Quatrevingt Treize
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Cimourdain reprit:
--Précise, je t'en défie.
--Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre
d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix.
Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous
voulez l'impôt proportionnel. Je ne veux point d'impôt du tout. Je veux la
dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la
plus-value sociale.
--Qu'entends-tu par là?
--Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prêtre, le
parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos
richesses; vous jetez l'engrais à l'égout, jetez-le au sillon. Les trois
quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines
pâtures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et
que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La
France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande
par an; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute
l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites
travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau,
tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain; il
y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu;
piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines,
cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au
mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées.
Qu'est-ce que l'océan? une énorme force perdue. Comme la terre est bête! ne
pas employer l'océan!
--Te voilà en plein songe.
--C'est-à-dire en pleine réalité.
Gauvain reprit:
--Et la femme? qu'en faites-vous?
Cimourdain répondit:
--Ce qu'elle est. La servante de l'homme.
--Oui. A une condition.
--Laquelle?
--C'est que l'homme sera le serviteur de la femme.
--Y penses-tu? s'écria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est
maître. Je n'admets qu'une royauté, celle du foyer. L'homme chez lui est
roi.
--Oui. A une condition.
--Laquelle?
--C'est que la femme y sera reine.
--C'est-à-dire que tu veux pour l'homme et pour la femme....
--L'égalité.
--L'égalité! y songes-tu? les deux êtres sont divers.
--J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité.
Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits
échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit.
--Et l'enfant! à qui le donnes-tu?
--D'abord au père qui l'engendre, puis à la mère qui l'enfante, puis au
maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui
est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande aïeule.
--Tu ne parles pas de Dieu.
--Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un
des échelons de l'échelle qui monte à Dieu.
Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit:
--Quand on est au haut de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre; on
n'a plus qu'à entrer.
Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre.
--Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons réaliser le possible.
--Commencez par ne pas le rendre impossible.
--Le possible se réalise toujours.
--Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans
défense que l'oeuf.
--Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du réel, et
l'encadrer dans le fait. L'idée abstraite doit se transformer en idée
concrète; ce qu'elle perd en beauté, elle le regagne en utilité; elle est
moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand
le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est là ce que j'appelle le
possible.
--Le possible est plus que cela.
--Ah! te revoilà dans le rêve.
--Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de
l'homme.
--Il faut le prendre.
--Vivant.
Gauvain continua:
--Ma pensée est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme
reculât, il lui aurait mis un oeil derrière la tête. Regardons toujours du
côté de l'aurore, de l'éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce
qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l'arbre nouveau.
Chaque siècle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine.
Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et
droit, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point
payé; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le
salaire inné; le salaire, c'est le droit acquis.
Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophète. Cimourdain écoutait.
Les rôles étaient intervertis, et maintenant il semblait que c'était
l'élève qui était le maître.
Cimourdain murmura:
--Tu vas vite.
--C'est que je suis peut-être un peu pressé, dit Gauvain en souriant.
Et il reprit:
--O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la
caserne obligatoire, moi, je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je
rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous
fondez une république de glaives, je fonde....
Il s'interrompit:
--Je fonderais une république d'esprits.
Cimourdain regarda le pavé du cachot, et dit:
--Et en attendant que veux-tu?
--Ce qui est.
--Tu absous donc le moment présent?
--Oui.
--Pourquoi?
--Parce que c'est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu'elle fait.
Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies! La civilisation avait une
peste, ce grand vent l'en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être.
Peut-il faire autrement? Il est chargé d'un si rude balayage! Devant
l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.
Gauvain continua:
--D'ailleurs, que m'importe la tempête, si j'ai la boussole, et que me font
les événements, si j'ai ma conscience!
Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle:
--Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire.
--Qui? demanda Cimourdain.
Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tête. Cimourdain suivit du regard la
direction de ce doigt levé, et, à travers la voûte du cachot, il lui sembla
voir le ciel étoilé.
Ils se turent encore.
Cimourdain reprit:
--Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible,
c'est le rêve.
--C'est le but. Autrement, à quoi bon la société? Restez dans la nature.
Soyez les sauvages. Otaïti est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne
pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête.
Mais non, point d'enfer. Soyons la société humaine. Plus grande que nature.
Oui. Si vous n'ajoutez rien à la nature, pourquoi sortir de la nature?
Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme
l'abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d'être l'intelligence reine. Si
vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus
grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La
société, c'est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches,
tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie,
les héros, les génies. Porter des fardeaux éternels, ce n'est pas la loi de
l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forçats,
plus de damnés! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole
de civilisation et un patron de progrès; je veux la liberté devant
l'esprit, l'égalité devant le coeur, la fraternité devant l'âme. Non! plus
de joug! l'homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir
des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en
lépidoptère; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et
s'envole. Je veux....
Il s'arrêta. Son oeil devint éclatant.
Ses lèvres remuaient. Il cessa de parler.
La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors
pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était
probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient
les sentinelles qu'on relevait; puis, assez près de la tour, autant qu'on
en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de
planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui
ressemblaient à des coups de marteau.
Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas.
Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât
plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la voûte visionnaire de
son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il
avait dans la prunelle grandissait.
Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:
--A quoi penses-tu?
--A l'avenir, dit Gauvain.
Et il retomba dans sa méditation. Cimourdain se leva du lit de paille où
ils étaient assis tous les deux. Gauvain ne s'en aperçut pas. Cimourdain,
couvant du regard le jeune homme pensif, recula lentement jusqu'à la porte,
et sortit Le cachot se referma.
VI. CEPENDANT LE SOLEIL SE LÈVE
Le jour ne tarda pas à poindre à l'horizon.
En même temps que le jour, une chose étrange, immobile, surprenante, et que
les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la
Tourgue au-dessus de la forêt de Fougères.
Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé, plutôt que bâti. De
loin sur l'horizon c'était une silhouette faite de lignes droites et dures
ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Egypte
qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique énigme.
Au premier abord, l'idée que cette chose éveillait était l'idée de
l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. On se demandait à
quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'était une
sorte de tréteau ayant pour pieds quatre poteaux. A un bout du tréteau,
deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une
traverse, élevaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir
sur l'azur du matin. A l'autre bout du tréteau, il y avait une échelle.
Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une
sorte de panneau composé de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une
à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimension du
cou d'un homme. La section supérieure du panneau glissait dans une rainure,
de façon à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux
croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On
apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant
tourner sur charnière et ayant l'aspect d'une bascule. A côté de cette
planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et
à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C'était peint en rouge. Tout
était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela
avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit; et
cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était
formidable.
Cette bâtisse difforme, c'était la guillotine.
En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la
Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et,
disons-le, quand l'homme a touché au bois et à la pierre, le bois et la
pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de
l'homme. Un édifice est un dogme, une machine est une idée.
La Tourgue était cette résultante fatale du passé qui s'appelait la
Bastille à Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en
Allemagne, l'Escurial en Espagne, le Kremlin à Moscou, le château
Saint-Ange à Rome.
Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen âge, le
vasselage, la glèbe, la féodalité; dans la guillotine une année, 93; et ces
douze mois faisaient contre-poids à ces quinze siècles.
La Tourgue, c'était la monarchie; la guillotine, c'était la révolution.
Confrontation tragique.
D'un côté, la dette; de l'autre, l'échéance. D'un côté, l'inextricable
complication gothique, le serf, le seigneur, l'esclave, le maître, la
roture, la noblesse, le code multiple ramifié en coutumes, le juge et le
prêtre coalisés, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la
mainmorte, les capitations, les exceptions, les prérogatives, les préjugés,
les fanatismes, le privilège royal de banqueroute, le sceptre, le trône, le
bon plaisir, le droit divin; de l'autre, cette chose simple, un couperet.
D'un côté, le noeud; de l'autre, la hache.
La Tourgue avait été longtemps seule dans ce désert. Elle était là avec ses
mâchicoulis d'où avaient ruisselé l'huile bouillante, la poix enflammée et
le plomb fondu, avec ses oubliettes pavées d'ossements, avec sa chambre aux
écartèlements, avec la tragédie énorme dont elle était remplie; elle avait
dominé de sa figure funeste cette forêt, elle avait eu dans cette ombre
quinze siècles de tranquillité farouche, elle avait été dans ce pays
l'unique puissance, l'unique respect et l'unique effroi; elle avait régné;
elle avait été, sans partage, la barbarie; et tout à coup elle voyait se
dresser devant elle et contre elle, quelque chose,--plus que quelque
chose,--quelqu'un d'aussi horrible qu'elle, la guillotine.
La pierre semble quelquefois avoir des yeux étranges. Une statue observe,
une tour guette, une façade d'édifice contemple. La Tourgue avait l'air
d'examiner la guillotine.
Elle avait l'air de s'interroger.
Qu'était-ce que cela?
Il semblait que cela était sorti de terre.
Et cela en était sorti en effet.
Dans la terre fatale avait germé l'arbre sinistre. De cette terre, arrosée
de tant de sueurs, de tant de sang, de cette terre où avaient été creusées
tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d'embûches, de cette
terre où avaient pourri toutes les espèces de morts faits par toutes les
espèces de tyrannies, de cette terre superposée à tant d'abîmes, et où
avaient été enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre
profonde, était sortie, au jour marqué, cette inconnue, cette vengeresse,
cette féroce machine porte-glaive,et 93 avait dit au vieux monde:--Me
voilà.
Et la guillotine avait le droit de dire au donjon:--Je suis ta fille.
Et en même temps le donjon, car ces choses fatales vivent d'une vie
obscure, se sentait tué par elle.
La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi
d'effaré. On eût dit qu'elle avait peur. La monstrueuse masse de granit
était majestueuse et infâme, cette planche avec son triangle était pire. La
toute-puissante déchue avait l'horreur de la toute-puissante nouvelle.
L'histoire criminelle considérait l'histoire justicière. La violence
d'autrefois se comparait à la violence d'à-présent; l'antique forteresse,
l'antique prison, l'antique seigneurie, où avaient hurlé les patients
démembrés, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors
de combat, violée, démantelée, découronnée, tas de pierres valant un tas de
cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des siècles
effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frémissait
devant Aujourd'hui, la vieille férocité constatait et subissait la nouvelle
épouvante, ce qui n'était plus que le néant ouvrait des yeux d'ombre devant
ce qui était la terreur, et le fantôme regardait le spectre.
La nature est impitoyable; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses
musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine; elle
accable l'homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale;
elle ne lui fait grâce ni d'une aile de papillon ni d'un chant d'oiseau; il
faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il
subisse le regard des choses sacrées; il ne peut se soustraire à l'immense
reproche de la douceur universelle et à l'implacable sérénité de l'azur. Il
faut que la difformité des lois humaines se montre toute nue au milieu de
l'éblouissement éternel. L'homme brise et broie, l'homme stérilise, l'homme
tue; l'été reste l'été, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre.
Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour levant n'avait été plus charmant.
Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans
les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l'haleine qui sort
des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine
d'encens; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire
transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de
l'aigue-marine à l'émeraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes
d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l'éternel
conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse
impudeur humaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et
l'échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'âge sanguinaire
et de la minute sanglante; la chouette de la nuit du passé et la
chauve-souris du crépuscule de l'avenir. En présence de la création
fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait
d'aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes: Regardez
ce que je fais et ce que vous faites.
Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière.
Ce spectacle avait des spectateurs.
Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés
en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois
côtés, de façon à tracer autour d'elle, en plan géométral, la figure d'un
E; la batterie placée au centre de la plus grande ligne faisait le cran de
l'E. La machine rouge était comme enfermée dans ces trois fronts de
bataille, sorte de muraille de soldats repliée des deux côtés jusqu'aux
bords de l'escarpement du plateau; le quatrième côté, le côté ouvert, était
le ravin même, et regardait la Tourgue.
Cela faisait une place en carré long, au milieu de laquelle était
l'échafaud. A mesure que le jour montait, l'ombre portée de la guillotine
décroissait sur l'herbe.
Les artilleurs étaient à leurs pièces, mèches allumées.
Une douce fumée bleue s'élevait du ravin; c'était l'incendie du pont qui
achevait d'expirer.
Cette fumée estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme
dominait tout l'horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n'y
avait que l'intervalle du ravin. De l'une à l'autre on pouvait se parler.
Sur cette plate-forme avaient été transportées la table du tribunal et la
chaise ombragée de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrière la
Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et, à son
sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la
figure d'un homme assis, immobile et les bras croisés.
Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de
délégué civil, sur la tête le chapeau à panache tricolore, le sabre au côté
et les pistolets à la ceinture.
Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et
baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas.
Ils songeaient confusément à cette guerre, à tant de combats, aux
fusillades des haies si vaillamment affrontées, aux citadelles prises, aux
batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute
cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les
poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait
et venait. La clarté grandissante du matin emplissait majestueusement le
ciel.
Soudain on entendit ce bruit voilé que font les tambours couverts d'un
crêpe. Ce roulement funèbre approcha; les rangs s'ouvrirent, et un cortège
entra dans le carré, et se dirigea vers l'échafaud.
D'abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme
basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le
condamné,--Gauvain.
Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains.
Il était en petit uniforme; il avait son épée.
Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes.
Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illuminé
au moment où il avait dit à Cimourdain: Je pense à l'avenir. Rien n'était
ineffable et sublime comme ce sourire continué.
En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la
tour. Il dédaigna la guillotine.
Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister à l'exécution. Il
le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva.
Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n'entendaient
pas son souffle.
Quand il aperçut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement.
Gauvain cependant s'avançait vers l'échafaud.
Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il
semblait que Cimourdain s'appuyât sur ce regard.
Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta. L'officier qui commandait
les grenadiers l'y suivit. Il défit son épée et la remit à l'officier; il
ôta sa cravate et la remit au bourreau.
Il ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa
chevelure brune flottait au vent; on ne coupait pas les cheveux alors. Son
cou blanc faisait songer à une femme, et son oeil héroïque et souverain
faisait songer à un archange. Il était sur l'échafaud, rêveur. Ce lieu-là
aussi est un sommet. Gauvain y était debout, superbe et tranquille. Le
soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire.
Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main.
En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé
sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le coeur de ces gens de
guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d'une armée. Une
clameur s'éleva. Grâce! grâce! Quelques-uns tombèrent à genoux; d'autres
jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était
Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine:
--Reçoit-on des remplaçants pour ça? Me voici.--Tous répétaient
frénétiquement: Grâce! grâce! et des lions qui auraient entendu cela
eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles.
Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire.
Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle
était sinistre, cria du haut de la tour:
--Force à la loi!
On reconnut l'accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L'armée frissonna.
Le bourreau n'hésita plus. Il s'approcha tenant sa corde.
--Attendez, dit Gauvain.
Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un
geste d'adieu, puis se laissa lier.
Quand il fut lié, il dit au bourreau:
--Pardon. Un moment encore.
Et il cria:
--Vive la République!
On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fière s'emboîta dans
l'infâme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa
le ressort; le triangle se détacha et glissa lentement d'abord, puis
rapidement; on entendit un coup hideux...
Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup
de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu'il avait à sa
ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier,
Cimourdain se traversait le coeur d'une balle. Un flot de sang lui sortit
de la bouche, il tomba mort.
Et ces deux âmes, soeurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une
mêlée à la lumière de l'autre.
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