A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières;
pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de
fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus, qui
avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme
dans une caverne homérique; de grands plats de riz, du fur, qui est une
bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des
rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la
badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure
devant soi.

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants.
Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait
dit:

--Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que
dedans. Dedans, l'égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant:--Egalité, Fraternité.

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus,
avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des
escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur
rosaire.

La situation se précisait, et était ceci:

Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois
salles superposées à prendre de haute lutte l'une après l'autre, deux
escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de
mitraille; pour les assiégés, mourir.




VII. PRÉLIMINAIRES

Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières
instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part
à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en
observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était
entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne
tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se
réservait le commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui
troublait Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit
être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas
de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds
d'épaisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui
le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les
dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une
attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il
connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue
à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp
s'écria:

--Ah! enfin!

Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.

--Qu'y a-t-il, Guéchamp?

--Mon commandant, il y a que voici l'échelle.

--L'échelle de sauvetage?

--Oui.

--Comment? nous ne l'avions pas encore?

--Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à Javené
était revenu.

--Je le sais.

--Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle
de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait
mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze
cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et
l'échelle. Sur quoi, il était revenu à franc étrier.

--Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant
bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le
coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien?

--Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette
qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée.

--Est-ce possible? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est
venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons.

--Mon commandant, on peut attaquer.

--Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire.

--Sans doute.

--Mais nous ne l'avons pas.

--Nous l'avons.

--Comment?

--C'est ce qui m'a fait dire: Ah! enfin! La charrette n'arrivait pas; j'ai
pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et,
mon commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte.
Elle descend une côte. Vous pouvez la voir.

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

--En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer.
Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus
nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp.

--Et à moi aussi.

--Ils sont à environ un quart de lieue.

--Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.

--On peut attaquer.

C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle
qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les
yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire.

--Qu'est-ce, sergent Radoub?

--Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous
avons une grâce à vous demander.

--Laquelle?

--De nous faire tuer.

--Ah! dit Gauvain.

--Voulez-vous avoir cette bonté?

--Mais ... c'est selon, dit Gauvain.

--Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous
sommes encore douze.

--Eh bien?

--Ça nous humilie.

--Vous êtes la réserve.

--Nous aimons mieux être l'avant-garde.

--Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je
vous conserve.

--Trop.

--C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.

--Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant.

--J'y penserai, sergent Radoub.

--Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir
un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue
brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en
être.

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix
Altérée:

--Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes.
Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants.
Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le
nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand,
ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos
mioches, mon commandant! Quand tous les tremblements s'en mêleraient, nous
ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité? Nous
ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce qu'on ne se battait pas, et
je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre, oui,
ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus,
et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul
cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de
noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m'en prends à
la carcasse du Père Eternel. Et voici ce que dit le bataillon: nous voulons
que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit,
ventraboumine! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main à Radoub, et dit:

--Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage
en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en
mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas.

--Est-ce toujours moi qui commande les douze?

--Certes.

--Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.

Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.

Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la
colonne d'attaque commença à se former.




VIII. LE VERBE ET LE RUGISSEMENT

Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagné son poste du plateau, et
qui était à côté de Gauvain, s'approcha d'un clairon.

--Sonne à la trompe, lui dit-il.

Le clairon sonna, la trompe répondit.

Un son de clairon et un son de trompe s'échangèrent encore.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Gauvain à Guéchamp. Que veut Cimourdain?

Cimourdain s'était avancé vers la tour, un mouchoir blanc à la main.

Il éleva la voix.

--Hommes qui êtes dans la tour, me connaissez-vous?

Une voix, la voix de l'Imânus, répliqua du haut de la tour:

--Oui.

Les deux voix alors se parlèrent et se répondirent et l'on entendit ceci:

--Je suis l'envoyé de la république.

--Tu es l'ancien curé de Parigné.

--Je suis le délégué du comité du salut public.

--Tu es un prêtre.

--Je suis le représentant de la loi.

--Tu es un renégat.

--Je suis le commissaire de la révolution.

--Tu es un apostat.

--Je suis Cimourdain.

--Tu es le démon.

--Vous me connaissez?

--Nous t'exécrons.

--Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir?

--Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos têtes pour avoir la tienne.

--Eh bien, je viens me livrer à vous.

On entendit au haut de la tour un éclat de rire sauvage et ce cri:

--Viens!

Il y avait dans le camp un profond silence d'attente.

Cimourdain reprit:

--A une condition.

--Laquelle?

--Ecoutez.

--Parle.

--Vous me haïssez?

--Oui.

--Moi, je vous aime. Je suis votre frère.

La voix du haut de la tour répondit:

--Oui, Caïn.

Cimourdain repartit avec une inflexion singulière, qui était à la fois
haute et douce:

--Insultez, mais écoutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous êtes
mes frères. Vous êtes de pauvres hommes égarés. Je suis votre ami. Je suis
la lumière et je parle à l'ignorance. La lumière contient toujours de la
fraternité. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la même mère, la
patrie? Eh bien, écoutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants
sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en
ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il
y a dans la révolution, c'est Dieu. En attendant le moment où toutes les
consciences, même les vôtres, comprendront, et où tous les fanatismes, même
les nôtres, s'évanouiront, en attendant que cette grande clarté soit faite,
personne n'aura-t-il pitié de vos ténèbres? Je viens à vous, je vous offre
ma tête; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grâce de
me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le
puis. C'est un instant suprême; je fais un dernier effort. Oui, celui qui
vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prêtre. Le
citoyen vous combat, mais le prêtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup
d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la défense de vos
enfants et de vos femmes. Je prends leur défense contre vous. O mes
frères...

--Va, prêche! ricana l'Imânus.

Cimourdain continua:

--Mes frères, ne laissez pas sonner l'heure exécrable. On va ici
s'entr'égorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront
pas le soleil de demain; oui, beaucoup d'entre nous périront, et vous, vous
tous, vous allez mourir. Faites-vous grâce à vous-mêmes. Pourquoi verser
tout ce sang quand c'est inutile? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux
suffisent?

--Deux? dit l'Imânus.

--Oui. Deux.

--Qui?

--Lantenac et moi.

Et Cimourdain éleva la voix:

--Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que
je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve: donnez-nous Lantenac, et
prenez-moi. Lantenac sera guillotiné, et vous ferez de moi ce que vous
voudrez.

--Prêtre, hurla l'Imânus, si nous t'avions, nous te brûlerions à petit feu.

--J'y consens, dit Cimourdain.

Et il reprit:

--Vous, les condamnés qui êtes dans cette tour, vous pouvez tous dans une
heure être vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous?

L'Imânus éclata.

--Tu n'es pas seulement scélérat, tu es fou. Ah çà, pourquoi viens-tu nous
déranger? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler? Nous, livrer
monseigneur! Qu'est-ce que tu veux?

--Sa tête. Et je vous offre...

--Ta peau. Car nous t'écorcherions comme un chien, curé Cimourdain. Eh
bien, non, ta peau ne vaut pas sa tête. Va-t'en.

--Cela va être horrible. Une dernière fois, réfléchissez.

La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la
tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire.
Les chefs ont de ces sinistres égoïsmes. C'est un des droits de la
responsabilité.

L'Imânus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria:

--Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles
sont faites, et nous n'avons rien à y changer. Acceptez-les, sinon,
malheur! Consentez-vous? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont là,
et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve, à tous.

--A tous, oui, répondit Cimourdain, excepté un.

--Lequel?

--Lantenac.

--Monseigneur! Livrer monseigneur! Jamais.

--Il nous faut Lantenac.

--Jamais.

--Nous ne pouvons traiter qu'à cette condition.

--Alors commencez.

Le silence se fit.

L'Imânus, après avoir sonné avec sa trompe le coup de signal, redescendit;
le marquis mit l'épée à la main; les dix-neuf assiégés se groupèrent en
silence dans la salle basse, en arrière de la retirade, et se mirent à
genoux; ils entendaient le pas mesuré de la colonne d'attaque qui avançait
vers la tour dans l'obscurité; ce bruit se rapprochait; tout à coup ils le
sentirent tout près d'eux, à la bouche même de la brèche. Alors tous,
agenouillés, épaulèrent à travers les fentes de la retirade leurs fusils et
leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui était le prêtre
Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans
la main gauche, dit d'une voix grave:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Tous firent feu à la fois, et la lutte s'engagea.




IX. TITANS CONTRE GÉANTS

Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels
d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales; à ces «_attaques à armes
courtes_» qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait
dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, où, dit
le vieux sergent de la province d'Alentejo, «les fourneaux ayant fait leur
effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames
de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de
grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la
place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés».

Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle
en langue du métier _brèches sans voûte_, c'est-à-dire, on se le rappelle,
une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à
ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait
été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de
quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la
déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle
basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache
qui entaille.

C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante,
quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et
montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds
d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de
pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds
aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant
pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille
déchiquetée; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement
effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors,
c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine
vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des
vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette
férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de
l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au
moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se
couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous
terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les
détonations se ripostèrent; le cri de Gauvain s'éleva: Fonçons! Puis le cri
de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imânus: A moi
les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup,
d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait
vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer; on était
dans une noirceur rougeâtre; qui entrait là était subitement sourd et
aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat
gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des
plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on
avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des
silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait
l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des
imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de
la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre
fumait dehors dans l'herbe.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante
était blessée.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit
était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de
la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer,
dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les
ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte
expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et
au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à
peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à
forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés
avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne
d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de
la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se
raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse
au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons
qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie
éclaira un visage tout près de lui.

--Cimourdain! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici?

C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit:

--Je viens être près de toi.

--Mais vous allez vous faire tuer!

--Hé bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc?

--Mais je suis nécessaire ici. Vous pas.

--Puisque tu y es, il faut que j'y sois.

--Non, mon maître.

--Si, mon enfant!

Et Cimourdain resta près de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.

Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait
finir par vaincre. Les assaillants étaient à l'abri; dix assiégeants
tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les
assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient.

Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant
là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient
encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement
mutilé. C'était un breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il
avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se
traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier
étage, espérant pouvoir là prier et mourir.

Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un
peu.

En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans
une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix:

--Assiégés! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous
êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents
contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.

--Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac.

Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain.

La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte; cela permettait aux assiégés
de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.

--L'assaut à la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté
pour escalader la retirade?

--Moi, dit le sergent Radoub.




X. RADOUB

Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de
brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six
hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut
jeté ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé,
rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de
la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que
cela voulait dire?

Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta
les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des
étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait
qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé.

Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine
montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage
dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des
barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde,
oui, à la condition d'être un chat.

C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle «les
athlètes agiles». On peut être vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui
avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule
leste.

Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et
sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de
son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux
pistolets passait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux
de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il
se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un
escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un
pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait
avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude.
C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie.
--Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier
étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.

Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure
qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la
lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus
difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur
du précipice.

Enfin il parvint au rebord de la meurtrière; il écarta le grillage tordu et
descellé, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort
puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un
tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se
dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux
dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.

Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du
premier étage.

Mais une face apparut dans la meurtrière.

Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable;
un oeil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant.

Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.

Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et
s'avancèrent vers Radoub; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux
pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.

Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la
corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillage suffisaient à
peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.

Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver.

Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à
entrer dans l'embrasure de la meurtrière, là l'air extérieur l'avait
ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un
peu de force; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture
le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux
et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer,
Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses
pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.