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Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Lord Balcarras, gouverneur de l'île, et le prince de la Tour-d'Auvergne,
l'avaient en personne conduit et installé à bord. L'agent secret des
princes, Gélambre, ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait
lui-même veillé à l'aménagement de sa cabine, poussant le soin et le
respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu'à porter derrière ce vieillard
sa valise. En le quittant pour retourner à terre, M. de Gélambre avait fait
à ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: _Bonne chance,
général_, et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit: _Au revoir, mon
cousin_.

«Le paysan», c'était en effet le nom sous lequel les gens de l'équipage
s'étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts
dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus
long, ils comprenaient que ce paysan n'était pas plus un paysan que la
corvette de guerre n'était une corvette de charge.


Il y avait peu de vent. _La Claymore_ quitta Bonnenuit, passa devant
Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordées; puis elle
décrut dans la nuit croissante, et s'effaça.

Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par
l'exprès de Southampton, à M. le comte d'Artois, au quartier général du duc
d'York, les quatre lignes qui suivent:

«Monseigneur, le départ vient d'avoir lieu. Succès certain. Dans huit jours
toute la côte sera en feu, de Granville à Saint-Malo.»

Quatre jours auparavant, par émissaire secret, le représentant Prieur de la
Marne, en mission près de l'armée des côtes de Cherbourg, et momentanément
en résidence à Granville, avait reçu, écrit de la même écriture que la
Dépêche précédente, le message qu'on va lire:

«Citoyen représentant, le 1er juin, à l'heure de la marée, la corvette de
guerre _Claymore_, à batterie masquée, appareillera pour déposer sur
la côte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux,
cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai
demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la
croisière, capturez la corvette, faites guillotiner l'homme.»




II. NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER

La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers
Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et
s'était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on
appelle le Passage de la Déroute. Il n'y avait alors de phare sur aucun
point de ces deux côtes.

Le soleil s'était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont
d'ordinaire les nuits d'été; c'était une nuit de lune, mais de vastes
nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et,
selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait
l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la
mer et la couvraient de brume.

Toute cette obscurité était favorable.

L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et
Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et
les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins
courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant
pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et
Granville.

Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de
toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour.

Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf
heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut
du vent et de la mer; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans
être violente. Pourtant, à de certains coups de lame, l'avant de la
Corvette embarquait.

Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé _général_, et auquel le
prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied
marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la
corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était fort secouée.
De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de
chocolat dont il cassait et mâchait un morceau, ses cheveux blancs
n'empêchant pas qu'il eût toutes ses dents.

Il ne parlait à personne, si ce n'est, par instants, bas et brièvement, au
capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager
comme plus commandant que lui-même.

_La Claymore_, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le
brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à
cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer
entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour la
Grève de Leeq, Gros-Nez, Plémont, faisait glisser la corvette parmi ces
chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un
homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l'océan. La corvette
n'avait pas de feu à l'avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces
mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la
Grande-Etape; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute
silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de
Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait
d'aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la
Corbière.

Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La
Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine,
qui était la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit
en baissant la voix:

--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de
l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.

--Nous l'emporterons an tombeau, répondit Boisberthelot.

--Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le
dirais pas.

Et il entra dans sa chambre.




III. NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES

Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher
côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici
à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres.

Boisberthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuville:

--Nous allons voir si c'est un chef.

La Vieuville répondit:

--En attendant, c'est un prince.

--Presque.

--Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.

--Comme les La Trémoille, comme les Rohan.

--Dont il est l'allié.

Boisberthelot reprit:

--En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis
comte et comme vous êtes chevalier.

--Ils sont loin les carrosses! s'écria La Vieuville. Nous en sommes au
tombereau.

Il y eut un silence.

Boisberthelot repartit:

--A défaut d'un prince français, on prend un prince breton.

--Faute de grives... Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau.

--J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot. Et la Vieuville répliqua:

--Certes! un bec et des griffes.

--Nous allons voir.

--Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de
l'avis de Tinténiac: _un chef, et de la poudre_! Tenez, commandant, je
connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles; ceux d'hier,
ceux d'aujourd'hui et ceux de demain; pas un n'est la caboche de guerre
qu'il nous faut. Dans cette diable de Vendée, il faut un général qui soit
en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le
moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles,
tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des
exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. À cette heure, dans cette armée de
paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbée est nul,
Leseure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête. La
Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est un officier de
rase campagne, impropre à la guerre d'expédients; Cathelineau est un
Charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Bérard est inepte,
Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du
barbier Gaston. Car, Mordemonbleu! À quoi bon chamailler la révolution et
quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons
commander les gentilshommes par les perruquiers?

--C'est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.

--Une gale qu'a la France?

--Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous
tirer de là.

--Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine.

--En attendant, c'est laid.

--Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour général en chef
Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n'a rien à envier à la
république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries.
Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée: d'un côté Santerre le
brasseur, de l'autre Gaston le merlan!

--Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point
mal agi dans son commandement de Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois
cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes.

--A la bonne heure, mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui.

--Pardieu, sans doute. Et moi aussi.

--Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse
dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.

--Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes
estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au
régiment de Flandre, il se fait chef vendéen, il commande une bande de la
côte; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans
les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait
prisonnier son fils, et lui brûle la cervelle.

--Celui-là est bien, dit La Vieuville.

--Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot.

--Cela n'empêche pas qu'il est insupportable d'être commandé par un
Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Chouppes!

--Mon cher chevalier, la colère est la même de l'autre côté. Nous sommes
pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les
sans-culottes soient contents d'être commandés par le comte de Canclaux, le
vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le
marquis de Custine et le duc de Biron!

--Quel gâchis!

--Et le duc de Chartres!

--Fils d'Egalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là?

--Jamais.

--Il monte au trône. Il est servi par ses crimes.

--Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.

Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit:

--Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi.
J'étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.

--Du haut du grand escalier?

--Oui.

--On a bien fait.

--Nous l'appelions Bourbon le Bourbeux.

--Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah!

Et La Vieuville ajouta:

--Moi, j'étais à Ouessant avec lui.

--Sur le _Saint-Esprit?_

--Oui.

--S'il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l'amiral
d'Orvilliers, il empêchait les anglais de passer.

--Certes.

--Est-il vrai qu'il se soit, caché à fond de cale?

--Non. Mais il faut le dire tout de même.

Et La Vieuville éclata de rire.

Boisberthelot reprit:

--Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulaivilliers dont vous parliez, La
Vieuville, je l'ai connu, je l'ai vu de près. Au commencement, les paysans
étaient armés de piques; ne s'était-il pas fourré dans la tête d'en faire
des piquiers? Il voulait leur apprendre l'exercice de la pique-en-biais et
de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces
sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les
angles d'un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur
baragouinait la vieille langue militaire; pour dire un chef d'escouade, il
disait, un _cap d'escadre_, ce qui était l'appellation des caporaux sous
Louis XIV. Il s'obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers; il
avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond
tous les soirs, recevant le mot, et le contre-mot du sergent de la
colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les
disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d'oreille
en oreille jusqu'au dernier. Il cassa un officier qui ne s'était pas levé
tète nue pour recevoir le mot d'ordre de la bouche du sergent. Vous jugez
comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent
être menés à la paysanne, et qu'on ne fait pas des hommes de caserne avec
des hommes des bois. Oui, j'ai connu ce Boulainvilliers-là.

Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté.

Puis la causerie continua.

--A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué?

--Oui, commandant.

--Devant Condé?

--Au camp de Pamars. D'un boulet de canon.

Boisberthelot soupira.

--Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leurs!

--Bon voyage! dit La Vieuville.

--Et Mesdames? où sont-elles?

--A Trieste.

--Toujours?

--Toujours.

Et La Vieuville s'écria:

--Ah! cette république! que de dégâts pour peu de chose! Quand on pense que
cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions!

--Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot.

--Tout va mal, reprit La Vieuville.

--Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que
tous ces évêques, ce Coucy, l'évêque de la Rochelle, ce Beaupoil
Saint-Aulaire, l'évêque de Poitiers, ce Mercy, l'évêque de Luçon, amant de
madame de L'Eschasserie!...

--Laquelle s'appelle Servanteau, vous savez, commandant; L'Eschasserie est
un nom de terre.

--Et ce faux évêque d'Agra, qui est curé de je ne sais quoi!

--De Dol. Il s'appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se
bat.

--Des prêtres quand il faudrait des soldats! Des évêques qui ne sont pas
des évêques! des généraux qui ne sont pas des généraux!

La Vieuville interrompit Boisberthelot.

--Commandant, vous avez le _Moniteur_ dans votre cabine?

--Oui.

--Qu'est-ce donc qu'on joue à Paris dans ce moment-ci?

--_Adèle et Paulin_, et _la Caverne_.

--Je voudrais voir ça.

--Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois.

Boisberthelot réfléchit un instant et ajouta:

--Au plus tard. M. Windham l'a dit à milord Hood.

--Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal?

--Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût
bien conduite.

La Vieuville hocha la tête.

--Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l'infanterie de marine?

--Oui, si la côte est pour nous; non, si elle est hostile. Quelquefois il
faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu'elle se
lisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef.
On fera le possible. Ce qui importe, c'est le chef.

Et Boisberthelot, pensif, ajouta:

--La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie?

--Du jeune?

--Oui.

--Pour commander?

--Oui.

--Que c'est encore un officier de plaine et de bataille rangée. La
broussaille ne connaît que le paysan.

--Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau.

La Vieuville rêva un moment, et dit:

--Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai
prince.

--Pourquoi? Qui dit prince...

--Dit poltron. Je le sais, commandant. Niais c'est pour l'effet sur les
gros yeux bêtes des gars.

--Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.

--On s'en passera.

Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front
avec la main, comme pour en faire sortir une idée.

Il reprit:

--Enfin, essayons de ce général-ci.

--C'est un grand gentilhomme.

--Croyez-vous qu'il suffira?

--Pourvu qu'il soit bon, dit La Vieuville.

--C'est-à-dire féroce, dit Boisberthelot.

Le comte et le chevalier se regardèrent.

--Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c'est là ce
qu'il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux
sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons
les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général
inexorable. Dans l'Anjou et dans le haut Poitou, les chefs font les
magnanimes, on patauge dans la générosité, rien ne va. Dans le Marais et
dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que
Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène.

Boisberthelot n'eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville
eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on
entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu'on entend. Ce
cri et ces bruits venaient du dedans du navire.

Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l'entrepont, mais ne
purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus.

Une chose effrayante venait d'arriver.




IV. TORMENTUM BELLI

Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était
détachée.

Ceci est le plus redoutable peut-être des évènements de mer. Rien de plus
terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine
marche.

Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête
surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette
masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche
avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrête, paraît
méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d'un bout à
l'autre, pirouette, se dérobe, s'évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue,
extermine. C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez
ceci: le bélier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entrée en
liberté de la matière; on dirait que cet esclave éternel se venge; il
semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets
inertes sorte et éclate tout à coup; cela a l'air de perdre patience et de
prendre une étrange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colère
de l'inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de
l'éléphant, l'agilité de la souris, l'opiniâtreté de la cognée, l'inattendu
de la houle, les coups de coude de l'éclair, la surdité du sépulcre. Il
pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des
tournoiements brusquement coupés d'angles droits. Et que faire? Comment en
venir à bout? Une tempête cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mât
brisé se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'éteint: mais que
devenir avec cette énorme brute de bronze? De quelle façon s'y prendre?
Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa,
effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune ressource avec ce monstre, un
canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort. Et en même temps,
il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui
son plancher qui le balance. Il est remué par le navire qui est remué par
la mer qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le
navire, les flots, les souffles, tout cela le tient; de là sa vie affreuse.
Que faire à cet engrenage? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du
naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts,
ces chocs? Chacun de ses coups au bordage peut défoncer le navire. Comment
deviner ces affreux méandres? On a affaire à un projectile qui se ravise,
qui a l'air d'avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction.
Comment arrêter ce qu'il faut éviter? L'horrible canon se démène, mange,
recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte
l'attente, broie l'obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la
terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre
un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le
ventre la foudre prisonnière qui cherche à s'échapper; quelque chose comme
un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.


En un instant tout l'équipage fut sur pied. La faute était au chef de pièce
qui avait négligé de serrer l'écrou de la chaîne d'amarrage et mal entravé
les quatre roues de la caronade; ce qui donnait du jeu à la semelle et au
châssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la
brague. Le combleau s'était cassé, de sorte que le canon n'était plus ferme
à l'affût. La brague fixe, qui empêche le recul, n'était pas encore en
usage a cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la
caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s'était mise à
errer formidablement dans l'entre-pont.

Qu'on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte
d'eau courant sur une vitre.

Au moment où l'amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les
uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les
marins en prévoyance d'un branle-bas de combat. La caronade, lancée par le
tangage, fit un trouée dans ce tas d'hommes et en écrasa quatre du premier
coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un
cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de
la batterie qu'elle démonta. De là le cri de détresse qu'on venait
d'entendre. Tous les hommes se pressèrent à l'escalier-échelle. La batterie
se vida en un clin d'oeil.

L'énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle
était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce
qu'elle voulait. Tout cet équipage d'hommes accoutumés à rire dans la
bataille tremblait. Dire l'épouvante est impossible.

Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides
pourtant, s'étaient arrêtés au haut de l'escalier, et, muets, pâles,
hésitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les écarta du coude et
descendit.

C'était leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le
moment d'auparavant.

Arrivé au bas de l'escalier-échelle, il s'arrêta.




V. VIS ET VIR

Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant
de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'étrave de la
batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de
lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il
apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues
blancheurs dans l'obscurité.

Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres
pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de
la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque.
Il se ruait frénétiquement sur la membrure; les porques très robustes
résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on
entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une
sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb
secoué dans une bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus
rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les
coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres
avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes
mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher
selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs
endroits, commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit
monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou
avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et
entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les
rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les
ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette
infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les
disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que
possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le
canon, et une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître.

Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des
fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille,
traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds.
Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était
lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait.
Dix pièces sur trente étaient hors de combat; les brèches au bordage se
multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au
bas de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne
bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du
navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.

Il fallait périr ou couper court an désastre; prendre un parti; mais
lequel?

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