Quatrevingt Treize
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Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un
certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux
profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais
aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils,
Cimourdain était le second; seulement l'amer rictus de Lantenac était
couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait
une lueur d'aurore.
Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.
Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve
de vingt-quatre heures avait été convenue.
L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de
Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq
cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il
cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la
forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de
la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en
batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte
au pied de la tour.
Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait
s'engager dans les conditions que voici:
Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.
Dans la tour, dix-neuf.
Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire
dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.
Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une
armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant
général. Gauvain avait refusé, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris,
nous verrons. Je n'ai encore rien mérité.
Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs dans les
moeurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef
d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie.
La Tour-Gauvain avait une destinée étrange: un Gauvain l'attaquait, un
Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non
dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et
d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune
superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y
réfugier, n'ayant plus d'autre asile, voilà tout; mais il l'eût démolie
sans scrupule. Gauvain était plus respectueux.
Le point faible de la forteresse était le pont; mais dans la bibliothèque,
qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut
était donné là, l'incendie du pont était inévitable; il semblait à Gauvain
que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le
manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous
leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de
la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là;
lui-même, il y était né; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à
attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant.
Serait-il impie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres?
Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du
grenier de la bibliothèque. Certaines réflexions sont des émotions.
Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est
pourquoi il avait épargné le pont. Il s'était borné à rendre toute sortie
ou toute évasion impossible par cette issue et à tenir le pont en respect
par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le côté opposé.
De là, la mine et la sape au pied de la tour.
Cimourdain l'avait laissé faire; il se le reprochait; car son âpreté
fronçait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne
voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les hommes.
Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence
était le côté faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et
l'arrêtait sur cette pente, à ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne
se l'avouant qu'avec une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue
sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle
studieuse où étaient les premiers livres qu'il eût fait lire à Gauvain; il
avait été curé du village voisin, Parigné; il avait, lui Cimourdain, habité
les combles du châtelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait
entre ses genoux le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux
quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme,
grandir comme homme et croître comme esprit. Cette bibliothèque, ce
châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur l'enfant, allait-il les
foudroyer et les brûler? Il leur faisait grâce. Non sans remords.
Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue
avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque.
Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté
sauvage.
Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille
demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales.
Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-âge; les Etéocles
et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans
Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos.
XII. LE SAUVETAGE S'EBAUCHE
Toute la nuit se passa de part et d'autre en préparatifs.
Sitôt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre terminé, le premier soin
de Gauvain fut d'appeler son lieutenant.
Guéchamp, qu'il faut un peu connaître, était un homme de second plan,
honnête, intrépide, médiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement
intelligent jusqu'au point où c'est le devoir de ne plus comprendre, jamais
attendri, inaccessible à la corruption, quelle qu'elle fût, aussi bien à la
vénalité qui corrompt la conscience qu'à la pitié qui corrompt la justice.
Il avait sur l'âme et sur le coeur ces deux abat-jour, la discipline et la
consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux, et il marchait
devant lui dans l'espace que cela lui laissait libre. Son pas était droit,
mais sa route était étroite.
Du reste, homme sûr; rigide dans le commandement, exact dans l'obéissance.
Gauvain adressa vivement la parole à Guéchamp.
--Guéchamp, une échelle.
--Mon commandant, nous n'en avons pas.
--Il faut en avoir une.
--Pour escalade?
--Non. Pour sauvetage.
Guéchamp réfléchit et répondit:
--Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut très haute.
--D'au moins trois étages.
--Oui, mon commandant, c'est à peu près la hauteur.
Et il faut dépasser cette hauteur, car il faut être sûr de réussir.
--Sans doute.
--Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'échelle?
--Mon commandant, vous n'avez pas jugé à propos d'assiéger la Tourgue par
le plateau; vous vous êtes contenté de la bloquer de ce côté-là; vous avez
voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occupé
que de la mine, et l'on a renoncé à l'escalade. C'est pourquoi nous n'avons
pas d'échelles.
--Faites-en faire une sur-le-champ.
--Une échelle de trois étages ne s'improvise pas.
--Faites ajouter bout à bout plusieurs échelles courtes.
--Il faut en avoir.
--Trouvez-en.
--On n'en trouvera pas. Partout les paysans détruisent les échelles, de
même qu'ils démontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts.
--Ils veulent paralyser la république, c'est vrai.
--Ils veulent que nous ne puissions ni traîner un charroi, ni passer une
rivière, ni escalader un mur.
--Il me faut une échelle, pourtant.
--J'y songe, mon commandant, il y a à Javené, près de Fougères, une grande
charpenterie. On peut en avoir une là.
--Il n'y a pas une minute à perdre.
--Quand voulez-vous avoir l'échelle?
--Demain, à pareille heure, au plus tard.
--Je vais envoyer à Javené un exprès à franc-étrier. Il portera l'ordre de
réquisition. Il y a à Javené un poste de cavalerie qui fournira l'escorte.
L'échelle pourra être ici demain avant le coucher du soleil.
--C'est bien, cela suffira, dit Gauvain, faites vite. Allez.
Dix minutes après, Guéchamp revint et dit à Gauvain:
--Mon commandant, l'exprès est parti pour Javené.
Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'œil fixé sur le
pont-châtelet qui était en travers du ravin. Le pignon du châtelet, sans
autre baie que la basse entrée fermée par le pont-levis dressé, faisait
face à l'escarpement du ravin. Pour arriver du plateau au pied des piles du
pont, il fallait descendre le long de cet escarpement, ce qui n'était pas
impossible, de broussaille en broussaille. Mais une fois dans le fossé,
l'assaillant serait exposé à tous les projectiles pouvant pleuvoir des
trois étages. Gauvain acheva de se convaincre qu'au point où le siège en
était, la véritable attaque était par la brèche de la tour.
Il prit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne fût possible; il
compléta l'étroit blocus de la Tourgue; il resserra les mailles de ses
bataillons de façon que rien ne pût passer au travers. Gauvain et
Cimourdain se partagèrent l'investissement de la forteresse; Gauvain se
réserva le côté de la forêt et donna à Cimourdain le côté du plateau. Il
fut convenu que, tandis que Gauvain, secondé par Guéchamp, conduirait
l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mèches de la batterie haute
allumées, observerait le pont et le ravin.
XIII. CE QUE FAIT LE MARQUIS
Pendant qu'au dehors tout s'apprêtait pour l'attaque, au dedans tout
s'apprêtait pour la résistance.
Ce n'est pas sans une réelle analogie qu'une tour se nomme une douve, et
l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un
coup de poinçon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui était
arrivé à la Tourgue.
Le puissant coup de poinçon donné par deux ou trois quintaux de poudre
avait troué de part en part le mur énorme. Ce trou partait du pied de la
tour, traversait la muraille dans sa plus grande épaisseur et venait
aboutir en arcade informe dans le rez-de-chaussée de la forteresse. Du
dehors, les assiégeants, afin de rendre ce trou praticable à l'assaut,
l'avaient élargi et façonné à coups de canon.
Le rez-de-chaussée où pénétrait cette brèche était une grande salle ronde
toute nue, avec pilier central portant la clef de voûte. Cette salle, qui
était la plus vaste de tout le donjon, n'avait pas moins de quarante pieds
de diamètre. Chacun des étages de la tour se composait d'une chambre
pareille, mais moins large, avec des logettes dans les embrasures des
meurtrières. La salle du rez-de-chaussée n'avait pas de meurtrières, pas de
soupiraux, pas de lucarnes; juste autant de jour et d'air qu'une tombe.
La porte des oubliettes, faite de plus de fer que de bois, était dans la
salle du rez-de-chaussée. Une autre porte de cette salle ouvrait sur un
escalier qui conduisait aux chambres supérieures. Tous les escaliers
étaient pratiqués dans l'épaisseur du mur.
C'est dans cette salle basse que les assiégeants avaient chance d'arriver
par la brèche qu'ils avaient faite. Cette salle prise, il leur restait la
tour à prendre.
On n'avait jamais respiré dans cette salle basse. Nul n'y passait
vingt-quatre heures sans être asphyxié. Maintenant, grâce à la brèche, on y
pouvait vivre.
C'est pourquoi les assiégés ne fermèrent pas la brèche.
D'ailleurs, à quoi bon? Le canon l'eût rouverte.
Ils piquèrent dans le mur une torchère de fer, y plantèrent une torche, et
cela éclaira le rez-de-chaussée.
Maintenant comment s'y défendre?
Murer le trou était facile, mais inutile. Une retirade valait mieux. Une
retirade, c'est un retranchement à angle rentrant, sorte de barricade
chevronnée qui permet de faire converger les feux sur les assaillants, et
qui, en laissant à l'extérieur la brèche ouverte, la bouche à l'intérieur.
Les matériaux ne leur manquaient pas; ils construisirent une retirade, avec
fissures pour le passage des canons de fusil. L'angle de la retirade
s'appuyait au pilier central; les deux ailes touchaient le mur des deux
côtés. Cela fait, on disposa dans les bons endroits des fougasses.
Le marquis dirigeait tout. Inspirateur, ordonnateur, guide et maître, âme
terrible. Lantenac était de cette race d'hommes de guerre du dix-huitième
siècle qui, à quatre-vingts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait à ce
comte d'Alberg qui, presque centenaire, chassa de Riga le roi de Pologne.
--Courage, amis! disait le marquis, au commencement de ce siècle, en 1715,
à Bender, Charles XII, enfermé dans une maison, a tenu tête, avec trois
cents suédois, à vingt mille turcs.
On barricada les deux étages d'en bas, on fortifia les chambres, on crénela
les alcôves, on contrebuta les portes avec des solives enfoncées à coups de
maillet, qui faisaient comme des arcs-boutants; seulement on dut laisser
libre l'escalier en spirale qui communiquait à tous les étages, car il
fallait pouvoir y circuler; et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été
l'entraver pour l'assiégé. La défense des places a toujours ainsi un côté
faible.
Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des
poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main à la
besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan féroce,
toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche.
Il ne fallait pas lui répliquer. Il disait: _Si une moitié de vous se
révoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et je défendrais la place
avec le reste_. Ces choses-là font qu'on adore un chef.
XIV. CE QUE FAIT L'IMANUS
Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus
s'occupait du pont. Dès le commencement du siège, l'échelle de sauvetage
suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième
étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans
la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain
voulait suppléer. Les fenêtres du premier étage entre-sol, dit salle des
gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer
scellés dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là.
Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles
étaient très hautes.
L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et
résolus à tout. Ces hommes étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux
frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de
fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont.
Hoisnard Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un
frère tué par les républicains.
L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et
l'étage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il
ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyères
en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la
mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la
tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines,
une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée; puis il fit
placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était
le goudron et le grenier où était la paille, les trois berceaux où étaient
René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On
apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.
C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles
d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir
du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit placer
une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage
décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le
mur; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre
mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient
être utiles, il ouvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque.
C'était une nuit d'été, bleue et tiède.
Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur
et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de
l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait
tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois
étages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un
dernier coup d'oeil; après quoi, ces quatre hommes sortirent du châtelet et
rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double
tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina,
avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou
pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour
et le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte
de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chaussée
du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le plancher
du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de
fascines sèches. L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart
d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mit le
feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris,
et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au
marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche.
Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus
alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la
guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil
sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans
l'embrasure de la lucarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de
toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et
il faisait des cartouches.
Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre
au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prêts à l'assaut; sur
le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boîtes à
mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des
mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux
trois enfants endormis.
LIVRE TROISIEME
LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY
i
Les enfants se réveillèrent.
Ce fut d'abord la petite.
Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum
sorte de ces fraîches âmes.
Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait
encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses
pieds, et se mit à jaser.
Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel
était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.
Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette,
gaie et calme, jasait.
René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces
nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer
plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le
ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux
jambes hors de son petit lit.
Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le
bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient
sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus,
Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui
n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On
n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les
traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe.
Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout
le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants,
c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.
Georgette jasait.
Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne
indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre
destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent,
mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on
puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les
lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore
qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice
éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer;
protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini
compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et
désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.
Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas
des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un
langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin
sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite.
Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et
de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la
tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement
obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la
responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans
cette âme rose.
Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage
était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de
ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse
acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il
faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans
rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui
ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres
honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible,
dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus
desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.
Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés,
se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son
écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa
soupe.
La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la
cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux.
Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le
bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses
genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.
Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient
moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en
haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant
a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.
Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle,
soupira, et dit avec dignité:--J'ai mangé ma soupe.
Ceci tira Georgette de sa rêverie.
--Poupoupe, dit-elle.
Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit
l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa
cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.
De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses
doigts.
Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle,
était allé le rejoindre et courait derrière lui.
ii.
Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de
clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon
répondit du haut de la tour un son de trompe.
Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la
réplique.
Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.
Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise,
qui cria distinctement ceci:
--Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher
du soleil, nous attaquons.
Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la
tour:
--Attaquez.
La voix d'en bas reprit:
--Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure
avant l'assaut.
Et la voix d'en haut répéta:
--Attaquez.
Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe
portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon,
dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller
dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index
de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les
cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand
la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air,
et murmura à demi-voix:--Misique.
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