Quatrevingt Treize
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Victor Hugo >> Quatrevingt Treize
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Quelle combattante que cette caronade!
Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle.
Il s'agissait de colleter cet éclair.
Il s'agissait de terrasser cette foudre.
Boisberthelot dit à La Vieuville:
--Croyez-vous en Dieu, chevalier?
La Vieuville répondit:
--Oui. Non. Quelquefois.
--Dans la tempête?
--Oui. Et dans des moments comme celui-ci.
--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit
Boisberthelot.
Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.
Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des
coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.
Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon
échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C'était
l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et
cause de l'accident, le maître de la caronade. Avant fait le mal, il
voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d'anspect d'une main, une
drosse à nœud coulant de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans
l'entre-pont.
Alors une chose farouche commença; spectacle titanique; le combat du canon
contre le canonnier; la bataille de la matière et de l'intelligence, le
duel de la chose contre l'homme.
L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux
poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux
piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher,
il attendait.
Il attendait que le canon passât près de lui.
Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le
connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait
fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à
lui parler comme à son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être.
Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui.
Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment
éviter l'écrasement? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés. Pas
une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard
qui était seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, témoin
sinistre.
Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas.
Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.
Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint
provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la
caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite.--Viens donc! lui
disait l'homme. Elle semblait écouter.
Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc.
La lutte s'engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec
l'invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d'airain. D'un côté
une force, de l'autre une âme.
Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme la vision indistincte
d'un prodige.
Une âme, chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi;
mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux.
Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire
du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment.
C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir
une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le
plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme
un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l'homme. Lui,
souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces
mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il
se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir.
Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne
s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une
extrémité de la chaîne était fixée à l'affût. L'autre, libre, tournoyait
éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis
la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de
bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon
terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne compliquait le
combat.
Pourtant l'homme luttait. Même, par instants, c'était l'homme qui attaquait
le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main; et
le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un piège,
fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.
De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à
coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrêta. On sentit l'approche du
dénoûment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour
tous c'était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se
précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa
passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une
caronade à bâbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il
s'élança à tribord sur l'homme, qui échappa. Trois caronades s'effondrèrent
sous la poussée du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il
faisait, il tourna le dos à l'homme, roula de l'arrière à l'avant, détraqua
l'étrave, et alla faire une brèche à la muraille de la proue. L'homme
s'était réfugié au pied de l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin.
Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon parut
l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme
avec une promptitude de coup de hache. L'homme acculé au bordage était
perdu. Tout l'équipage poussa un cri.
Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé, lui-même plus
rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux
assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter entre
les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été
exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les
exercices décrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de
mer_.
Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche
d'arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son
tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les
rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta.
Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit
basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui
s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le
noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé.
C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du
mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier.
Les soldats et les marins battirent des mains.
Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un
instant le canon fut amarré.
Le canonnier salua le passager.
--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie.
Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.
VI. LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE
L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi.
Le naufrage immédiat était évité, mais la corvette n'était point sauvée. Le
délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage avait cinq
brèches, dont une fort grande à l'avant; vingt caronades sur trente
gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise à la chaîne
était elle-même hors de service; la vis du bouton de culasse était forcée,
et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf
pièces. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et
faire jouer les pompes.
L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, était effroyable à
voir. Le dedans d'une cage d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé.
Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y
avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait
fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le
bordage.
Cependant, tout le temps qu'avait duré cette diversion tragique, l'équipage
étant absorbé par une question de vie ou de mort, ou n'avait guère su ce
qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'était épaissi; le temps
avait changé; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu; on était
hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne
devait l'être; on se trouvait en présence d'une mer démontée. De grosses
vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers
redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise.
Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à
quatre lames devant soi.
Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les
ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en
batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté
sur le pont.
Il s'était adossé au grand mât.
Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le
navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux
côtés du grand mât les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de
sifflet du maître d'équipage, les matelots occupés à la manoeuvre s'étaient
rangés debout sur les vergues.
Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager.
Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en
désordre, l'air satisfait pourtant.
C'était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de
monstres, et qui avait eu raison du canon.
Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit:
--Mon général, voilà l'homme.
Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l'attitude
d'ordonnance.
Le comte du Boisberthelot reprit:
--Mon général, en présence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas
qu'il y a pour ses chefs quelque chose à faire?
--Je le pense, dit le vieillard.
--Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.
--C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.
--Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.
Le vieillard regarda le canonnier.
--Approche, dit-il.
Le canonnier fit un pas.
Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot,
détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la
vareuse du canonnier.
--Hurrah! crièrent les matelots.
Les soldats de marine présentèrent les armes.
Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta:
--Maintenant, qu'on fusille cet homme.
La stupeur succéda à l'acclamation.
Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit:
--Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être
perdu. Etre en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une
traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais
ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute
faute commise en présence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute réparable. Le
courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.
Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec une
sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.
Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta:
--Faites.
L'homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans
l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire; l'aumônier du bord,
qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers,
accompagnait les deux matelots; un sergent détacha de la ligne de bataille
douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six; le canonnier,
sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L'aumônier, le crucifix à
la main, s'avança et se mit près de lui.
--Marche, dit le sergent. Le peloton se dirigea à pas lents vers l'avant;
les deux matelots, portant le suaire, suivaient.
Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.
Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur
passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en
tombant dans la mer.
Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et
songeait. Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit
bas à La Vieuville:
--La Vendée a une tête.
VII. QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE
Mais qu'allait devenir la corvette?
Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par
s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer
était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours
périlleuse, même pour un navire bien portant.
A la brume s'ajoutait la houle.
On avait mis le temps à profit; on avait allégé la corvette en jetant à la
mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégât. fait par la caronade, les
canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les
pièces de bois ou de fer fracassées; on avait ouvert les sabords, et l'on
avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les
débris humains enveloppés dans des prélarts.
La mer commençait à n'être plus tenable. Non que la tempête devînt
précisément imminente; il semblait au contraire qu'on entendît décroître
l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au
nord; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais
fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante
aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.
Gacquoil était à la barre, pensif.
Faire bonne mine à mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer.
La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta
Gacquoil.
--Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'éternuer n'aboutit
pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout.
Gacquoil, sérieux, répondit:
--Qui a du vent a du flot.
Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant.
Pour un navire qui fait eau, avoir du flot c'est s'emplir vite. Gacquoil
avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-être,
après la catastrophe; du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit,
un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses
qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète; on ne sait
jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde.
La Vieuville, sentit le besoin de redevenir grave.
--Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il.
Le pilote répondit:
--Nous sommes dans la volonté de Dieu.
Un pilote est un maître; il faut toujours le laisser faire et il faut
souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La
Vieuville s'éloigna.
La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui
répondit.
La mer se découvrit tout à coup.
Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur
bouleversement des flots s'étala à perte de vue dans un demi-jour
crépusculaire, et voici ce qu'on vit.
Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient
plus la mer; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour,
à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune.
Ce deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre;
deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel
ténébreux.
Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes
noires.
Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes
roches, debout comme des peulvens celtiques.
Au levant, sur l'horizon pâle du matin se dressaient huit voiles rangées en
ordre et espacées d'une façon redoutable.
Les trois roches étaient un écueil; les huit voiles étaient une escadre.
On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise
réputation, devant soi la croisière française. A l'ouest l'abîme, à l'est
le carnage; on était entre un naufrage et un combat.
Pour faire face à l'écueil, la corvette avait titre coque trouée, un
gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à
la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente
étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.
Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant
soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout
faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient
l'aspect solide d'une voûte.
Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la
corvette sur les Minquiers.
Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait
presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et,
souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui.
Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là
qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été
rasées par l'incessant dépècement que fait la mer; la configuration des
écueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames,
chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers,
c'était périr.
Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis
célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait
«le Père Duchène».
La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le
déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers
Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers
lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait
l'arrivée en France.
Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait
du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond déchirant, était
sauvage.
La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le
gouffre, même de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une
procédure, elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle ébauche
une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abîme et ne le tient pas,
elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit la corvette la Claymore
avait eu le brouillard et craint la tourmente; la mer venait de se
démentir, mais d'une façon farouche; elle avait esquissé la tempête et
réalisé l'écueil. C'était toujours, sous une autre forme, le naufrage.
Et à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un
ennemi complétait l'autre.
La Vieuville s'écria à travers son vaillant rire:
--Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine.
VIII. 9 = 380
La corvette n'était presque plus qu'une épave.
Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités
confuses de l'horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y
avait une solennité sépulcrale. Excepté le vent soufflant d'un souffle
hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté.
Elle ressemblait plutôt à une apparition qu'à une attaque. Rien ne bougeait
dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'était on ne sait quel
colossal silence. Avait-on affaire à quelque chose de réel? On eût dit un
rêve passant sur la mer. Les légendes ont de ces visions; la corvette était
en quelque sorte entre l'écueil démon et la flotte fantôme.
Le comte du Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui
descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint
se placer à l'arrière à côté du pilote.
Tout l'effort de Gacquoil était de maintenir la corvette debout au flot;
car, prise de côté par le vent et par la mer, elle eût inévitablement
chaviré.
--Pilote, dit le capitaine, où sommes-nous?
--Sur les Minquiers.
--De quel côté?
--Du mauvais.
--Quel fond?
--Roche criarde.
--Peut-on s'embosser?
--On peut toujours mourir, dit le pilote.
Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les
Minquiers; puis il la tourna vers l'est et considéra les voiles en vue.
Le pilote continua, comme se parlant à lui-même:
--C'est les Minquiers. Cela sert de reposoir à la mouette rieuse quand
elle s'en va de Hollande et au grand goëland à manteau noir.
Cependant le capitaine avait compté les voiles.
Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur
l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un
vaisseau à trois ponts.
Le capitaine questionna le pilote.
--Connaissez-vous ces voiles?
--Certes! répondit Gacquoil.
--Qu'est-ce?
--C'est l'escadre.
--De France.
--Du diable.
Il y eut un silence. Le capitaine reprit:
--Toute la croisière est-elle là?
--Pas toute.
En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé à la Convention que dix frégates
et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à
l'esprit du capitaine.
--Au fait, dit-il, l'escadre est de seize bâtiments. Il n'y en a ici que
huit.
--Le reste, dit Gacquoil, traîne par là-bas sur toute la côte, et espionne.
Le capitaine, tout en regardant à travers sa longue-vue, murmura:
--Un vaisseau à trois ponts, deux frégates de premier rang, cinq de
deuxième rang.
--Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionnés.
--Bons bâtiments, dit le capitaine. J'ai un peu commandé tout cela.
--Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de près. Je ne prends pas l'un pour
l'autre. J'ai leur signalement dans la cervelle.
Le capitaine passa sa longue-vue au pilote.
--Pilote, distinguez-vous bien le bâtiment de haut bord?
--Oui, mon commandant, c'est, le vaisseau _la Côte-d'Or_.
--Qu'ils ont débaptisé, dit le capitaine. C'était autrefois _Les
États-de-Bourgogne_. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons.
Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et écrivit sur le carnet le
chiffre 128.
Il poursuivit:
--Pilote, quelle est la première voile à bâbord?
--C'est _l'Expérimentée_.
--Frégate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle était en armement à
Brest il y a deux mois.
Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52.
--Pilote, reprit-il, quelle est la deuxième voile à bâbord?
--_La Dryade_.
--Frégate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a été dans
l'Inde. Elle a une belle histoire militaire.
Et il écrivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40; puis, relevant la
tête:
--A tribord, maintenant.
--Mon commandant, ce sont toutes des frégates de second rang. Il y en a
cinq.
--Quelle est la première à partir du vaisseau?
--_La Résolue_.
--Trente-deux pièces de dix-huit. Et la seconde?
--_Le Richemont_.
--Même force. Après?
--_L'Athée_[1]
[Footnote 1: _Archive de la Marine_. Etat de la flotte en mars 1793.]
--Drôle de nom pour aller en mer. Après?
--_La Calypso_.
--Après?
--_La Preneuse_.
--Cinq frégates de trente-deux chacune.
Le capitaine écrivit au-dessous des premiers chiffres, 160.
--Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien.
--Et vous, répondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant.
Reconnaître est quelque chose, connaître est mieux.
Le capitaine avait l'oeil fixé sur son carnet et additionnait entre ses
dents.
--Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante.
En ce moment, La Vieuville remontait sur le pont.
--Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois
cent quatre-vingts pièces.
--Soit, dit La Vieuville.
--Vous revenez de l'inspection, La Vieuville; combien décidément avons-nous
de pièces en état de faire feu?
--Neuf.
--Soit, dit à son tour Boisberthelot.
Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l'horizon.
Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils
grandissaient.
Ils se rapprochaient insensiblement.
La Vieuville fit le salut militaire.
--Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me défiais de cette
corvette _Claymore_. C'est toujours ennuyeux d'être embarqué
brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas.
Navire anglais, traître aux français. La chienne de caronade l'a prouvé.
J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n'est pas du fer de loupe; c'est
forgé avec des barres soudées au martinet. Les cigales des ancres sont
solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur
d'ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts.
Cent soixante-onze coups à tirer par pièce.
--Parce qu'il n'y a plus que neuf pièces, murmura le capitaine.
Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La lente approche de
l'escadre continuait.
Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manoeuvrer;
mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins
juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l'escadre à portée de
caronade.
Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le
navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l'exécuta. La corvette
était aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira
tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. On accumula près
des drosses, sur le passavant, tout ce qu'il y avait d'aussières et de
grelins de rechange pour raffermir au besoin la mâture. Ou mit en ordre le
poste des blessés. Selon la mode navale d'alors, on bastingua le pont, ce
qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On
apporta les passe-balles, bien qu'il fût un peu tard pour vérifier les
calibres; mais on n'avait pas prévu tant d'incidents. Chaque matelot reçut
une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard.
On plia les branles; on pointa l'artillerie; on prépara la mousqueterie; on
disposa les haches et les grappins; on tint prêtes les soutes à gargousses
et les soutes à boulets; ou ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit
son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un
mourant. Ce fut rapide et lugubre.
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