Quatrevingt Treize
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Le marquis fit un moment silence, et repartit:
--Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les
prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les
maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez
l'autel, écrasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous êtes des
traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit.
Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur
d'être votre très humble.
Et il ajouta:
--Ah! je vous dis vos vérités! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort.
--Vous êtes libre, dit Gauvain.
Et Gauvain s'avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le
lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous
deux étaient de même taille.
--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis.
Gauvain éleva la voix et cria:
--Lieutenant, ouvrez-moi.
La porte s'ouvrit.
Gauvain cria:
--Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.
Et il poussa dehors le marquis stupéfait.
La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s'en souvient,
pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble,
et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des
soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant
vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon
galonné de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme
passa.
Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non
sans s'y heurter la tête plus d'une fois, et sortit.
La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.
Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs, à deux cents
pas de la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il
s'arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laissé
faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte,
cherche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne
audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie
attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce
et dit: Ma foi!
Et il s'en alla.
II. LA COUR MARTIALE
La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans.
Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire.
Dumas, à l'Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation
militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais
le code définitif des conseils de guerre n'a été rédigé que sous l'empire.
C'est de l'empire que date, par parenthèse, l'obligation imposée aux
tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commençant par le
grade inférieur. Sous la révolution cette loi n'existait pas.
En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout
le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades,
réglait le mode du vote; il était le maître en même temps que le juge.
Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle
même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le
corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au
tribunal et le trajet du tribunal à l'échafaud.
A midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l'apparat
que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles
allumées, un tabouret devant la table.
Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l'accusé. Aux deux
bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le
commissaire-auditeur qui était un fourrier, l'autre pour le greffier qui
était un caporal.
Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la République
en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches
imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors
la loi, l'autre, le décret de la Convention.
La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores;
dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait
peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.
La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du
cachot.
Pour public, les soldats.
Deux gendarmes gardaient la sellette.
Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le
capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub,
deuxième juge.
Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre,
dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d'un rouge vif,
ajoutait à son air farouche.
Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un
mouchoir sur lequel s'élargissait lentement une plaque de sang.
A midi, l'audience n'était pas encore ouverte, une estafette, dont on
entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du
tribunal. Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci:
«Citoyens membres du Comité de salut public.
«Lantenac est pris. Il sera exécuté demain.»
Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l'estafette,
qui partit.
Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute:
--Ouvrez le cachot.
Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y
entrèrent.
Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria:
--Amenez le prisonnier.
Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte
ouverte.
C'était Gauvain.
Cimourdain eut un tressaillement.
--Gauvain! s'écria-t-il.
Et il reprit:
--Je demande le prisonnier.
--C'est moi, dit Gauvain.
--Toi?
--Moi.
--Et Lantenac?
--Il est libre.
--Libre!
--Oui.
--Evadé?
--Evadé.
Cimourdain balbutia avec un tremblement:
--En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues,
l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dû y songer, il
aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de
personne.
--Il a été aidé, dit Gauvain.
--A s'évader?
--A s'évader.
--Qui l'a aidé?
--Moi.
--Toi!
--Moi.
--Tu rêves!
--Je suis entré dans le cachot, j'étais seul avec le prisonnier, j'ai ôté
mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur
le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici.
--Tu n'as pas fait cela!
--Je l'ai fait.
--C'est impossible.
--C'est réel.
--Amenez-moi Lantenac!
--Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant,
l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. Il faisait encore nuit.
--Tu es fou.
--Je dis ce qui est.
Il y eut un silence. Cimourdain bégaya:
--Alors tu mérites...
--La mort, dit Gauvain.
Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un
homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une
grosse goutte de sueur perla sur son front.
Il raffermit sa voix et dit:
--Gendarmes, faites asseoir l'accusé.
Gauvain se plaça sur le tabouret.
Cimourdain reprit:
--Gendarmes, tirez vos sabres.
C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence
capitale.
Les gendarmes tirèrent leurs sabres.
La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.
--Accusé, dit-il, levez-vous.
Il ne tutoyait plus Gauvain.
III. LES VOTES
Gauvain se leva.
--Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain.
Gauvain répondit:
--Gauvain.
Cimourdain continua l'interrogatoire.
--Qui êtes-vous?
--Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des
Côtes-du-Nord.
--Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé?
--Je suis son petit-neveu.
--Vous connaissez le décret de la Convention?
--J'en vois l'affiche sur votre table.
--Qu'avez-vous à dire sur ce décret?
--Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est
moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.
--Faites choix d'un défenseur.
--Je me défendrai moi-même.
--Vous avez la parole.
Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité
ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.
Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.
Cimourdain reprit:
--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit:
--Ceci: une chose m'a empêché d'en voir une autre; une bonne action, vue de
trop près, m'a caché cent actions criminelles; d'un côté un vieillard, de
l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai
oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers
massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France
livrée à l'Angleterre; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je
suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une
erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve
la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.
--Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre
défense?
--J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant
les juges, vous le devez.
--Quel exemple demandez-vous?
--Ma mort.
--Vous la trouvez juste?
--Et nécessaire.
--Asseyez-vous.
Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement,
de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac;
deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre
quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par
les quelques lignes imprimées au bas du décret, intimant défense «de porter
aide et secours» au rebelle susnommé «sous peine de mort», et signées: _le
commandant en chef de la colonne expéditionnaire_, GAUVAIN.
Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.
Cimourdain croisa les bras et dit:
--Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous
avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera
rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix,
en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher.
Cimourdain continua:
--La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.
Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses
paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du
décret et la considérant comme on considérerait un gouffre.
Il dit:
--La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins
qu'un homme, car il n'a pas de cœur; il est plus qu'un homme, car il a le
glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir
vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici,
c'est la loi qui a été violée; et la loi est plus haute encore que la
discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger.
La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a
fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.
--Ecrivez, greffier, dit Cimourdain.
Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.»
Gauvain éleva la voix.
--Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.
Cimourdain reprit:
--La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.
Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut
militaire. Puis il s'écria:
--Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de
parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a
fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet
individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois
mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que
c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine,
mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général,
et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de
Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints,
et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des
imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la
bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la
bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant
Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes
tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait
la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet
homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre
général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête
la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen
Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon
caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à
l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de
sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de
bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout
de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est
pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis
éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler
les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le
cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une
supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était
déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les
uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là,
j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à
la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont
l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi
diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça,
Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux
aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire!
Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra.
D'abord, pas possible.
Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui
sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été
son oreille.
Cimourdain se tourna vers Radoub.
--Vous votez pour que l'accusé soit absous?
--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.
--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.
--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.
--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté,
oui ou non?
--Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.
--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.
Le greffier écrivit: «Sergent Radoub: acquittement.»
Puis le greffier dit:
--Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.
C'était à Cimourdain de voter.
Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.
Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.
Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le
silence n'eût pas été plus profond.
Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme:
--Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour
martiale, à la majorité de deux voix contre une....
Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt; hésitait-il devant la
mort? hésitait-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes.
Cimourdain continua:
--... Vous condamne à la peine de mort.
Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les
ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce
sourire effrayant.
Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se
rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta:
--Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.
Gauvain se leva, salua et dit:
--Je remercie la cour.
--Emmenez le condamné, dit Cimourdain.
Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le
cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés
de la porte, le sabre nu.
On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.
IV. APRÈS CIMOURDAIN JUGE, CIMOURDAIN MAITRE
Un camp, c'est un guêpier. En temps de révolution surtout. L'aiguillon
civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas
pour piquer le chef après avoir chassé l'ennemi. La vaillante troupe qui
avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés, d'abord contre le
commandant Gauvain quand on apprit l'évasion de Lantenac. Lorsqu'on vit
Gauvain sortir du cachot où l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une
commotion électrique, et en moins d'une minute tout le corps fut informé.
Un murmure éclata dans la petite armée, ce premier murmure fut:--Ils
sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc
aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un
marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble!--Quand on sut
la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure:--Voilà qui est
fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros! C'est
un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mérite à être républicain!
Comment! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau!
le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes
invincibles! celui qui est l'épée de la république dans la Vendée! l'homme
qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises
de Léchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner à mort! pourquoi?
parce qu'il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants! un prêtre
tuer un soldat!--
Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait
Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une
force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et
Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le
sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'armée en respect.
Dans ces temps sévères, il suffisait que l'ombre du Comité de salut public
fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir
l'imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme
après les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme
du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien à lui demander et qu'il
n'obéirait qu'à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout
dépendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait
le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait
pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en liberté; il était
le maître de la vie et de la mort; il commandait à la guillotine. En ce
moment tragique, il était l'homme suprême.
On ne pouvait qu'attendre.
La nuit vint.
V. LE CACHOT
La salle de justice était redevenue corps de garde; le poste était doublé
comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermée.
Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps
de garde, se fit reconnaître et se fit ouvrir le cachot.
C'était Cimourdain.
Il entra et la porte resta entr'ouverte derrière lui.
Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette
obscurité, posa la lanterne à terre, et s'arrêta. On entendait dans l'ombre
la respiration égale d'un homme endormi. Cimourdain écouta, pensif, ce
bruit paisible.
Gauvain était au fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son
souffle qu'on entendait. Il dormait profondément.
Cimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout près et se
mit à regarder Gauvain; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait
pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard était plus fort
peut-être que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les
enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis
il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lèvres
dessus.
Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague étonnement du
réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut
Cimourdain.
--Tiens, dit-il, c'est vous, mon maître.
Et il ajouta:
--Je rêvais que la mort me baisait la main.
Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion
d'un flot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il
semble qu'il va éteindre l'âme. Rien ne sortit du profond coeur de
Cimourdain. Il ne put dire que:--Gauvain!
Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes
qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.
Gauvain se souleva sur son coude et dit:
--Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que
vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de
moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon
berceau, où serais-je aujourd'hui? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du
devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'étais né noué. Les préjugés sont
des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma
croissance en liberté, et de ce qui n'était déjà plus qu'une momie, vous
avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une
conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'étais
qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'étais qu'un citoyen,
vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme, à la
vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour
aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà,
la clef de lumière. O mon maître, je vous remercie. C'est vous qui m'avez
créé.
Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain et lui dit:
--Je viens souper avec toi.
Gauvain rompit le pain noir, et le lui présenta. Cimourdain en prit un
morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau.
--Bois le premier, dit Cimourdain.
Gauvain but et passa la cruche à Cimourdain qui but après lui. Gauvain
n'avait bu qu'une gorgée; Cimourdain but à longs traits.
Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de
l'un et de la fièvre de l'autre. On ne sait quelle sérénité terrible était
dans ce cachot. Ces deux hommes causaient.
Gauvain disait:
--Les grandes choses s'ébauchent. Ce que la révolution fait en ce moment
est mystérieux. Derrière l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une
cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est
sublime. En cet instant je distingue tout très nettement. C'est étrange et
beau. Il a bien fallu se servir des matériaux du passé. De là cet
extraordinaire 93. Sous un échafaudage de barbarie se construit un temple
de civilisation.
--Oui, répondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le définitif. Le
définitif, c'est-à-dire le droit et le devoir parallèles, l'impôt
proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le
nivellement, aucune déviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette
ligne droite, la loi. La république de l'absolu.
--Je préfère, dit Gauvain, la république de l'idéal.
Il s'interrompit, puis continua:
--O mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, où placez-vous le
dévouement, le sacrifice, l'abnégation, l'entrelacement magnanime des
bienveillances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien; mettre tout
en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre
république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte en plein
azur; c'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle.
--Tu te perds dans le nuage.
--Et vous dans le calcul.
--Il y a du rêve dans l'harmonie.
--Il y en a aussi dans l'algèbre.
--Je voudrais l'homme fait par Euclide.
--Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homère.
Le sourire sévère de Cimourdain s'arrêta sur Gauvain comme pour tenir cette
âme en arrêt.
--Poésie. Défie-toi des poètes.
--Oui, je connais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons,
défie-toi des parfums, défie-toi des fleurs, défie-toi des constellations.
--Rien de tout cela ne donne à manger.
--Qu'en savez-vous? l'idée aussi est nourriture. Penser, c'est manger.
--Pas d'abstraction. La république c'est deux et deux font quatre. Quand
j'ai donné à chacun ce qui lui revient....
--Il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient pas.
--Qu'entends-tu par là?
--J'entends l'immense concession réciproque que chacun doit à tous et que
tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale.
--Hors du droit strict, il n'y a rien.
--Il y a tout.
--Je ne vois que la justice.
--Moi, je regarde plus haut.
--Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice?
--L'équité.
Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient.
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