A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

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Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on
put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car
il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La
bâche était noire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha
de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette
voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des
questions et des réponses.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est la guillotine qui passe.

--D'où vient-elle?

--De Fougères.

--Où va-t-elle?

--Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné.

--A Parigné!

--Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici!

Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet
attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes,
l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un
fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les
paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession
au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient
les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin,
les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.

C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se
réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses
pieds roses.




II. LA MORT PARLE

La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris
ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses
enfants perdus dans les ténèbres.

Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de
défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la
deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot «guillotine» lui revint;
«guillotine», pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas
ce que c'était; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire
pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela,
et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui
étaient la forêt de Fougères.

Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits,
c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait
faim.

Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes
militaires.

Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie.

Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se
pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la
mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait
à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour
et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau.

Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son
écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan.

L'homme au placard était un crieur public.

Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche,
ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque
chose à crier dans tout le pays.

Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard,
et il en commençait la lecture. Il dit d'une voix haute:

--«République française. Une et indivisible.»

Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte
d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent
leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque
reconnaître l'opinion à la coiffure; les chapeaux étaient royalistes, les
bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on
écouta, le crieur lut:

--«... En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués
par le comité de salut public...»

Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit:

--«... Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la
loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine
capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader...»

Un paysan demanda bas à son voisin:

--Qu'est-ce que c'est que ça, la peine capitale?

Le voisin répondit:

--Je ne sais pas.

Le crieur agita le placard:

--«... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux
délégués et aux subdélégués contre les rebelles.

«Sont mis hors la loi...»

Il fit une pause et reprit:

--«... Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent...»

Tout l'attroupement prêta l'oreille.

La voix du crieur devint tonnante. Il dit:

--«... Lantenac, brigand.»

--C'est monseigneur, murmura un paysan.

Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur.

Le crieur reprit:

--«... Lantenac, ci-devant marquis, brigand.--L'Imânus, brigand...»

Deux paysans se regardèrent de côté.

--C'est Gouge-le-Bruant.

--Oui, c'est Brise-Bleu.

Le crieur continuait de lire la liste:

--«... Grand-Francoeur, brigand...»

Le rassemblement murmura:

--C'est un prêtre.

--Oui, monsieur l'abbé Turmeau.

--Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé.

--Et brigand, dit un homme à bonnet.

Le crieur lut:

--«... Boisnouveau, brigand.--Les deux frères Pique-en-bois, brigands.
--Houzard, brigand...»

--C'est monsieur de Quélen, dit un paysan.

--«Panier, brigand...»

--C'est monsieur Sepher.

--«... Place-nette, brigand...»

--C'est monsieur Jamois.

Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires.

--«... Guinoiseau, brigand.--Chatenay, dit Robi, brigand...»

Un paysan chuchota:

--Guinoiseau est le même que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen.

--«... Hoisnard, brigand», reprit le crieur.

Et l'on entendit dans la foule:

--Il est de Ruillé.

--Oui, c'est Branche-d'Or.

--Il a eu son frère tué à l'attaque de Pontorson.

--Oui, Hoisnard-Malonnière.

--Un beau jeune homme de dix-neuf ans.

--Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:--«... Belle-Vigne,
brigand.--La Musette, brigand.--Sabre-tout, brigand.--Brin-d'Amour,
brigand...»

Un garçon poussa le coude d'une fille. La fille sourit.

Le crieur continua:

--«... Chante-en-hiver, brigand.--Le Chat, brigand...»

Un paysan dit:

--C'est Moulard.

--«... Tabouze, brigand...»

Un paysan dit:

--C'est Gauffre.

--Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.

--Tous des bons, grommela un gars.

Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban.

Le crieur reprit sa lecture:

--«... Les susnommés, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et après
l'identité constatée, seront immédiatement mis à mort.»

Il y eut un mouvement.

Le crieur poursuivit:

--«... Quiconque leur donnera asile ou aidera à leur évasion sera traduit
en cour martiale, et mis à mort. Signé...»

Le silence devint profond.

--«... Signé: le délégué du Comité de salut public, CIMOURDAIN.»

--Un prêtre, dit un paysan.

--L'ancien curé de Parigné, dit un autre.

Un bourgeois ajouta:

--Turmeau et Cimourdain. Un prêtre blanc et un prêtre bleu.

--Tous deux noirs, dit un autre bourgeois.

Le maire, qui était sur le balcon, souleva son chapeau, et cria:

--Vive la république!

Un roulement de tambour annonça que le crieur n'avait pas fini. En effet il
fit un signe de la main.

--Attention, dit-il. Voici les quatre dernières lignes de l'affiche du
gouvernement. Elles sont signées du chef de la colonne d'expédition des
Côtes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain.

--Ecoutez! dirent les voix de la foule.

Et le crieur lut:

--«Sous peine de mort...»

Tous se turent.

--«... Défense est faite, en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide
et secours aux dix-neuf rebelles susnommés qui sont à cette heure investis
et cernés dans la Tourgue.»

--Hein? dit une voix.

C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère.




III. BOURDONNEMENT DE PAYSANS

Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce
qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue.
Elle dressait la tête.

--Hein? répéta-t-elle, la Tourgue?

On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix
murmurèrent:--Ça a l'air d'une brigande.

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha
et lui dit tout bas:

--Taisez-vous.

Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne
comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la
nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer?
Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé
l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti
pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.

Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

Il y avait là des paysans et des bourgeois; c'est-à-dire des blancs et des
bleus.

Un paysan disait:

--C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que
dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins,
ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé.

--Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.

D'autres ajoutèrent:

--Ni Brice-Denys.

--Ni François Dudouet.

--Oui, celui de Laval.

--Ni Huet, de Launey-Villiers.

--Ni Grégis.

--Ni Pilon.

--Ni Filleul.

--Ni Ménicent.

--Ni Guéharrée.

--Ni les trois frères Logerais.

--Ni monsieur Lechandelier de Pierreville.

--Imbéciles! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont
Lantenac.

--Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.

Le vieillard répliqua:

--Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois.

Un bourgeois répondit:

--C'est un ci-devant.

Et un autre reprit:

--C'est un de ceux qui fusillent les femmes.

Michelle Fléchard entendit, et dit:

--C'est vrai.

On se retourna.

Et elle ajouta:

--Puisqu'on m'a fusillée.

Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On
se mit à l'examiner, un peu de travers.

Elle était inquiétante à voir en effet; tressaillant de tout, effarée,
frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était
effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible
qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort.
Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela:

--Ça pourrait bien être une espionne.

--Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui
lui avait déjà parlé.

Michelle Fléchard répondit:

--Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le
front du doigt en clignant de l'œil, et dit:

--C'est une innocente.

Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.

Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

--Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après
l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne:

--C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue?

--Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne.

--Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

--Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs,
je ne sais pas. Ah ça, vous êtes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre
femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi?

--Je ne me repose pas, dit la mère.

--Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit:

--Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux
petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler
de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le
champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais
quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il
y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est
lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants.
Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre
s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On
l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme.
Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai
perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où
je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La
Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que
je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis
pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit:

--Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire
des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.

--Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et
de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en
supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la
Tourgue!

La paysanne se mit en colère.

--Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là
de mauvais endroits. On ne va pas là.

--J'y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se remit en route.

La paysanne la regarda s'éloigner et grommela:

--Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans
la main.

--Voilà pour votre souper.

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas
la tête, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle
rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient.
Elle s'approcha d'eux et dit:

--Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.




IV. UNE MEPRISE

Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité
indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va
de Javené à Lécousse, ceci:

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javené à
Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt
un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de
cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et
à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de
la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale
apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les
halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon,
un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes
étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les
rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces
hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui
avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de
bûcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu'à mettre le
feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin
dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût
aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine
braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages.
Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que
le point du jour blanchissait.

Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.

--Es-tu sûr de ça?

--Dame, on le dit.

--Elle va passer?

--On dit qu'elle est dans le pays.

--Il ne faut pas qu'elle en sorte.

--Il faut la brûler.

--Nous sommes trois villages venus pour cela.

--Oui, mais l'escorte?

--On tuera l'escorte.

--Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe?

--On le dit.

--C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré?

--Pourquoi pas?

--Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères.

--Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable.

--Oui.

--Et il faut qu'elle y retourne.

--Oui.

--C'est donc à Parigné qu'elle irait?

--Il paraît.

--Elle n'ira pas.

--Non.

--Non, non, non!

--Attention.

Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu
jour.

Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration; on entendit un
bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et
distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une
escorte à cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait à eux.

--La voilà! dit celui qui paraissait le chef.

--Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.

--Combien d'hommes d'escorte?

--Douze.

--On disait qu'ils étaient vingt.

--Douze ou vingt, tuons tout.

--Attendons qu'ils soient en pleine portée.

Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

--Vive le roi! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent à la fois.

Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers
étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la
charrette.

--Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.

Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés; le charretier avait été tué,
mais pas exprès.

--C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait
du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

--Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre
route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où
Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.





V. VOX IN DESERTO

Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné
son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le
trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et
elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord
dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle était
esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver;
chaque minute écoulée pouvait être leur perte; qui a un tel devoir n'a plus
de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse.
A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on
faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontré de
village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait,
puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des
branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but?
Touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie douloureuse,
et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber
sur la route et expirer là? À un certain moment, avancer encore lui sembla
impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers
s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle
n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches,
elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel
coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle
avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but.

Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière.

En se relevant, elle chercha à s'orienter.

Elle enjamba le ruisseau.

Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau
couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan
incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce
plateau était un désert. Dans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait
rencontrer quelqu'un; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait
s'étendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir
volaient dans les bruyères.

Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et
comme devenue insensée, la mère éperdue jeta à la solitude ce cri étrange:

--Y a-t-il quelqu'un ici?

Et elle attendit la réponse.

On répondit.

Une voix sourde et profonde éclata, cette voix venait du fond de l'horizon,
elle se répercuta d'écho en écho; cela ressemblait à un coup de tonnerre à
moins que ce ne fût un coup de canon; et il semblait que cette voix
répliquait à la question de la mère et qu'elle disait: Oui.

Puis le silence se fit.

La mère se dressa, ranimée; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle
avait maintenant à qui parler; elle venait de boire et de prier; les forces
lui revenaient, elle se mit à gravir le plateau du côté où elle avait
entendu l'énorme voix lointaine.

Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une haute tour. Cette tour
était seule dans ce sauvage paysage; un rayon du soleil couchant
l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière cette
tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui était la forêt
de Fougères.

Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horizon d'où était venu
ce grondement qui lui avait semblé un appel. Etait-ce cette tour qui avait
fait ce bruit?

Michelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau; elle n'avait plus
devant elle que de la plaine.

Elle marcha vers la tour.




VI. SITUATION

Le moment était venu.

L'inexorable tenait l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte; évidemment il ne pouvait
échapper; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur
place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la
demeure féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût
mémorable.

C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient
de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée; tuer la Vendée, c'était sauver la
France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la
férocité du devoir.

Le marquis semblait perdu; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il
était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse;
Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être; il y avait du
soldat dans ce jeune chef; il était homme à se jeter dans ce pugilat;
pourvu qu'il n'y fût pas tué? Gauvain! son enfant! l'unique affection
qu'il eût sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le
bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange
qu'il était entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont
il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la
mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit
intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet
d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de
barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier
étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette
avarie.

Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur
situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne
le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter
la Tourgue, eux et l'ennemi dedans; c'était leur rêve; mais toutes leurs
réserves étaient épuisées. A peine avaient-ils trente coups à tirer par
homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu
de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un
feu continu; mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait à la fois le
nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement--bonheur
sinistre--la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche; au
sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se
hacherait; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où
aboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment
construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade,
une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et
mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser
pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait
avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau.
Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à
laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite; cette
chambre, meublée, comme la salle basse,d'une table couverte d'armes toutes
prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par
la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage;
au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde
du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet.
Cette chambre du second s'appelait indistinctement _la chambre de la porte
de fer_ ou _la chambre des miroirs_, à cause de beaucoup de petits miroirs,
accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre
recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être
utilement défendues, cette chambre des miroirs était ce que
Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle «le dernier
poste où les assiégés font une capitulation». Il s'agissait, nous l'avons
dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là.

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