'une
ombre terrible.
Dans ce mois d'août la Tourgue était assiégée.
Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'un crépuscule
caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne
frissonnant dans la plaine, à travers le silence de la nuit tombante, un
son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.
A ce son de trompe répondit un coup de clairon qui venait d'en bas.
Au haut de la tour il y avait un homme armé; en bas, dans l'ombre, il y
avait un camp.
On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un
fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac.
Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et
parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les
ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel.
Sombres étoiles que celles de la guerre! Le bivouac du côté du plateau se
prolongeait jusqu'aux plaines et du côté de la forêt s'enfonçait dans le
hallier. La Tourgue était bloquée.
L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse.
Le camp serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour
jusqu'au rocher et du côté du pont jusqu'au ravin.
Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de
clairon.
Cette trompe interrogeait et ce clairon répondait.
Cette trompe, c'était la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler?
et ce clairon, c'était le camp qui répondait: Oui.
A cette époque, les vendéens n'étant pas considérés par la Convention comme
belligérants, et défense étant faite par décret d'échanger avec les
«brigands» des parlementaires, on suppléait comme on pouvait aux
communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et
interdit dans la guerre civile. De là, dans l'occasion, une certaine
entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel
n'était qu'une entrée en matière, le second appel posait la question:
Voulez-vous écouter? Si, à ce second appel, le clairon se taisait, refus;
si le clairon répondait, consentement. Cela signifiait: Trêve de quelques
instants.
Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la
tour parla, et l'on entendit ceci:
«--Hommes qui m'écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu,
parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imânus,
parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué; j'ai eu le doigt
coupé d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l'attaque de
Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma
soeur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis.
«Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac,
vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître.
«Sachez d'abord que monseigneur le marquis, avant de s'enfermer dans cette
tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses
lieutenants; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la
route d'Entrée; à Treton le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit
Taillefer, la lisière du Haut-Maine; à Gaulier, dit Grand-Pierre,
Château-Gontier; à Lecomte, Craon; Fougères, à monsieur Dubois-Guy; et
toute la Mayenne à monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n'est fini
pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors même que
monseigneur le marquis mourrait, la Vendée de Dieu et du roi ne mourra pas.
«Ce que j'en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est là, à
mes côtés. Je suis la bouche par où passent ses paroles. Hommes qui nous
assiégez, faites silence.
«Voici ce qu'il importe que vous entendiez:
«N'oubliez pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. Nous
sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honnêtement, et
nous sommes simples et purs sous la volonté de Dieu comme l'herbe sous la
rosée. C'est la république qui nous a attaqués; elle est venue nous
troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé nos maisons et nos récoltes et
mitraillé nos métairies, et nos femmes et nos enfants ont été obligés de
s'enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hiver chantait
encore.
«Vous qui êtes ici et qui m'entendez, vous nous avez traqués dans la forêt,
et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou dispersé ceux qui
s'étaient joints à nous; vous avez du canon; vous avez réuni à votre
colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de
Landivy, d'Evran, de Tinténiac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes
quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes
dix-neuf hommes qui nous défendons.
«Nous avons des vivres et des munitions.
«Vous avez réussi à pratiquer une mine et à faire sauter un morceau de
notre rocher et un morceau de notre mur.
«Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brèche par
laquelle vous pouvez entrer, bien qu'elle ne soit pas à ciel ouvert et que
la tour, toujours forte et debout, fasse voûte au-dessus d'elle.
«Maintenant vous préparez l'assaut.
«Et nous, d'abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et
prieur séculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de
tous les jours a été fondée par la reine Jeanne, ensuite les autres
défenseurs de la tour, dont est monsieur l'abbé Turmeau, en guerre
Grand-Francoeur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert,
mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l'Avoine, mon
camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan,
qui suis né au bourg de Daon, où coule le ruisseau Moriandre, nous tous,
nous avons une chose à vous dire.
«Hommes qui êtes au bas de cette tour, écoutez.
«Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces
enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous
vous offrons de vous rendre ces trois enfants.
«A une condition.
«C'est que nous aurons la sortie libre.
«Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons,
par la brèche, du côté de la forêt, ou par le pont, du côté du plateau. Le
bâtiment sur le pont a trois étages; dans l'étage d'en bas, moi l'Imânus,
moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines
de bruyères sèches; dans l'étage d'en haut, il y a de la paille; dans
l'étage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui
communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur en a la clef sur
lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche
soufrée dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l'autre bout à
la portée de ma main, dans l'intérieur de la tour; j'y mettrai le feu quand
bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants
seront placés dans le deuxième étage du pont, entre l'étage où aboutit la
mèche soufrée et où est le goudron, et l'étage où est la paille, et la
porte de fer sera refermée sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera
vous qui incendierez le bâtiment; si vous attaquez à la fois par la brèche
et par le pont, le feu sera mis à la fois par vous et par nous; et, dans
tous les cas, les trois enfants périront.
«A présent, acceptez ou refusez.
«Si vous acceptez, nous sortons.
«Si vous refusez, les enfants meurent.
«J'ai dit.»
L'homme qui parlait du haut de la tour se tut.
Une voix d'en bas cria:
--Nous refusons.
Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme
pourtant, ajouta:
--Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion.
Il y eut un silence, et la même voix continua:
--Demain, à pareille heure, si vous n'êtes pas rendus, nous donnons
l'assaut.
Et la première voix reprit:
--Et alors pas de quartier.
A cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit
entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à
la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de
Lantenac, et cette figure d'où un regard tombait dans l'ombre et semblait
chercher quelqu'un, cria:
--Tiens, c'est toi, prêtre!
--Oui, c'est moi, traître! répondit la rude voix d'en bas.
XI. AFFREUX COMME L'ANTIQUE
La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune
et moins absolue était celle de Gauvain.
Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était pas
trompé.
En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant,
Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre
que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en
Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu
pour lui autrefois; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné.
Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs
actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être.
Un Lycurgue qui n'est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu'il en fût,
deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux
dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain
faisait contre-poids à l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun
de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point
qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à
Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier
mettait à prix la tête de Cimourdain.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 | 17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27