Quatrevingt Treize
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Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.
Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter
Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds.
Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une
seule main, ne put en tirer un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta
un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et
le sauva.
Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui
d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les
barreaux et bondit dans l'embrasure.
Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre
derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.
Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout
portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.
Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.
--Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur
avec ta gueule en boeuf à la mode? Sapristi, comme on t'a délabré le
minois!
Chante-en-hiver le visait.
Radoub continua:
--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par
la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie.
Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.
Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié
de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet,
mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.
--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A
moi la belle!
Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir
le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire
disloquée.
Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit.
Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.
--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus.
Reste là, méchant traîne-à-terre. Tu penses bien que je ne vais pas à
présent m'amuser à te massacrer. Rampe à ton aise sur le sol, concitoyen de
mes savates. Meurs, c'est toujours ça de fait. C'est tout à l'heure que tu
vas savoir que ton curé ne te disait que des bêtises. Va-t'en dans le grand
mystère, paysan.
Et il sauta dans la salle du premier étage.
--On n'y voit goutte, grommela-t-il.
Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait à travers l'agonie.
Radoub se retourna.
--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne
me mêle plus de ton affaire. Je méprise de t'achever. Fiche-moi la paix.
Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considérant
Chante-en-hiver.
--Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout ça, mais me voilà
désarmé. J'avais deux coups à tirer. Tu me les as gaspillés, animal! Et
avec ça une fumée qui vous fait aux yeux un mal de chien!
Et rencontrant son oreille déchirée:
--Aïe! dit-il.
Et il reprit:
--Te voilà bien avancé de m'avoir confisqué une oreille! Au fait, j'aime
mieux avoir ça de moins qu'autre chose, ça n'est guère qu'un ornement. Tu
m'as aussi égratigné à l'épaule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je
te pardonne.
Il écouta. Le bruit dans la salle basse était effrayant. Le combat était
plus forcené que jamais.
--Ça va bien en bas. C'est égal, ils gueulent vive le roi. Ils crèvent
noblement.
Ses pieds cognèrent son sabre à terre. Il le ramassa, et il dit à
Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui était peut-être mort:
--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut,
c'est la même chose. Je le reprends par amitié. Mais il me fallait mes
pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah çà, qu'est-ce que je vais
faire? Je ne suis bon à rien ici.
Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Tout à coup dans
la pénombre, derrière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et
sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tâta. C'étaient
des tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu
disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir;
c'était la réserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième
phase de l'assaut; tout un arsenal.
--Un buffet! s'écria Radoub.
Et il se jeta dessus, ébloui.
Alors il devint formidable.
La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était
visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub
laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à deux
coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale
de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il
empoigna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon,
vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub,
reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris!
Et s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua
sous la voûte tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit.
Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements
imprévus désagrègent la résistance.
Deux des balles de la triple décharge de Radoub avaient porté; l'une avait
tué Houzard, qui était M. de Quélen.
--Ils sont en haut! cria le marquis.
Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas
plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier. Le
marquis encourageait cette fuite.
--Faites vite, disait-il. Le courage est d'échapper. Montons tous au
deuxième étage! Là nous recommencerons.
Il quitta la retirade le dernier.
Cette bravoure le sauva.
Radoub, embusqué au haut du premier étage de l'escalier, le doigt sur la
détente du tromblon, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au
tournant de la spirale reçurent la décharge en pleine face, et tombèrent
foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu
le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis
après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du
premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la
salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte
de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait
capituler ou mourir.
Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne
s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans
chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la
retirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier
étage.
Là il trouva Radoub.
Radoub commença par le salut militaire et dit:
--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu
de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.
--Bon élève, dit Gauvain en souriant.
Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se
faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperçut que
Radoub était tout en sang.
--Mais tu es blessé, camarade!
--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une
oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche.
Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y
a pas que de mon sang.
On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par
Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils
délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants
n'étaient pas dans le secret des assiégés; ils ignoraient leur pénurie de
munitions; ils ne savaient pas que les défenseurs de la place étaient à
court de poudre; le deuxième étage était le dernier poste de résistance;
les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné.
Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui
n'étaient pas morts étaient là comme sous clef. Lantenac était dans la
souricière.
Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le
meilleur dénoûment possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait
tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.
Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement
un rude premier feu à essuyer.
Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et
du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef.
Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence à leur
délibération.
Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.
--Mon commandant?
--Qu'est-ce, Radoub?
--Ai-je droit à une petite récompense?
--Certes. Demande ce que tu voudras.
--Je demande à monter le premier.
On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'eût fait sans permission.
XI. LES DÉSESPÉRÉS
Pendant qu'on délibérait au premier étage, on se barricadait au second. Le
succès est une fureur, la défaite est une rage. Les deux étages allaient se
heurter éperdument. Toucher à la victoire, c'est une ivresse. En bas il y
avait l'espérance, qui serait la plus grande des forces humaines si le
désespoir n'existait pas.
Le désespoir était en haut.
Un désespoir calme, froid, sinistre.
En arrivant à cette salle de refuge, au delà de laquelle il n'y avait rien
pour eux, le premier soin des assiégés fut de barrer l'entrée. Fermer la
porte était inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un
obstacle à travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte
fermée.
La torche plantée dans la torchère du mur par l'Imânus près de la mèche
soufrée les éclairait.
Il y avait dans cette salle du second un de ces gros et lourds coffres de
chêne où l'on serrait les vêtements et le linge avant l'invention des
meubles à tiroirs.
Ils traînèrent ce coffre et le dressèrent debout sous la porte de
l'escalier. Il s'y emboîtait solidement et bouchait l'entrée. Il ne
laissait d'ouvert, près de la voûte, qu'un espace étroit, pouvant laisser
passer un homme, excellent pour tuer les assaillants un à un. Il était
douteux qu'on s'y risquât.
L'entrée obstruée leur donnait un répit.
Ils se comptèrent.
Les dix-neuf n'étaient plus que sept, dont l'Imânus. Excepté l'Imânus et le
marquis, tous étaient blessés.
Les cinq qui étaient blessés, mais très vivants, car, dans la chaleur du
combat, toute blessure qui n'est pas mortelle vous laisse aller et venir,
étaient Chatenay, dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour
et Grand-Francœur. Tout le reste était mort.
Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes étaient épuisées. Ils
comptèrent les cartouches. Combien, à eux sept, avaient-ils de coups à
tirer? Quatre.
On était arrivé à ce moment où il n'y a plus qu'à tomber. On était acculé à
l'escarpement, béant et terrible. Il était difficile d'être plus près du
bord.
Cependant l'attaque venait de recommencer; mais lente et d'autant plus
sûre. On entendait les coups de crosse des assiégeants sondant l'escalier
marche à marche.
Nul moyen de fuir. Par la bibliothèque? Il y avait là sur le plateau six
canons braqués, mèche allumée. Par les chambres d'en haut? A quoi bon?
elles aboutissaient à la plate-forme. Là on trouvait la ressource de se
jeter du haut en bas de la tour.
Les sept survivants de cette bande épique se voyaient inexorablement
enfermés et saisis par cette épaisse muraille qui les protégeait et qui les
livrait. Ils n'étaient pas encore pris; mais ils étaient déjà prisonniers.
Le marquis éleva la voix:
--Mes amis, tout est fini.
Et après un silence, il ajouta:
--Grand-Francoeur redevient l'abbé Turmeau.
Tous s'agenouillèrent, le rosaire à la main. Les coups de crosse des
assaillants se rapprochaient.
Grand-Francoeur, tout sanglant d'une balle qui lui avait effleuré le crâne
et arraché le cuir chevelu, dressa de la main droite son crucifix. Le
marquis, sceptique au fond, mit un genou en terre.
--Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes à haute voix.
Monseigneur, parlez.
Le marquis répondit:
--J'ai tué.
--J'ai tué, dit Hoisnard.
--J'ai tué, dit Guinoiseau.
--J'ai tué, dit Brin-d'Amour.
--J'ai tué, dit Châtenay.
--J'ai tué, dit l'Imânus.
Et Grand-Francoeur reprit:
--Au nom de la très sainte Trinité, je vous absous. Que vos âmes aillent en
paix.
--Ainsi soit-il, répondirent toutes les voix.
Le marquis se releva.
--Maintenant, dit-il, mourons.
--Et tuons, dit l'Imânus.
Les coups de crosse commençaient à ébranler le coffre qui barrait la porte.
--Pensez à Dieu, dit le prêtre. La terre n'existe plus pour vous.
--Oui, reprit le marquis, nous sommes dans la tombe.
Tous courbèrent le front et se frappèrent la poitrine. Le marquis seul et
le prêtre étaient debout. Les yeux étaient fixés à terre, le prêtre priait,
les paysans priaient, le marquis songeait. Le coffre, battu comme par des
marteaux, sonnait lugubrement.
En ce moment une voix vive et forte, éclatant brusquement derrière eux,
cria:
--Je vous l'avais bien dit, monseigneur!
Toutes les têtes se retournèrent, stupéfaites.
Un trou venait de s'ouvrir dans le mur.
Une pierre, parfaitement rejointoyée avec les autres, mais non cimentée, et
ayant un piton en haut et un piton en bas, venait de pivoter sur elle-même
à la façon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La
pierre ayant évolué sur son axe, l'ouverture était double et offrait deux
passages, l'un à droite, l'autre à gauche, étroits, mais suffisants
Pour laisser passer un homme. Au delà de cette porte inattendue on
apercevait les premières marches d'un escalier en spirale. Une face d'homme
apparaissait à l'ouverture.
Le marquis reconnut Halmalo.
XII. SAUVEUR
--C'est toi, Halmalo?
--Moi, monseigneur. Vous voyez bien que les pierres qui tournent, cela
existe, et qu'on peut sortir d'ici. J'arrive à temps, mais faites vite.
Dans dix minutes, vous serez en pleine forêt.
--Dieu est grand, dit le prêtre.
--Sauvez-vous, monseigneur, crièrent toutes les voix.
--Vous tous d'abord, dit le marquis.
--Vous le premier, monseigneur, dit l'abbé Turmeau.
--Moi le dernier.
Et le marquis reprit d'une voix sévère:
--Pas de combat de générosité. Nous n'avons pas le temps d'être magnanimes.
Vous êtes blessés. Je vous ordonne de vivre et de fuir. Vite! et profitez
de cette issue. Merci, Halmalo.
--Monsieur le marquis, dit l'abbé Turmeau, nous allons nous séparer?
--En bas, sans doute. On ne s'échappe jamais qu'un à un.
--Monseigneur nous assigne-t-il un rendez-vous?
--Oui. Une clairière dans la forêt. La Pierre-Gauvaine. Connaissez-vous
l'endroit?
--Nous le connaissons tous.
--J'y serai demain, à midi. Que tous ceux qui pourront marcher s'y
trouvent.
--On y sera.
--Et nous recommencerons la guerre, dit le marquis.
Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de
s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus se
clore.
--Monseigneur, dit-il, dépêchons-nous, la pierre résiste à présent. J'ai
pu ouvrir le passage, mais je ne pourrai le fermer.
La pierre, en effet, après une longue désuétude, était comme ankylosée dans
sa charnière. Impossible désormais de lui imprimer un mouvement.
--Monseigneur, reprit Halmalo, j'espérais refermer le passage, et que les
bleus, quand ils entreraient, ne trouveraient plus personne, et n'y
comprendraient rien, et vous croiraient en allés en fumée. Mais voilà la
pierre qui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra
poursuivre. Au moins ne perdons pas une minute. Vite, tous dans l'escalier.
L'Imânus posa la main sur l'épaule de Halmalo:
--Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et
qu'on soit en sûreté dans la forêt?
--Personne n'est blessé grièvement? demanda Halmalo.
Ils répondirent:--Personne.
--En ce cas, un quart d'heure suffit.
--Ainsi, repartit l'Imânus, si l'ennemi n'entrait ici que dans un quart
d'heure?
--Il pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas.
--Mais, dit le marquis, ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre
n'est pas pour les gêner longtemps. Quelques coups de crosse en viendront à
bout. Un quart d'heure! Qui est-ce qui les arrêtera un quart d'heure?
--Moi, dit l'Imânus.
--Toi, Gouge-le-Bruant?
--Moi, monseigneur. Ecoutez. Sur six, vous êtes cinq blessés. Moi je n'ai
pas une égratignure.
--Ni moi, dit le marquis.
--Vous êtes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat,
c'est deux.
--Je le sais, nous avons chacun un devoir différent.
--Non, monseigneur, nous avons, vous et moi, le même devoir, qui est de
vous sauver.
L'Imânus se tourna vers ses camarades.
--Camarades, il s'agit de tenir en échec l'ennemi et de retarder la
poursuite le plus possible. Ecoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu
une goutte de sang; n'étant pas blessé, je durerai plus longtemps qu'un
autre. Partez tous. Laissez-moi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me
charge d'arrêter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de
pistolets chargés?
--Quatre.
--Mettez-les à terre.
On fit ce qu'il voulait.
--C'est bien. Je reste. Ils trouveront à qui parler. Maintenant, vite,
allez-vous-en.
Les situations à pic suppriment les remerciements. A peine prit-on le temps
de lui serrer la main.
--A bientôt, lui dit le marquis.
--Non, monseigneur. J'espère que non. Pas à bientôt; car je vais mourir.
Tous s'engagèrent l'un après l'autre dans l'étroit escalier, les blessés
d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le crayon de son
carnet de poche, et écrivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus
tourner et qui laissait le passage béant.
--Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous, dit Halmalo.
Et Halmalo commença à descendre.
Le marquis le suivit.
L'Imânus resta seul.
XIII. BOURREAU
Les quatre pistolets avaient été posés sur les dalles, car cette salle
n'avait pas de plancher. L'Imânus en prit deux, un dans chaque main.
Il s'avança obliquement vers l'entrée de l'escalier que le coffre obstruait
et masquait.
Les assaillants craignaient évidemment quelque surprise, une de ces
explosions finales qui sont la catastrophe du vainqueur en même temps que
celle du vaincu. Autant la première attaque avait été impétueuse, autant la
dernière était lente et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas
voulu peut-être, enfoncer violemment le coffre; ils en avaient démoli le
fond à coups de crosse, et troué le couvercle à coups de bayonnette, et par
ces trous ils tâchaient de voir dans la salle avant de se risquer à y
pénétrer.
La lueur des lanternes dont ils éclairaient l'escalier passait à travers
ces trous.
L'Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il
ajusta brusquement à ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la
détente. Le coup partit, et l'Imânus, joyeux, entendit un cri horrible. La
balle avait crevé l'oeil et traversé la tête, et le soldat qui regardait
venait de tomber dans l'escalier à la renverse.
Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux
endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières, l'Imânus
profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lâcha au hasard dans
le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha
probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre
étaient tués ou blessés, et il se fit dans l'escalier un grand tumulte
d'hommes qui lâchent pied et qui reculent.
L'Imânus jeta les deux pistolets qu'il venait de décharger, et prit les
deux qui restaient, puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda
par les trous du coffre.
Il constata le premier effet produit.
Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient
sur les marches; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou
quatre degrés.
L'Imânus attendit.
--C'est du temps de gagné, pensait-il.
Cependant il vit un homme, à plat ventre, monter en rampant les marches de
l'escalier, et en même temps, plus bas, une tête de soldat apparut derrière
le pilier central de la spirale. L'Imânus visa cette tête et tira. Il y eut
un cri, le soldat tomba, et l'Imânus fit passer de sa main gauche dans sa
main droite le dernier pistolet chargé qui lui restait.
En ce moment-là il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui, à son
tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing,
le poing de l'homme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième
meurtrière du bas du coffre, et ce poing avait plongé un sabre dans le
ventre de l'Imânus.
La blessure était effroyable. Le ventre était fendu de part en part.
L'Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit: C'est bon!
Puis chancelant et se traînant, il recula jusqu'à la torche qui brûlait à
côté de la porte de fer, il posa son pistolet à terre et empoigna la
torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la
main droite il abaissa la torche et mit le feu à la mèche soufrée.
Le feu prit, la mèche flamba. L'Imânus lâcha la torche, qui continua de
brûler à terre, ressaisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se
soulevant encore, attisa la mèche du peu de souffle qui lui restait.
La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-châtelet.
Alors, voyant cette exécrable réussite, plus satisfait peut-être de son
crime que de sa vertu, cet homme qui venait d'être un héros et qui n'était
plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit.
--Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits,
notre petit à nous, le roi qui est au Temple.
XIV. L'IMANUS AUSSI S'EVADE
En cet instant-là, un grand bruit se fit, le coffre violemment poussé
s'effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre
à la main.
--C'est moi, Radoub. Qui en veut? Ça m'ennuie d'attendre. Je me risque.
C'est égal, je viens toujours d'en éventrer un. Maintenant je vous attaque
tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous?
C'était Radoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l'Imânus
venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse
masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.
Radoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité où la torche
presque éteinte jetait à peine une lueur, répéta sa question:
--Je suis un. Combien êtes-vous?
N'entendant rien, il avança. Un de ces jets de clarté qu'exhalent par
instants les foyers agonisants et qu'on pourrait appeler des sanglots de
lumière, jaillit de la torche et illumina toute la salle.
Radoub avisa un des petits miroirs accrochés au mur, s'en approcha, regarda
sa face ensanglantée et son oreille pendante, et dit:
--Démantibulage hideux.
Puis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide.
--Il n'y a personne! s'écria-t-il. Zéro d'effectif.
Il aperçut la pierre qui avait tourné, l'ouverture et l'escalier.
--Ah! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous! camarades, venez! ils
s'en sont allés. Ils ont filé, fusé, fouiné, fichu le camp. Cette cruche de
vieille tour était fêlée. Voici le trou par où ils ont passé, canailles!
Comment veut-on qu'on vienne à bout de Pitt et Cobourg avec des farces
comme ça! C'est le bon Dieu du diable qui est venu à leur secours! Il n'y a
plus personne! Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude
et s'aplatit contre le mur.
--Mais si! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bonté de me faire cette
politesse?
--Moi, dit une voix.
Radoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui
était l'Imânus.
--Ah! cria-t-il. J'en tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu
n'échapperas pas.
--Crois-tu? répondit l'Imânus.
Radoub fit un pas et s'arrêta.
--Hé, l'homme qui es par terre, qui es-tu?
--Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout.
--Qu'est-ce que tu as dans ta main droite?
--Un pistolet.
--Et dans ta main gauche?
--Mes boyaux.
--Je te fais prisonnier.
--Je t'en défie.
Et l'Imânus, se penchant sur la mèche en combustion, soufflant son dernier
soupir sur l'incendie, expira.
Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la
salle. Tous virent l'ouverture. On fouilla les recoins, on sonda
l'escalier; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata
l'évasion. On secoua l'Imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la
main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés; il avait
entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette
légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque
chose qui était écrit au crayon; il approcha la lanterne et lut ceci:
--_Au revoir, monsieur le vicomte._--
LANTENAC.
Guéchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite était évidemment inutile, la
fuite était consommée et complète, les évadés avaient pour eux tout le
pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant; ils étaient sans doute
déjà bien loin; nul moyen de les retrouver; et la forêt de Fougères tout
entière était une immense cachette. Que faire? Tout était à recommencer.
Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs
conjectures.
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