Quatrevingt Treize
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Cimourdain écoutait, grave, sans dire une parole.
--A propos, Guéchamp, dit Gauvain, et l'échelle?
--Commandant, elle n'est pas arrivée.
--Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des
gendarmes.
Guéchamp répondit:
--Elle n'apportait pas l'échelle.
--Qu'est-ce donc qu'elle apportait?
--La guillotine, dit Cimourdain.
XV. NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE
UNE MONTRE ET UNE CLEF
Le marquis de Lantenac n'était pas si loin qu'ils le croyaient.
Il n'en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte.
Il avait suivi Halmalo.
L'escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres
fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un
étroit couloir voûté. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure
naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la
forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des
végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé,
une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de
couleuvre, et était introuvable. L'entrée du couloir secret de l'escalier
était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage
souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.
Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. Il n'avait pas à
s'inquiéter d'un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n'avait
pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.
Il s'était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le
ceinturon.
Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les
cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et
l'abbé Turmeau, n'y étaient déjà plus.
--Ils n'ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo.
--Fais comme eux, dit le marquis.
--Monseigneur veut que je le quitte?
--Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un
passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me
ferais prendre et je te ferais prendre.
--Monseigneur connaît le pays?
--Oui.
--Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine?
--Demain. A midi.
--J'y serai. Nous y serons.
Halmalo s'interrompit.
--Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que
nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur,
que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme
vous êtes!
Le marquis reprit:
--L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze
jours les Anglais soient en France.
--J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses
commissions.
--Nous parlerons de tout cela demain.
--A demain, monseigneur.
--A propos, as-tu faim?
--Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si
j'ai mangé aujourd'hui.
Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en
donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.
--Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche,
c'est la forêt.
--C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.
Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de
broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût
été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et
inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on
s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait
hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses
combattants si formidablement fuyards.
Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne
rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air
libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir
complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue
de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et
rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une
secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put
soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il
s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui
ressemblait presque à de la joie.
Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il?
A son grand étonnement, il n'était que dix heures. Quand on vient de subir
une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on
est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus
longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un
peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la
colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la
nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était
fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois
une rapidité d'éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont de ces
raccourcis surprenants.
En y réfléchissant, c'est le contraire qui eût pu étonner; une résistance
de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre était
extraordinaire, et certes elle n'avait pas été courte, ni tout de suite
finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.
Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le
marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il
remit sa montre dans sa veste, non dans la même poche, car il venait de
remarquer qu'elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que
lui avait rapportée l'Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se
briser contre cette clef; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.
Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague
pénétrait jusqu'à lui.
Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un
fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il
aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa,
trouvant inutile de s'exposer à cette clarté; quelle qu'elle fût, ce
n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait
montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt.
Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur
sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau
au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrêta.
LIVRE CINQUIEME
IN DAEMONE DEUS
I. TROUVÉS, MAIS PERDUS
Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil
couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire
un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes
sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.
Le soleil s'était couché; le crépuscule était venu, puis l'obscurité
profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un
clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher
était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour
écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas
vagues de la nuit.
Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës
sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se
dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à
cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand
Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.
Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et
bruyère, sans une maison ni un arbre; il s'élevait insensiblement, et, à
perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon
étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours
la tour sous les yeux.
Elle la voyait grandir lentement. Les détonations étouffées et les lueurs
pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des
intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant
on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.
Brusquement elles cessèrent; tout s'éteignit, bruit et clarté; il y eut un
moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.
C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.
Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême
épaisseur de nuit; à quelque distance, sur le haut du plateau, un
enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de
canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la
batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires
que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.
Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le
ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château
et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers
laquelle cette mère avait marché de si loin.
On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une
rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont
quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.
Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard
distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles,
elle n'en avait pas été aperçue.
Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait
presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en
séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du
pont.
Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans
son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse
ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la
Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait
à l'arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.
Elle regardait, elle écoutait.
Subitement elle ne vit plus rien.
Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une
âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières
qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.
Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour; mais
une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les
yeux un commencement d'incendie.
La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était
dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions
farouches qu'ont les éclairs et les serpents.
Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à
une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée
de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur
du château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que
cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne
distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.
Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est
rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle
rester? Elle se sentait presque hors du réel.
Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure
la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout
entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique
dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard
put tout voir dans la netteté sinistre du feu.
L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.
Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme
portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était
Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des
interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle
Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient
pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre,
un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et
amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par
moments.
Elle regardait cela.
Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre?
A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des
formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le
matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait
dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement;
pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet
obscur entassement d'objets quelconques, inanimés probablement, et en
apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à
l'incendie.
Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de
ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade
que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de
découvrir ce réseau de branches sèches; une étincelle s'en empara
avidement, et se mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse
des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second
étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive
lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis.
C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées,
blondes têtes souriantes.
La mère reconnut ses enfants.
Elle jeta un cri effrayant.
Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus
farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit
entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.
Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.
C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.
On a vu qu'il s'était arrêté.
Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait
échapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croisées sur lui,
il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par
l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre
côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le
plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme
penchée sur le ravin.
C'était de cette femme qu'était venu ce cri.
Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone. Les
misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en
Euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente,
venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les
grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme; cette mère,
c'était la maternité; tout ce qui résume l'humanité est surhumain; elle se
dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime,
comme une puissance sépulcrale; elle avait le cri de la bête et le geste de
la déesse; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de
flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de larmes;
son regard foudroyait l'incendie.
Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête; il entendait on ne sait quoi
d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.
--Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au
feu! au feu! Mais vous êtes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne
là? Mais mes enfants vont brûler! Ah! voilà une chose! Georgette! mes
enfants! Gros-Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc
a mis mes enfants là? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose
impossible. Au secours!
Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau.
Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants,
après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie.
Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait à
peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin.
L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de
visages effarés qui regardaient.
Ce qu'on voyait était effroyable.
On regardait, et l'on n'y pouvait rien.
La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut.
Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était
précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait; la joie
de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce
bûcher. On eût dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en
tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette
âme monstre s'était faite incendie.
L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son
plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il prendrait
feu, mais cette minute fatale approchait; il était léché par l'incendie du
premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux baiser de la
mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise;
qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge;
qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les charbons
ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore
réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à
travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et
découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au
fond d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois
enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer; et un tigre eût pleuré de
voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.
Cependant la mère se tordait les bras:
--Au feu! je crie au feu! on est donc des sourds qu'on ne vient pas! on me
brûle mes enfants! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des
jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve! Au
feu! Au secours! des anges! dire que ce sont des anges! Qu'est-ce qu'ils
ont fait, ces innocents-là! moi on m'a fusillée, eux on les brûle! Qui
est-ce donc qui fait ces choses-là! Au secours! sauvez mes enfants! est-ce
que vous ne m'entendez pas? Une chienne, on aurait pitié d'une chienne! Mes
enfants! Mes enfants! ils dorment! Ah! Georgette! je vois son petit ventre
à cet amour! René-Jean! Gros-Alain! c'est comme cela qu'ils s'appellent.
Vous voyez bien que je suis leur mère. Ce qui se passe dans ce temps-ci est
abominable. J'ai marché des jours et des nuits. Même que j'ai parlé ce
matin à une femme. Au secours! au secours! au feu! On est donc des
monstres! C'est une horreur! l'aîné n'a pas cinq ans, la petite n'a pas
deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte
Vierge! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend.
Dire que j'ai tant marché! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait! moi
qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver! Ayez pitié de moi! Je
veux mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont
là dans le feu! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au
secours! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on
laisse ces pauvres petits mourir comme cela! au secours! à l'assassin! Des
choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah! les brigands! Qu'est-ce que
c'est que cette affreuse maison-là? On me les a volés pour me les tuer!
Jésus misère! Je veux mes enfants. Oh! je ne sais pas ce que je ferais! Je
ne veux pas qu'ils meurent! au secours! au secours! au secours! Oh! s'ils
devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu!
En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix s'élevaient
sur le plateau et dans le ravin:
--Une échelle!
--On n'a pas d'échelle!
--De l'eau!
--On n'a pas d'eau!
--Là-haut, dans la tour, au second étage, il y a une porte!
--Elle est en fer.
--Enfoncez-la!
--On ne peut pas.
Et la mère redoublait ses appels désespérés:
--Au feu! au secours! Mais dépêchez-vous donc! Alors, tuez-moi! Mes
enfants! mes enfants! Ah! l'horrible feu! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y
jette!
Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le pétillement tranquille
de l'incendie.
Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se
courbant sous la voûte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le
passage d'où il venait de sortir.
II. DE LA PORTE DE PIERRE A LA PORTE DE FER
Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible; quatre mille
hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle était la situation.
On n'avait pas d'échelle en effet; l'échelle envoyée de Javené n'était pas
arrivée; l'embrasement s'élargissait comme un cratère qui s'ouvre; essayer
de l'éteindre avec le ruisseau du ravin presque à sec était dérisoire;
autant jeter un verre d'eau sur un volcan.
Cimourdain, Guéchamp et Radoub étaient descendus dans le ravin; Gauvain
était remonté dans la salle du deuxième étage de la Tourgue où étaient la
pierre tournante, l'issue secrète et la porte de fer de la bibliothèque.
C'est là qu'avait été la mèche soufrée allumée par l'Imânus; c'était de là
que l'incendie était parti.
Gauvain avait amené avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte de fer, il
n'y avait plus que cette ressource. Elle était effroyablement bien fermée.
On commença par des coups de hache. Les haches cassèrent. Un sapeur dit:
--L'acier est du verre sur ce fer-là.
La porte était en effet de fer battu, et faite de doubles lames boulonnées
ayant chacune trois pouces d'épaisseur.
On prit des barres de fer et l'on essaya des pesées sous la porte. Les
barres de fer cassèrent.
--Comme des allumettes, dit le sapeur.
Gauvain, sombre, murmura:
--Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir
monter ici une pièce de canon.
--Et encore! dit le sapeur.
Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arrêtèrent.
Muets, vaincus, consternés, ces hommes considéraient l'horrible porte
inébranlable. Une réverbération rouge passait par-dessous. Derrière,
l'incendie croissait.
L'affreux cadavre de l'Imânus était là, sinistre victorieux.
Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer.
Que faire? Il n'y avait plus d'espérance.
Gauvain exaspéré s'écria, l'oeil fixé sur la pierre tournante du mur et sur
l'issue ouverte de l'évasion:
--C'est pourtant par là que le marquis de Lantenac s'en est allé!
--Et qu'il revient, dit une voix.
Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue
secrète.
C'était le marquis.
Depuis bien des années Gauvain ne l'avait pas vu de si près. Il recula.
Tous ceux qui étaient là restèrent dans l'attitude où ils étaient,
pétrifiés.
Le marquis avait une grosse clef à la main, il refoula d'un regard altier
quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de
fer, se courba sous la voûte et mit la clef dans la serrure. La serrure
grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme, le marquis y entra.
Il y entra d'un pied ferme, la tête haute.
Tous le suivaient des yeux, frissonnants.
A peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendiée que le
parquet miné par le feu et ébranlé par son talon s'effondra derrière lui et
mit entre lui et la porte un précipice. Le marquis ne tourna pas la tête et
continua d'avancer. Il disparut dans la fumée.
On ne vit plus rien.
Avait-il pu aller plus loin? Une nouvelle fondrière de feu s'était-elle
ouverte sous lui? N'avait-il réussi qu'à se perdre lui-même? On ne pouvait
rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fumée et de flamme. Le
marquis était au delà, mort ou vivant.
III. OU L'ON VOIT SE REVEILLER LES ENFANTS
QU'ON A VUS SE RENDORMIR
Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux.
L'incendie, qui n'était pas encore entré dans la salle de la bibliothèque,
jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette
espèce d'aurore-là. Ils la regardèrent. Georgette la contempla.
Toutes les splendeurs de l'incendie se déployaient; l'hydre noire et le
dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difforme, superbement sombre
et vermeille. De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient
l'ombre, et l'on eût dit des comètes combattantes, courant les unes après
les autres. Le feu est une prodigalité; les brasiers sont pleins d'écrins
qu'ils sèment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon est identique
au diamant. Il s'était fait au mur du troisième étage des crevasses par où
la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries; les tas de
paille et d'avoine qui brûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler
parles fenêtres en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des
améthystes, et les brins de paille devenaient des escarboucles.
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