A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On
les mouilla toutes les six; l'ancre de veille à l'avant, l'ancre de toue à
l'arrière, l'ancre de flot du côté du large, l'ancre de jusant du côté des
brisants, l'ancre d'affourche à tribord, et la maîtresse-ancre à bâbord.

Le neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes
les neuf d'un seul côté, du côté de l'ennemi.

L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manoeuvre.
Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers
faisaient la corde. _La Claymore_, enfermée dans ce demi-cercle, et
d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil,
c'est-à-dire au naufrage.

C'était comme une meute autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix, mais
montrant les dents.

Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.

Les canonniers de _la Claymore_ étaient à leurs pièces.

Boisberthelot dit à La Vieuville:

--Je tiendrais à commencer le feu.

--Plaisir de coquette, dit La Vieuville.





IX. QUELQU'UN ÉCHAPPE

Le passager n'avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible.

Boisberthelot s'approcha de lui.

--Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant
cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes
prisonniers de l'escadre ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou sombrer
dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une
ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être
mitraillé que noyé; en fait de mort, je préfère le feu à l'eau. Mais
mourir, c'est notre affaire à nous autres, ce n'est pas la vôtre, à vous.
Vous êtes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission,
diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c'est peut-être la monarchie
perdue; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le
vôtre est d'en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais
vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n'est pas
impossible. Il n'est pas encore jour. Les lames sont hautes, la mer est
obscure, vous échapperez. Il y a des cas où fuir, c'est vaincre.

Le vieillard fit, de sa tète sévère, un grave signe d'acquiescement.

Le comte du Boisberthelot éleva la voix.

--Soldats et matelots! cria-t-il.

Tous les mouvements s'arrêtèrent, et, de tous les points du navire, les
visages se tournèrent vers le capitaine.

Il poursuivit:

--L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous
devons le conserver. Il est nécessaire au trône de France; à défaut d'un
prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C'est
un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut
qu'il y aborde sans nous. Sauver la tète, c'est tout sauver.

--Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix de l'équipage.

Le capitaine continua:

--Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas
aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer, et il
faut qu'il soit petit pour échapper à la croisière. Il s'agit d'aller
atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères
que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et, bon
nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez
de nuit pour que le canot puisse s'éloigner de la corvette sans être
aperçu. Et puis, il va avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa
petitesse l'aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la
belette échappe. Il n'y a pas d'issue pour nous, il y en a pour lui.
Le canot s'éloignera à force de rames, les navires ennemis ne le verront
pas; et d'ailleurs, pendant ce temps-là, nous ici, nous allons les amuser.
Est-ce dit?

--Oui! oui! oui! cria l'équipage.

--Il n'y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme
de bonne volonté?

Un matelot dans l'obscurité sortit des rangs, et dit:

--Moi.





X. ÉCHAPPE-T-IL?

Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle you-you et
qui sont spécialement affectés au service des capitaines s'éloignait du
navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à
l'arrière, et le matelot «de bonne volonté» qui était à l'avant. La nuit
était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du
capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune
autre issue n'était d'ailleurs possible.

On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuit, une
longe de boeuf fumé et un baril d'eau.

Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le
gouffre, se pencha par-dessus l'étambot du gouvernail de la corvette, et
ricana cet adieu au canot:

--C'est bon pour s'échapper, et excellent pour se noyer.

--Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.

L'écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la
corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur,
et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et
cachée par les grands plis des vagues.

Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.

Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une
voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la
tragédie antique, semblait presque surhumaine.

C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.

--Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous
allons voir se lever notre dernier soleil.

Et un coup de canon partit de la corvette.

--Vive le roi! cria l'équipage.

Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain,
confus, distinct pourtant:

--Vive la République!

Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les
profondeurs de l'océan.

La lutte commençait.

La mer se couvrit de fumée et de feu.

Les jets d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent les
vagues de tous les côtés.

_La Claymore_ se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En
même temps toute l'escadre groupée en demi-lune autour de _la Claymore_
faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un
volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la
bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des
spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait
sur ce fond rouge.

On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé.

Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient.

La bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est
plus vaste que l'île entière de Jersey: la mer le couvre; il a pour point
culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se
détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui
font l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le
plateau et les six écueils n'est praticable qu'aux barques d'un très faible
tirant d'eau. Au delà de ce détroit on trouve le large.

Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation
dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille
et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs
à bâbord comme à tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La
lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à
décroître, à cause de la distance qui augmentait; mais, à la continuité des
détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle
voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatrevingt-onze bordées.

Bientôt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la
bataille, hors de la portée des projectiles.

Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants
brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se
brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des
vagues. Le jour parut.

Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile
restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du
naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans
voile, sans mât, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en
présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses.

Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que
blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement
l'homme qui était à l'arrière, et lui dit:

--Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.





LIVRE TROISIÈME

HALMALO





I. LA PAROLE, C'EST LE VERBE

Le vieillard redressa lentement la tête.

L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait sur le front le
hâle de la mer; ses yeux étaient étranges; c'était le regard sagace du
matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puissamment les rames
dans ses deux poings. Il avait l'air doux.

On voyait à sa ceinture un poignard, deux pistolets et un rosaire.

--Qui êtes-vous? dit le vieillard.

--Je viens de vous le dire.

--Qu'est-ce que vous me voulez?

L'homme quitta les avirons, croisa les bras et répondit:

--Vous tuer.

--Comme vous voudrez, dit le vieillard.

L'homme haussa la voix.

--Préparez-vous.

--A quoi?

--A mourir.

--Pourquoi? demanda le vieillard.

Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la
question. Il reprit:

--Je dis que je veux vous tuer.

--Et je vous demande pourquoi.

Un éclair passa dans les yeux du matelot.

--Parce que vous avez tué mon frère.

Le vieillard repartit avec calme:

--J'ai commencé par lui sauver la vie.

--C'est vrai. Vous l'avez sauvé d'abord et tué ensuite.

--Ce n'est pas moi qui l'ai tué.

--Qui donc l'a tué?

--Sa faute.

Le matelot, béant, regarda le vieillard; puis ses sourcils reprirent leur
froncement farouche.

--Comment vous appelez-vous? dit le vieillard.

--Je m'appelle Halmalo, mais vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour
être tué par moi.

En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage
et éclaira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considérait
attentivement.

La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des
interruptions et des saccades d'agonie. Une vaste fumée s'affaissait sur
l'horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive.

Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de
sa main gauche son chapelet.

Le vieillard se dressa debout.

--Tu crois en Dieu? dit-il.

--Notre Père qui est au ciel, répondit le matelot. Et il fit le signe de la
croix.

--As-tu ta mère?

--Oui.

Il fit un deuxième signe de croix. Puis il reprit:

--C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur. Et il arma le pistolet.

--Pourquoi m'appelles-tu monseigneur?

--Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit.

--As-tu un seigneur, toi?

--Oui. Et un grand. Est-ce qu'on vit sans seigneur?

--Où est-il?

--Je ne sais pas. Il a quitté le pays. Il s'appelle monsieur le marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne; il est le seigneur des
Sept-Forêts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empêche pas d'être mon
maître.

--Et si tu le voyais, lui obéirais-tu?

--Certes. Je serais donc un païen, si je ne lui obéissais pas! on doit
obéissance à Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur
qui est comme le roi. Mais ce n'est pas tout ça, vous avez tué mon frère,
il faut que je vous tue.

Le vieillard répondit:

--D'abord, j'ai tué ton frère, j'ai bien fait.

Le matelot crispa son poing sur son pistolet.

--Allons, dit-il.

--Soit, dit le vieillard.

Et, tranquille, il ajouta:

--Où est le prêtre?

Le matelot le regarda.

--Le prêtre?

--Oui, le prêtre. J'ai donné un prêtre à ton frère. Tu me dois un prêtre.

--Je n'en ai pas, dit le matelot.

Et il continua:

--Est-ce qu'on a des prêtres en pleine mer?

On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus
lointain.

--Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard.

--C'est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l'aumônier.

Le vieillard poursuivit:

--Tu perds mon âme, ce qui est grave.

Le matelot baissa la tête, pensif.

--Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, tu perds la tienne. Écoute.
J'ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j'ai fait mon devoir
tout à l'heure, d'abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui
ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme.
Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce
moment-ci? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui
agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères
qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront
plus leur frère. Et par la faute de qui? par la faute de ton frère à toi.
Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce
moment; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est
enfant comme l'enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple;
Dieu souffre dans son église de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathédrales
insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées;
Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu'est-ce que nous venions faire,
nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si
ton frère avait été un bon serviteur, s'il avait fidèlement fait son office
d'homme sage et utile, le malheur de la canonnade ne serait pas arrivé, la
corvette n'eût pas été désemparée, elle n'eût pas manqué sa route, elle ne
fût pas tombée dans cette flotte de perdition, et nous débarquerions à
cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que
nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents,
joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vendée à sauver la
France, à sauver le roi, à sauver Dieu. Voilà ce que nous venions faire,
voilà ce que nous ferions. Voilà ce que, moi, le seul qui reste, je viens
faire. Mais tu t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prêtres,
dans cette lutte des régicides contre le roi, dans cette lutte de Satan
contre Dieu, tu es pour Satan. Ton frère a été le premier auxiliaire du
démon, tu es le second. Il a commencé, tu achèves. Tu es pour les régicides
contre le trône, tu es pour les impies contre l'église. Tu ôtes à Dieu sa
dernière ressource. Parce que je ne serai point là, moi qui représente le
roi, les hameaux vont continuer de brûler, les familles de pleurer, les
prêtres de saigner, la Bretagne de souffrir, et le roi d'être en prison, et
Jésus-Christ d'être en détresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton
affaire. Je comptais sur toi pour tout le contraire. Je me suis trompé. Ah
oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tué ton frère. Ton frère avait été
courageux, je l'ai récompensé; il avait été coupable, je l'ai puni. Il
avait manqué à son devoir, je n'ai pas manqué au mien. Ce que j'ai fait, je
le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous
regarde, en pareil cas, de même que j'ai fait fusiller ton frère, je ferais
fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as
menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi; toi, breton, tu es
sans honneur; j'ai été confié à ta loyauté et accepté par ta trahison; tu
donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici?
C'est toi. Tu prends ma vie au roi et tu donnes ton éternité au démon. Va,
commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis.
Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à
toi, les païens continueront de fondre les cloches et d'en faire des
canons; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce
moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta
mère. Va, aide le démon. Ne t'arrête pas. Oui, j'ai condamné ton frère,
mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah! tu juges les moyens de
Dieu! tu vas donc te mettre à juger la foudre qui est dans le ciel?
Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire.
Sais-tu seulement si je suis en état de grâce! Non. Va tout de même. Fais
ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec
moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce
sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l'abîme. Continue, termine,
achève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es armé;
tue-moi.

Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que le bruit de la
mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient
apparaître tantôt dans l'ombre, tantôt dans la lumière; le matelot était
devenu livide; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front; il
tremblait comme la feuille; par moments il baisait son rosaire; quand le
vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux.

--Grâce, monseigneur! pardonnez-moi! cria-t-il; vous parlez comme le bon
Dieu. J'ai tort. Mon frère a eu tort. Je ferai tout pour réparer son crime.
Disposez de moi Ordonnez. J'obéirai.

--Je te fais grâce, dit le vieillard.





II. MÉMOIRE DE PAYSAN VAUT SCIENCE DE CAPITAINE

Les provisions qui étaient dans le canot ne furent pas inutiles.

Les deux fugitifs, obligés à de longs détours, mirent trente-six heures a
atteindre la côte. Ils passèrent une nuit en mer; mais la nuit fut belle,
avec trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient à se dérober.

Ils durent d'abord s'éloigner de France et gagner le large vers Jersey.

Ils entendirent la suprême canonnade de la corvette foudroyée, comme on
entend le dernier rugissement du lion que les chasseurs tuent dans les
bois. Puis le silence se fit sur la mer.

Cette corvette _la Claymore_ mourut de la même façon que _le
Vengeur_: mais la gloire l'a ignoré. On n'est pas héros contre son pays.

Halmalo était un marin surprenant. Il fit des miracles de dextérité et
d'intelligence; cette improvisation d'un itinéraire à travers les écueils,
les vagues et le guet de l'ennemi fut un chef-d'oeuvre. Le vent avait décru
et la mer était devenue maniable.

Halmalo évita les Caux des Minquiers, contourna la Chaussée-aux-Boeufs, s'y
abrita, afin de prendre quelques heures de repos dans la petite crique qui
s'y fait au nord à mer basse, et, redescendant au sud, trouva moyen de
passer entre Granville et les îles Chausey sans être aperçu ni de la vigie
de Chausey ni de la vigie de Granville. Il s'engagea dans la baie de
Saint-Michel, ce qui était hardi à cause du voisinage de Cancale, lieu
d'ancrage de la croisière.

Le soir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il
laissa derrière lui le mont Saint-Michel, et vint atterrir à une grève qui
est toujours déserte, parce qu'elle est dangereuse; on s'y enlise.

Heureusement la marée était haute.

Halmalo poussa l'embarcation le plus avant qu'il put, tâta le sable, le
trouva solide, y échoua le canot et sauta à terre.

Le vieillard après lui enjamba le bord et examina l'horizon.

--Monseigneur, dit Halmalo, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon.
Voilà Beauvoir à tribord et Huisnes à bâbord. Le clocher devant nous, c'est
Ardevon.

Le vieillard se pencha dans le canot, y prit un biscuit qu'il mit dans sa
poche, et dit à Halmalo:

--Prends le reste.

Halmalo mit dans le sac ce qui restait de viande avec ce qui restait de
biscuit, et chargea le sac sur son épaule. Cela fait, il dit:

--Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre?

--Ni l'un ni l'autre.

Halmalo stupéfait regarda le vieillard.

Le vieillard continua:

--Halmalo, nous allons nous séparer. Être deux ne vaut rien. Il faut être
mille, ou seul.

Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un noeud de soie verte, assez
pareil à une cocarde, au centre duquel était brodée une fleur de lys en or.
Il reprit:

--Sais-tu lire?

--Non.

--C'est bien. Un homme qui lit, ça gêne. As-tu bonne mémoire?

--Oui.

--C'est bien. Écoute, Halmalo. Tu vas prendre à droite et moi à gauche.
J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te
donne l'air d'un paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bâton dans les
haies. Rampe dans les seigles qui sont hauts. Glisse-toi derrière les
clôtures. Enjambe les échaliers pour aller à travers champs. Laisse à
distance les passants. Evite les chemins et les ponts. N'entre pas à
Pontorson. Ah! tu auras à traverser le Couesnon. Comment le passeras-tu?

--A la nage.

--C'est bien. Et puis il y a un gué. Sais-tu où il est?

--Entre Ancey et Vieux-Viel.

--C'est bien. Tu es vraiment du pays.

--Mais la nuit vient. Où monseigneur couchera-t-il?

--Je me charge de moi. Et toi, où coucheras-tu?

--Il y a des émousses. Avant d'être matelot, j'ai été paysan.

--Jette ton chapeau de marin qui te trahirait. Tu trouveras bien quelque
part une carapousse.

--Oh! un tapabor, cela se trouve partout. Le premier pêcheur venu me vendra
le sien.

--C'est bien. Maintenant, écoute. Tu connais les bois?

--Tous.

--De tout le pays?

--Depuis Noirmoutier jusqu'à Laval.

--Connais-tu aussi les noms?

--Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout.

--Tu n'oublieras rien?

--Rien.

--C'est bien. A présent, attention. Combien peux-tu faire de lieues par
jour?

--Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut.

--Il le faudra. Ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. Tu iras au
bois de saint-Aubin.

--Près de Lamballe?

--Oui. Sur la lisière du ravin qui est entre Saint-Rieul et Plédéliac il a
un gros châtaignier. Tu t'arrêteras là. Tu ne verras personne.

--Ce qui n'empêche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais.

--Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel?

Halmalo enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le
hou-hou de la chouette.

On eût dit que cela venait des profondeurs nocturnes. C'était ressemblant
et sinistre.

--Bien, dit le vieillard. Tu en es.

Il tendit à Halmalo le noeud de soie verte.

--Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne
encore ne sache mon nom. Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a été brodée
par Madame Royale dans la prison du Temple.

Halmalo mit un genou en terre. Il reçu avec un tremblement le noeud
fleurdelysé, et en approcha ses lèvres puis s'arrêtant, comme effrayé de ce
baiser:

--Le puis-je? demanda-t-il.

--Oui, puisque tu baises le crucifix.

Halmalo baisa la fleur de lys.

--Relève-toi, dit le vieillard.

Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine. Le vieillard
poursuivit:

-Écoute bien ceci. Voici l'ordre: _Insurgez-vous. Pas de quartier._ Donc,
sur la lisière du bois de Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois
fois. A la troisième fois tu verras un homme sortir de terre.

--D'un trou sous les arbres. Je sais.

--Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui
montreras ce noeud. Il comprendra. Tu iras ensuite, par des chemins que tu
inventeras, au bois d'Astillé; tu y trouveras un homme cagneux qui est
surnommé Mousqueton, et qui ne fait miséricorde à personne. Tu lui diras
que je l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au
bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel. Tu feras l'appel de la
chouette; un homme sortira d'un trou; c'est M. Thuault, sénéchal de
Ploërmel, qui a été de ce qu'on appelle l'assemblée constituante, mais du
bon côté. Tu lui diras d'armer le château de Couesbon, qui est au marquis
de Guer, émigré. Ravins, petits bois, terrain inégal, bon endroit. M.
Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite à
Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le
vrai chef. Tu iras ensuite an bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter,
qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain
Courmesnil, qui est gendre du vieux Goupil de Préfeln et qui mène la
jacobinière d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'écris rien parce qu'il ne
faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu. Tu iras
ensuite au bois de Rougefeu où est Miélette qui saute par-dessus les ravins
en s'arc-boutant sur une longue perche.

--Cela s'appelle une ferte.

--Sais-tu t'en servir?

--Je ne serais donc pas breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte,
c'est notre amie. Elle agrandit nos bras et allonge nos jambes.

--C'est-à-dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon
engin.

--Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tète à trois gabelous qui avaient des
sabres.

--Quand ca?

--Il y a dix ans.

--Sous le roi?

--Mais oui.

--Tu t'es donc battu sous le roi?

--Mais oui.

--Contre qui?

--Ma foi, je ne sais pas. J'étais faux-saulnier.

--C'est bien.

--On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que
c'est la même chose que le roi?

--Oui. Non. Mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes cela.

--Je demande pardon â monseigneur d'avoir fait une question à monseigneur.

--Continuons. Connais-tu la Tourgue?

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.