Quatrevingt Treize
V >>
Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 | 24 |
25 |
26 |
27
--Joli! dit Georgette.
Ils s'étaient dressés tous les trois.
--Ah! cria la mère, ils se réveillent!
René-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva.
René-Jean étira ses bras, alla vers la croisée et dit:
--J'ai chaud.
--Ai chaud, répéta Georgette.
La mère les appela.
--Mes enfants! René! Alain! Georgette!
Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient à comprendre. Où les
hommes sont terrifiés, les enfants sont curieux. Qui s'étonne aisément
s'effraye difficilement; l'ignorance contient de l'intrépidité. Les enfants
ont si peu droit à l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient.
La mère répéta:
--René! Alain! Georgette!
René-Jean tourna la tête; cette voix le tira de sa distraction; les enfants
ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le passé est
pour eux hier; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré
comme il l'était de choses étranges, sentant un vague besoin d'appui, il
cria:
--Maman!
--Maman! dit Gros-Alain.
--M'man! dit Georgette.
Et elle tendit ses petits bras.
Et la mère hurla:--Mes enfants!
Tous les trois vinrent au bord de la fenêtre; par bonheur, l'embrasement
n'était pas de ce côté-là.
--J'ai trop chaud, dit René-Jean.
Il ajouta:
--Ça brûle.
Et il chercha des yeux sa mère.
--Viens donc, maman!
--Don, m'man, répéta Georgette.
La mère échevelée, déchirée, saignante, s'était laissé rouler de
broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y était avec Guéchamp,
aussi impuissants en bas que Gauvain en haut. Les soldats, désespérés
d'être inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur était
insupportable, personne ne la sentait. On considérait l'escarpement du
pont, la hauteur des arches, l'élévation des étages, les fenêtres
inaccessibles, et la nécessité d'agir vite. Trois étages à franchir. Nul
moyen d'arriver là. Radoub, blessé, un coup de sabre à l'épaule, une
oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru; il vit
Michelle Fléchard.
--Tiens, dit-il, la fusillée, vous êtes donc ressuscitée!
--Mes enfants! dit la mère.
--C'est juste, répondit Radoub; nous n'avons pas le temps de nous occuper
des revenants. Et il se mit à escalader le pont, essai inutile, il enfonça
ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants; mais les assises
étaient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille était aussi
correctement rejointoyée qu'une muraille neuve, et Radoub retomba.
L'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de
la croisée toute rouge, les trois têtes blondes. Radoub, alors, montra le
poing au ciel, comme s'il y cherchait quelqu'un du regard, et dit: C'est
donc ça une conduite, bon Dieu! La mère embrassait à genoux les piles
du pont en criant: Grâce!
De sourds craquements se mêlaient aux pétillements du brasier. Les vitres
des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. Il
était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n'y pouvait
rien. Encore un moment et tout allait s'abîmer. On n'attendait plus que la
catastrophe. On entendait les petites voix répéter: Maman! maman! On était
au paroxysme de l'effroi.
Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le
fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.
Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était
là-haut, un homme était dans la salle de la bibliothèque, un homme était
dans la fournaise. Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais
elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.
Il disparut, puis il reparut.
L'effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle.
C'était l'échelle de sauvetage déposée dans la bibliothèque qu'il était
allé chercher le long du mur et qu'il avait traînée jusqu'à la fenêtre. Il
la saisit par une extrémité, et, avec l'agilité magistrale d'un athlète, il
la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l'appui extérieur
jusqu'au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut
l'échelle, la serra dans ses bras, et cria:
--Vive la République!
Le marquis répondit:--Vive le Roi!
Et Radoub grommela:--Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des
bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu.
L'échelle était posée; la communication était établie entre la salle
incendiée et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tête, et en un
clin d'oeil ils s'étagèrent du haut en bas, adossés aux échelons, comme les
maçons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'échelle de
bois une échelle humaine. Radoub, au faîte de l'échelle, touchait à la
fenêtre. Il était, lui, tourné vers l'incendie.
La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pentes, se pressait,
bouleversée de toutes les émotions à la fois, sur le plateau, dans le
ravin, sur la plate-forme de la tour.
Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant.
Il y eut un immense battement de mains.
C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était
Gros-Alain.
Gros-Alain criait:--J'ai peur.
Le marquis donna Gros-Alain à Radoub, qui le passa derrière lui et
au-dessous de lui à un soldat qui le passa à un autre, et, pendant que
Gros-Alain, très effrayé et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au
bas de l'échelle, le marquis, un moment absent, revint à la fenêtre avec
René-Jean qui résistait et pleurait, et qui battit Radoub au moment où le
marquis le passa au sergent.
Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée
seule. Il alla à elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque
chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda:--Comment t'appelles-tu?
--Orgette, dit-elle.
Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la
remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut
l'éblouissement de l'innocence, le vieillard donna à l'enfant un baiser.
--C'est la petite môme! dirent les soldats; et Georgette, à son tour,
descendit de bras en bras jusqu'à terre parmi des cris d'adoration. On
battait des mains, on trépignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et
elle leur souriait.
La mère était au pied de l'échelle, haletante, insensée, ivre de tout cet
inattendu, jetée sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excès de
joie meurtrit le coeur à sa façon. Elle tendait les bras, elle reçut
d'abord Gros-Alain, ensuite René-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit
pêle-mêle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie.
Un grand cri s'éleva:
--Tous sont sauvés!
Tous étaient sauvés, en effet, excepté le vieillard.
Mais personne n'y songeait, pas même lui peut-être.
Il resta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s'il voulait
laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se
hâter, lentement, fièrement, il enjamba l'appui de la croisée, et, sans se
retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui
l'incendie, faisant face au précipice, il se mit à descendre l'échelle en
silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l'échelle se
précipitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour
de cet homme qui arrivait d'en haut un recul d'horreur sacré comme autour
d'une vision. Lui, cependant, s'enfonçait gravement dans l'ombre qu'il
avait devant lui; pendant qu'ils reculaient, il s'approchait d'eux; sa
pâleur de marbre n'avait pas un pli, son regard de spectre n'avait pas un
éclair; à chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles
effarées se fixaient sur lui dans les ténèbres, il semblait plus grand,
l'échelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on eût dit la
statue du commandeur redescendant dans le sépulcre.
Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et
posé son pied à terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna.
--Je t'arrête, dit Cimourdain.
--Je t'approuve, dit Lantenac.
LIVRE SIXIEME
C'EST APRES LA VICTOIRE QU'A LIEU LE COMBAT
I. LANTENAC PRIS
C'était dans le sépulcre en effet que le marquis était redescendu.
On l'emmena.
La crypte-oubliette du rez-de-chaussée de la Tourgue fut immédiatement
rouverte sous l'oeil sévère de Cimourdain; on y mit une lampe, une cruche
d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte de paille, et, moins d'un
quart d'heure après la minute où la main du prêtre avait saisi le marquis,
la porte du cachot se refermait sur Lantenac.
Cela fait, Cimourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-là l'église
lointaine de Parigné sonnait onze heures du soir; Cimourdain dit à Gauvain:
--Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et
Lantenac est Gauvain. Tu es trop proche parent pour être juge, et je blâme
Egalité d'avoir jugé Capet. La cour martiale sera composée de trois juges,
un officier, le capitaine, Guéchamp, un sous-officier, le sergent Radoub,
et moi, qui présiderai. Rien de tout cela ne te regarde plus. Nous nous
conformerons au décret de la Convention; nous nous bornerons à constater
l'identité du ci-devant marquis de Lantenac. Demain la cour martiale,
après-demain la guillotine. La Vendée est morte.
Gauvain ne répliqua pas une parole, et Cimourdain, préoccupé de la chose
suprême qui lui restait à faire, le quitta. Cimourdain avait des heures à
désigner et des emplacements à choisir. Il avait comme Lequinio à
Granville, comme Tallien à Bordeaux, comme Châlier à Lyon, comme
Saint-Just à Strasbourg, l'habitude, réputée de bon exemple, d'assister de
sa personne aux exécutions; le juge venant voir travailler le bourreau;
usage emprunté par la Terreur de 93 aux parlements de France et à
l'inquisition d'Espagne.
Gauvain aussi était préoccupé.
Un vent froid soufflait de la forêt. Gauvain, laissant Guéchamp donner les
ordres nécessaires, alla à sa tente qui était dans le pré de la lisière du
bois, au pied de la Tourgue, et y prit son manteau à capuchon, dont il
s'enveloppa. Ce manteau était bordé de ce simple galon qui, selon la mode
républicaine, sobre d'ornements, désignait le commandant en chef. Il se mit
à marcher dans ce pré sanglant où l'assaut avait commencé. Il était là
seul. L'incendie continuait, désormais dédaigné; Radoub était près des
enfants et de la mère, presque aussi maternel qu'elle; le châtelet du pont
achevait de brûler, les sapeurs faisaient la part du feu, on creusait des
fosses, on enterrait les morts, on pansait les blessés, on avait démoli la
retirade, on désencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on
nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la
victoire, les soldats faisaient, avec la rapidité militaire, ce qu'on
pourrait appeler le ménage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de
tout cela.
A peine jetait-il un regard, à travers sa rêverie, au poste de la brèche
doublé sur l'ordre de Cimourdain.
Cette brèche, il la distinguait dans l'obscurité, à environ deux cents pas
du coin de la prairie où il s'était comme réfugié. Il voyait cette
ouverture noire. C'était par là que l'attaque avait commencé, il y avait
trois heures de cela; c'était par là que lui Gauvain avait pénétré dans la
tour; c'était là le rez-de-chaussée où était la retirade; c'était dans ce
rez-de-haussée que s'ouvrait la porte du cachot où était le marquis. Ce
poste de la brèche gardait ce cachot.
En même temps que son regard apercevait vaguement cette brèche, son oreille
entendait confusément revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles: Demain
la cour martiale, après-demain la guillotine.
L'incendie, qu'on avait isolé et sur lequel les sapeurs lançaient toute
l'eau qu'on avait pu se procurer, ne s'éteignait pas sans résistance et
jetait des flammes intermittentes; on entendait par instants craquer les
plafonds et se précipiter l'un sur l'autre les étages croulants; alors des
tourbillons d'étincelles s'envolaient comme d'une torche secouée, une
clarté d'éclair faisait visible l'extrême horizon, et l'ombre de la
Tourgue, subitement gigantesque, s'allongeait jusqu'à la forêt.
Gauvain allait et venait à pas lents dans cette ombre et devant la brèche
de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrière sa tête
recouverte de son capuchon de guerre. Il songeait.
II. GAUVAIN PENSIF
Sa rêverie était insondable.
Un changement à vue inouï venait de se faire.
Le marquis de Lantenac s'était transfiguré.
Gauvain avait été témoin de cette transfiguration.
Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent résulter d'une
complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en
rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil. L'imprévu, cet on ne sait
quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait saisi Gauvain et le tenait.
Gauvain avait devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable,
inévitable, inexorable.
Que pensait-il de cela, lui, Gauvain?
Il ne s'agissait pas de tergiverser; il fallait conclure.
Une question lui était posée; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.
Posée par qui?
Par les événements.
Et pas seulement par les événements.
Car lorsque les événements, qui sont variables, nous font une question, la
justice, qui est immuable, nous somme de répondre.
Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous
jette sa clarté.
Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre.
Gauvain subissait un interrogatoire.
Il comparaissait devant quelqu'un.
Devant quelqu'un de redoutable.
Sa conscience.
Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses
promesses les plus fermement faites, ses décisions les plus irrévocables,
tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volonté.
Il y a des tremblements d'âme.
Plus il réfléchissait à ce qu'il venait de voir, plus il était bouleversé.
Gauvain, républicain, croyait être, et était, dans l'absolu. Un absolu
supérieur venait de se révéler.
Au-dessus de l'absolu révolutionnaire, il y a l'absolu humain.
Ce qui se passait ne pouvait être éludé; le fait était grave; Gauvain
faisait partie de ce fait; il en était; il ne pouvait s'en retirer; et,
bien que Cimourdain lui eût dit:--«Cela ne te regarde plus,»--il sentait
en lui quelque chose comme ce qu'éprouve l'arbre au moment où on l'arrache
de sa racine.
Tout homme a une base; un ébranlement à cette base cause un trouble
profond; Gauvain sentait ce trouble.
Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la
vérité. Préciser une telle situation n'était pas facile; simplifier le
complexe, rien de plus malaisé; il avait devant lui de redoutables chiffres
dont il fallait faire le total; faire l'addition de la destinée, quel
vertige! Il l'essayait; il tâchait de se rendre compte; il s'efforçait de
rassembler ses idées, de discipliner les résistances qu'il sentait en lui,
et de récapituler les faits.
Il se les exposait à lui-même.
A qui n'est-il pas arrivé de se faire un rapport, et de s'interroger, dans
une circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit pour avancer,
soit pour reculer?
Gauvain venait d'assister à un prodige.
En même temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat céleste.
Le combat du bien contre le mal.
Un coeur effrayant venait d'être vaincu.
Etant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence,
l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égoïsme,
Gauvain venait de voir un miracle.
La victoire de l'humanité sur l'homme.
L'humanité avait vaincu l'inhumain.
Et par quel moyen? de quelle façon? comment avait-elle terrassé un colosse
de colère et de haine? quelles armes avait-elle employées? quelle machine
de guerre? Le berceau.
Un éblouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale, en
pleine conflagration de toutes les inimitiés et de toutes les vengeances,
au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte, à l'heure où le
crime donnait toute sa flamme et la haine toutes ses ténèbres, à cet
instant des luttes où tout devient projectile, où la mêlée est si funèbre
qu'on ne sait plus où est le juste, où est l'honnête, où est le vrai;
brusquement, l'Inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, venait de faire
resplendir, au-dessus des clartés et des noirceurs humaines, la grande
lueur éternelle.
Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs,
la face de la vérité avait tout à coup apparu.
Subitement la force des faibles était intervenue.
On avait vu trois pauvres êtres, à peine nés, inconscients, abandonnés,
souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion, l'affreuse logique
des représailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la
rancune, toutes les gorgones, triompher; on avait vu l'avortement et la
défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un crime; on avait vu les
préméditations atroces déconcertées et déjouées; on avait vu l'antique
férocité féodale, le vieux dédain inexorable, la prétendue expérience des
nécessités de la guerre, la raison d'état, tous les arrogants partis-pris
de la vieillesse farouche, s'évanouir devant le bleu regard de ceux qui
n'ont pas vécu; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a
pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur,
et les immenses anges du ciel sont dans les petits enfants.
Spectacle utile; conseil; leçon; les combattants frénétiques de la guerre
sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous
les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance
attisant les bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, au-dessus
de l'énorme légion des crimes, se dresser cette toute-puissance,
l'innocence.
Et l'innocence avait vaincu.
Et l'on pouvait dire: Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie
n'existe pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les ténèbres
n'existent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore,
l'enfance.
Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu.
Ce combat avait eu pour arène une conscience.
La conscience de Lantenac.
Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-être,
dans une autre conscience.
La conscience de Gauvain.
Quel champ de bataille que l'homme!
Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées.
Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme.
Gauvain méditait.
Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, serré,
comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans
son gîte devenu sa prison, étreint de toutes parts par une muraille de fer
et de feu, était parvenu à se dérober. Il avait fait ce miracle d'échapper.
Il avait réussi ce chef-d'oeuvre, le plus difficile de tous dans une telle
guerre, la fuite. Il avait repris possession de la forêt pour s'y
retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparaître. Il
était redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le
capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le maître des
bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la liberté. Lantenac
désormais avait la sécurité, la course illimitée devant lui, le choix
inépuisable des asiles. Il était insaisissable, introuvable, inaccessible.
Le lion avait été pris au piège, et il en était sorti.
Eh bien, il y était rentré.
Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanément de sa pleine
préférence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer
dans le plus effroyable péril, intrépidement, une première fois, Gauvain
l'avait vu, en se précipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer,
une deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait à ses
ennemis, et qui, échelle de sauvetage pour les autres, était pour lui
échelle de perdition.
Et pourquoi avait-il fait cela?
Pour sauver trois enfants.
Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme?
Le guillotiner.
Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens? non; de sa famille? non;
de sa caste? non; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des
enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce
gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car
l'évasion est un triomphe, avait tout risqué, tout compromis, tout remis en
question, et, hautainement, en même temps qu'il rendait les enfants, il
avait apporté sa tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant
auguste, il l'avait offerte.
Et qu'allait-on faire?
L'accepter.
Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la
sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.
Et on allait la lui accorder.
On allait le tuer.
Quel salaire de l'héroïsme!
Répondre à un acte généreux par un acte sauvage!
Donner ce dessous à la révolution!
Quel rapetissement pour la république!
Tandis que l'homme des préjugés et des servitudes, subitement transformé,
rentrait dans l'humanité, eux, les hommes de la délivrance et de
l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine
du sang, dans le fratricide!
Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de
sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas
pour les soldats de la vérité!
Quoi! ne pas lutter de magnanimité! se résigner à cette défaite, étant les
plus forts, d'être les plus faibles, étant les victorieux, d'être les
meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du côté de la monarchie, ceux qui
sauvent les enfants, et du côté de la république, ceux qui tuent les
vieillards!
On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant
désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action, garrotté avec
sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement grandiose,
monter les marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une apothéose!
Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle voleraient
suppliantes les trois âmes des petits anges sauvés! et, devant ce supplice
infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet
homme, et sur la face de la république la rougeur!
Et cela s'accomplirait en présence de Gauvain, chef! Et pouvant l'empêcher,
il s'abstiendrait! Et il se contenterait de ce congé altier,--_cela ne te
regarde plus!_--Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication,
c'est complicité! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si
énorme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse
faire est le pire, étant le lâche!
Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise? lui, Gauvain, l'homme clément,
n'avait-il pas déclaré que Lantenac faisait exception à la clémence, et
qu'il livrerait Lantenac à Cimourdain?
Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait. Voilà tout.
Mais était-ce bien la même tête?
Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le
fanatique de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers,
l'assassin déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le
craignait pas; ce proscripteur, il le proscrirait; cet implacable le
trouverait implacable. Rien de plus simple, le chemin était tracé et
lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on
était dans la ligne droite de l'horreur. Inopinément, cette ligne droite
s'était rompue, un tournant imprévu révélait un horizon nouveau, une
métamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scène. Un
héros sortait du monstre; plus qu'un héros, un homme. Plus qu'une âme, un
coeur. Ce n'était plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mais un
sauveur. Gauvain était terrassé par un flot de clarté céleste. Lantenac
venait de le frapper d'un coup de foudre de bonté.
Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain! Quoi! ce coup de
lumière serait sans contre-coup! L'homme du passé irait en avant, et
l'homme de l'avenir en arrière! L'homme des barbaries et des superstitions
ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui,
dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal! Gauvain resterait
à plat ventre dans la vieille ornière féroce, tandis que Lantenac irait
dans le sublime courir les aventures!
Autre chose encore.
Et la famille!
Ce sang qu'il allait répandre,--car le laisser verser, c'est le verser
soi-même,--est-ce que ce n'était pas son sang, à lui Gauvain? Son
grand-père était mort, mais son grand-oncle vivait; et ce grand-oncle,
c'était le marquis de Lantenac. Est-ce que celui des deux frères qui était
dans le tombeau ne se dresserait pas pour empêcher l'autre d'y entrer?
Est-ce qu'il n'ordonnerait pas à son petit-fils de respecter désormais
cette couronne de cheveux blancs, soeur de sa propre auréole? Est-ce qu'il
n'y avait pas là, entre Gauvain et Lantenac, le regard indigné d'un
spectre?
Est-ce donc que la révolution avait pour but de dénaturer l'homme? Est-ce
pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était
faite? Loin de là. C'est pour affirmer ces réalités suprêmes, et non pour
les nier, que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est délivrer
l'humanité; abolir la féodalité, c'est fonder la famille. L'auteur étant le
point de départ de l'autorité, et l'autorité étant incluse dans l'auteur,
il n'y a point d'autre autorité que la paternité; de là la légitimité de la
reine-abeille qui crée son peuple, et qui, étant mère, est reine; de là
l'absurdité du roi-homme, qui, n'étant pas le père, ne peut être le maître;
de là la suppression du roi; de là la république. Qu'est-ce que tout cela?
C'est la famille, c'est l'humanité, c'est la révolution. La révolution,
c'est l'avènement des peuples; et, au fond, le Peuple, c'est l'Homme.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 | 24 |
25 |
26 |
27