Quatrevingt Treize
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Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
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Nous pensons qu'elle voulait dire «musique».
Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la
trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte
était en train de traverser la bibliothèque.
Gros-Alain l'aperçut et cria:
--Une bête.
René-Jean accourut.
Gros-Alain reprit:
--Ça pique.
--Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean.
Et tous deux se mirent à regarder ce passant.
Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères.
René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis
et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient
leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et
considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu
contente de tant d'admiration.
Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que
c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit
pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par
terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses
d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour
desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y
hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis
elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un
tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers,
grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre
petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre,
c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué
et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace
qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse
de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle
redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette
fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de
l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à
franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle
prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des
échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant
couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds
et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois,
elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun
des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à
l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant
de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa,
doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit.
iii.
En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur
le cloporte, relevait la tête et disait:
--C'est une femelle.
Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire
Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un
petit cénacle assis par terre.
Mais le cloporte avait disparu.
Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du
plancher.
D'autres événements suivirent le cloporte.
D'abord des hirondelles passèrent.
Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler
tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands
cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever
les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié.
Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos!
René-Jean la réprimanda.
--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.
--Zozo, dit Georgette.
Et tous les trois regardèrent les hirondelles.
Puis une abeille entra.
Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur
comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme
rapporte la lumière.
Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle
avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je
viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?
Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant.
Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent
pas des yeux.
L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant
l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse,
d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres,
comme si elle eût été un esprit.
Sa visite faite, elle partit.
--Elle va dans sa maison, dit René-Jean.
--C'est une bête, dit Gros-Alain.
--Non, repartit René-Jean, c'est une mouche.
--Muche, dit Georgette.
Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à
l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son
index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et
la regarda tourner avec une attention profonde.
De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son
va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable
fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs
trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et
tirait le crin avec recueillement.
Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez.
Les deux frères tournèrent la tête.
Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le
camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt;
des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient,
des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se
répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une
sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés.
--C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean.
iv.
Le bruit cessa.
René-Jean était demeuré rêveur.
Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces
petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si
troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un
mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel
tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et
René-Jean chuchota à demi-voix: Maman.
--Maman, dit Gros-Alain.
--Mman, dit Georgette.
Et puis René-Jean se mit à sauter.
Ce que voyant, Gros-Alain sauta.
Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de
René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt
mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps
en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse;
elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique.
Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par
tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus
se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux
parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels
Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant:
--Les momommes!
Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait
à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à
l'enfant que mêlés aux fantômes.
Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais
plus volontiers à quatre pattes.
Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis
la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la
fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un
soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et
l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de
l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque.
Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté
de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là
en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout
de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y
était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits
n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya
Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé.
Ils se remirent à courir et à jouer.
Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une
spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup
caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues
qu'il avait déterré je ne sais où.
Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière,
oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des
sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain
enfant.
Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il
était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas
l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela.
Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture et
Georgette voulut monter dedans.
Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le
cocher.
Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.
René-Jean cria à Gros-Alain:
--Dis: Hu!
--Hu! répéta Gros-Alain.
La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.
Puis elle eut une vague envie de pleurer.
--Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.
--J'ai grande, dit Georgette.
Et sa grandeur la consola de sa chute.
La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la
poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y
amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le
vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce
peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace dite
_mûrier de renard_. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et
une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait
presque jusqu'à terre.
Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la
charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha.
Il cueillit une mûre et la mangea.
--J'ai faim, dit René-Jean.
Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.
A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils
s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre
de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits
faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.
De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.
Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang
et dit en montrant la ronce: Pique.
Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit:
--C'est une bête.
--Non, répondit René-Jean, c'est un bâton.
--Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain.
Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à
rire.
v.
Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet
Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en
cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient
fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un
monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le
célèbre volume _Saint-Barthélemy_.
C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce
_Saint-Barthélemy_ avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la
Bible de 1682, Bloeuw, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des
presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de
Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en
soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les
fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les
parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle
Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur
bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il
était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires
contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le
pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice
on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les
Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire
illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou.
Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être.
Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint
Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas.
Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un
regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des
yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:--Gimage.
Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de
Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.
Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque;
René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul
jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus
et posa ses deux poings sur le livre.
Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la
«gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure
de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de
René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un
peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette
l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit:
--Momomme.
--Et moi! cria Gros-Alain.
Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela
décide le carnage.
René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur,
Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain.
Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux
petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint
Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.
vi.
L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit:
--Encore!
Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les
glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit
dans la main de Georgette Gavantus.
Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.
Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et
Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de
l'admiration de son public.
René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio
Pignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain Alphonse
Tostat et à Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond,
et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai,
où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et
Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes.
René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à
Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.
Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase
mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets,
crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin
majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné
pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé,
lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit
lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.
Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne
finissent pas aussi bien.
Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.
Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un
instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois
enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste
volume démantelé.
Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui
donna un coup de pied.
Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup
de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre,
mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout
prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux,
éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant
les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le
cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin,
déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des
ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie
s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.
Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du
saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase,
qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures,
toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba
tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.
Ce fut une extermination.
Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou
faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères,
déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois
géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur,
mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy.
Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière
estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de
texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout,
regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des
mains.
Gros-Alain battit des mains.
Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la
fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la
grande page en petits morceaux.
Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et
déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme
Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque
tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces
essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air,
et dit:
--Papillons.
Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.
vii.
Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà
une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ.
Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans
l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son
berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna
jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous.
Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain,
et les trois malfaiteurs s'endormirent.
Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de
fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux
haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait,
tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette
caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se
dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité
dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle
complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un
d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable
conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps,
c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement
assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les
rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient
vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux
tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par
les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien.
Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus
dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils
n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se
reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait
peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines
appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables;
tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était
l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles
ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le
vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois
humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense
respect de la nature autour de cette petitesse.
Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup,
dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un
bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent
de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en
colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.
Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit:
--Poum!
Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur
Gros-Alain, et se rendormit.
LIVRE QUATRIÈME
LA MÈRE
I. LA MORT PASSE
Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché
toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller
devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le
premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et
là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et
dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.
C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente;
les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ
désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de
toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à
travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le
lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée
au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin
possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été,
minuit est plus clément que midi.
Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le
paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été
près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:--La Tourgue.--Avec
les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.
Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait
traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce
qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions
faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un
morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route.
Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce
qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout
lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants.
Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route;
l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit;
pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du
village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants
avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues
et de ferrailles qu'on avait entendu.
Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air,
regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut
d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux
attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui
ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait
on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait
l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et
dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et
l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui
paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se
découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir,
l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin
blêmissait derrière.
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