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Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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--Si je connais la Tourgue? j'en suis.

--Comment?

--Oui, puisque je suis de Parigué.


--En effet, la Tourgue est voisine de Parigué.

Si je connais la Tourgue? le gros château rond qui est le château de
famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le
bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon.
C'est dans le bâtiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthélemy
qu'on venait voir par curiosité. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai
joué tout petit avec ces grenouilles-là. Et la passe souterraine! je la
connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse.

--Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--C'était pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue était assiégée.
Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage
sous terre qui va aboutir à la forêt.

--En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la
Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéon; mais il
n'y a rien de pareil à la Tourgue.

--Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur
parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et
encore, il n'y a guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait
pas. C'était défendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres
de M. de Rohan. Mon père savait le secret et il me l'a montré. Je connais
le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la forêt,
je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans
la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus
personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais.

Le vieillard demeura un moment silencieux.

--Tu te trompes évidemment; s'il y avait un tel secret, je le saurais.

--Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qui tourne.

--Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux
pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à
côté. Tas de contes.

--Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre...

--Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une
bastille sûre et forte, facile à défendre; mais celui qui compterait sur
une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf.

--Mais, monseigneur...

Le vieillard haussa les épaules.

--Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires.

Ce ton péremptoire coupa court à l'insistance de Halmalo.

Le vieillard reprit:

--Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, où est
Bénédicité, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son
_Benedicite_ pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de
sensiblerie. De Montchevrier, tu iras...

Il s'interrompit.

--J'oubliais l'argent.

Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un
portefeuille.

--Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque
chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont
faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse,
attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus
besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver
d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras à Antrain, où tu
verras M. de Frotté; d'Antrain, à la Jupellière, où tu verras M. de
Rochecotte; de la Jupellière, à Noirieux, où tu verras l'abbé Baudouin. Te
rappelleras-tu tout cela?

--Comme mon _Pater_.

--Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin à Morannes,
qui est un bourg fortifié, et le prince de Talmont à Château-Gonthier.

--Est-ce qu'un prince me parlera?

--Puisque je te parle.

Halmalo ôta son chapeau.

--Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame.
N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des
montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces
républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois
cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de
régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros;
chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras
Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les
hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et
double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais
surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la
Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis
au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras
au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité
par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le
Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras
Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui
sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la
lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de
Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à
Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même
qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre,
_Insurgez-vous, Pas de quartier_, donné partout, tu joindras la grande
armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée,
de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu
leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es
qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de
ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande
et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne.
La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est
la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité
de mal qu'elle fait.

Il s'interrompit.

--Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu
comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manœuvrer le
canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer
surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la
façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras
bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs,
à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des
forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille
paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de
monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs
embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner,
c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un
mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier!
et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée.
Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre
deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois
lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu
diras cela. As-tu compris?

--Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.

--C'est ça.

--Pas de quartier.

--A personne. C'est ça.

--J'irai partout.

--Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.

--La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-être
ses derniers souliers.

--Tu es un brave.

--Et si l'on me demande le nom de monseigneur?

--On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce
sera la vérité.

--Où reverrai-je monseigneur?

--Où je serai.

--Comment le saurai-je?

--Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je
ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnaîtras
bien que c'est de moi qu'on parle.

--J'entends.

--N'oublie rien.

--Soyez tranquille.

--Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va.

--Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je
commanderai.

--Bien.

--Et si je réussis....

--Je te ferai chevalier de Saint-Louis.

--Comme mon frère. Et si je ne réussis pas, vous me ferez fusiller.

--Comme ton frère.

--C'est dit, monseigneur.

Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévère rêverie. Quand
il releva les yeux, il était seul. Halmalo n'était plus qu'un point noir
s'enfonçant dans l'horizon.

Le soleil venait de se coucher.

Les goëlands et les mouettes à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.

On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui précède la nuit; les
rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en
sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur
vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit
humain. La solitude était profonde. Pas une voile dans la baie, pas un
paysan dans la campagne. A perte de vue l'étendue déserte. Les grands
chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crépuscule jetait sur
la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre
ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le sol. Le vent
soufflait du large.




LIVRE QUATRIÈME

TELLMARCH




I. LE HAUT DE LA DUNE


Le vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra son manteau de mer
autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait à pas lents, pensif. Il se
dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir.

Derrière lui se dressait, énorme triangle noir, avec sa tiare de cathédrale
et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une
ronde, l'autre carrée, qui aident la montagne à porter le poids de l'église
et du village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Chéops est au
désert.

Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel déplacent
insensiblement leurs dunes. Il y avait à cette époque entre Huisnes et
Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup
d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son
Sommet une pierre milliaire érigée au XIIe siècle en commémoration du
concile tenu à Avranches contre les assassins de saint Thomas de
Cantorbéry. Du haut de cette dune on découvrait tout le pays, et l'on
pouvait s'orienter.

Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.

Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre milliaire, s'assit sur
une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner
l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait
chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage,
trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir
sur le ciel blanc.

On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on
distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte,
qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère aux gens
qui sont en mer.

Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouvé dans ce
clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrêta sur un enclos
d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaine
et des bois, et qui était une métairie; il eut ce hochement de tête
satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à
tracer avec son doigt dans l'espace l'ébauche d'un itinéraire à travers les
haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et
peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et
il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela était incolore et confus
à cause de l'heure; ce n'était pas une girouette puisque cela flottait, et
il n'y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau.

Il était las, il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et
il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes
fatigués la première minute de repos.

Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est
l'heure sereine, l'heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en
jouissait; il regardait, il écoutait, quoi? la tranquillité. Les farouches
eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité
fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient; c'étaient des
voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons
de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe
d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et
s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et
fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient si près qu'il n'en
perdait rien.

Une voix de femme disait:

--Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici?

--Non, c'est par là.

Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide.

--Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment?

--L'Herbe-en-Pail.

--En sommes-nous encore loin?

--A un bon quart d'heure.

--Dépêchons-nous d'aller manger la soupe.

--C'est vrai que nous sommes en retard.

--Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux
femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez
déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevrée, cette
goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc
marcher ça. Ah! tant pis, la soupe sera froide.


--Ah! les bons souliers que vous m'avez donnés là! On dirait qu'ils sont
faits pour moi.

--Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes.

--Dépêche-toi donc, René-Jean.

--C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il faut qu'il parle à toutes les
petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme.

--Dame, il va sur cinq ans.

--Dis-donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village?

Une voix d'enfant, qui était une voix de garçon, répondit:

--Parce que c'est une que je connais.

La femme reprit.

--Comment! tu la connais?

--Oui, répondit le petit garçon, puisqu'elle m'a donné des bêtes ce matin.

--Voilà qui est fort! s'écria la femme, nous ne sommes dans le pays que
depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et ça vous a déjà une
amoureuse!

Les voix s'éloignèrent. Tout bruit cessa.




II. AURES HABET. ET NON AUDIET

Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas: à peine songeait-il.
Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il
faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et
tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques
étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de
préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de
l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le
mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour
l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si
inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne
ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière
lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même
soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se
serait endormi.

Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de
tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait,
c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse
continue, et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude.

Tout à coup il se dressa debout.

Son attention venait d'être brusquement réveillée; il considéra l'horizon.
Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.

Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui
au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet
dans ce clocher.

La silhouette de ce clocher se découpait nettement; on voyait la tour
surmontée de sa pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la
cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre
côtés, ce qui est la mode des clochers bretons.

Or, cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée; à
intervalles égaux, sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute
noire; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus; il y avait
clarté, puis occultation; et l'ouverture et la fermeture se succédaient
d'une seconde à l'autre avec la régularité du marteau sur l'enclume.

Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance
d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican,
également droit sur l'horizon; la cage de ce clocher s'ouvrait et se
fermait comme celle de Cormeray.

Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis
s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.

Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche
les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; à
sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face
de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était
alternativement noire et blanche.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.

Il fallait, pour apparaître ainsi, qu'elles fussent furieusement secouées.

Qu'était-ce donc? Évidemment le tocsin.

On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout,
dans tous les clochers, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien.

Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de
mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la
terre hors de l'horizon.

Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en même temps ce
silence, rien de plus sinistre.

Le vieillard regardait et écoutait.

Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation
étrange.

A qui en voulaient ces cloches?

Contre qui ce tocsin?




III. UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES

Certainement, quelqu'un était traqué.

Qui?

Cet homme d'acier eut un frémissement.

Ce ne pouvait être lui. On n'avait pu deviner son arrivée. Il était
impossible que les représentants en mission fussent déjà informés; il
venait à peine de débarquer. La corvette avait évidemment sombré sans qu'un
homme échappât. Et dans la corvette même, excepté Boisberthelot et La
Vieuville, personne ne savait son nom.

Les clochers continuaient leur jeu farouche. Il les examinait et les
comptait machinalement, et sa rêverie, poussée d'une conjecture à l'autre,
avait cette fluctuation que donne le passage d'une sécurité profonde à une
incertitude terrible. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s'expliquer
de bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant: En
somme, personne ne sait mon arrivée et personne ne sait mon nom.

Depuis quelques instants il se faisait un léger bruit au-dessus de lui et
derrière lui. Ce bruit ressemblait au froissement d'une feuille d'arbre
agitée. Il n'y prit d'abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on
pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C'était une feuille en
effet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de décoller
au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire.
Cette affiche était placardée depuis peu de temps, par elle était encore
humide et donnait prise au vent qui s'était mis à jouer avec elle et qui la
détachait.

Le vieillard avait gravi la dune du côté opposé et n'avait pas vu cette
affiche en arrivant.

Il monta sur la borne où il était assis, et posa sa main sur le coin du
placard que le vent soulevait; le ciel était serein, les crépuscules sont
longs en juin; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était
éclairé; une partie de l'affiche était imprimée en grosses lettres, et il
faisait encore assez de jour pour qu'on pût les lire. Il lut ceci:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE.

«Nous, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission près de
l'armée des Côtes-de-Cherbourg,--ordonnons:--Le ci-devant marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement
débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi.--Sa tête est mise
à prix.--Il sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de
soixante mille livres.--Cette somme ne sera point payée en assignats, mais
en or.--Un bataillon de l'armée des Côtes-de-Cherbourg sera immédiatement
envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac.
--Les communes sont requises de prêter main-forte.--Fait en la maison
commune de Granville, le 2 juin 1793.--Signé:

«PRIEUR DE LA MARNE.»

Au-dessous de ce nom il y avait une autre signature, qui était en beaucoup
plus petit caractère, et qu'on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui
restait.

Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer
jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était
évidemment inutile de s'attarder sur ce sommet éclairé.

Il y avait été peut-être trop longtemps déjà; le haut de la dune était le
seul point du paysage qui fût resté visible.

Quand il fut en bas et dans l'obscurité, il ralentit le pas.

Il se dirigeait dans le sens de l'itinéraire qu'il s'était tracé vers la
métairie, ayant probablement des raisons de sécurité de ce côté-là.

Tout était désert. C'était l'heure où il n'y a plus de passants.

Derrière une broussaille, il s'arrêta, défit son manteau, retourna sa veste
du côté velu, rattacha à sou cou son manteau qui était une guenille nouée
d'une corde, et se remit en route.

Il faisait clair de lune.

Il arriva à un embranchement de deux chemins où se dressait une vieille
croix de pierre. Sur le piédestal de la croix on distinguait un carré blanc
qui était vraisemblablement une affiche pareille à celle qu'il venait de
lire. Il s'en approcha.

--Où allez-vous? lui dit une voix.

Il se retourna.

Un homme était là dans les haies, de haute taille comme lui, vieux comme
lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-même.
Presque son pareil. Cet homme s'appuyait sur un long bâton.

L'homme reprit:

--Je vous demande où vous allez.

--D'abord où suis-je? dit-il avec un calme presque hautain.

L'homme répondit:

--Vous êtes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mendiant, et vous
en êtes le seigneur.

--Moi?

--Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac.




IV. LE CAIMAND

Le marquis de Lantenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit
gravement:

--Soit. Livrez-moi.

L'homme poursuivit:

--Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le château, moi dans le
buisson.

--Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis. L'homme continua:

--Vous alliez à la métairie d'herbe-en-Pail, n'est-ce pas?

--Oui.

--N'y allez point.

--Pourquoi?

--Parce que les bleus y sont.

--Depuis quand?

--Depuis trois jours.

--Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils résisté?

--Non. Ils ont ouvert toutes les portes.

--Ah! dit le marquis.

L'homme montra du doigt le toit de la métairie qu'on apercevait à quelque
distance par-dessus les arbres.

--Voyez-vous le toit, monsieur le marquis?

--Oui.

--Voyez-vous ce qu'il y a dessus?

--Qui flotte?

--Oui.

--C'est un drapeau.

--Tricolore, dit l'homme.

C'était l'objet qui avait déjà attiré l'attention du marquis quand il était
au haut de la dune.

--Ne sonne-t-on pas le tocsin? demanda le marquis.

--Oui.

--À cause de quoi?

--Évidemment à cause de vous.

--Mais on ne l'entend pas?

--C'est le vent qui empêche.

L'homme continua:

--Vous avez vu votre affiche?

--Oui.

--On vous cherche.

Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta:

--Il y a là un demi-bataillon.

--De républicains?

--Parisiens.

--Eh bien, dit le marquis, marchons

Et il fit un pas vers la métairie.

L'homme lui saisit le bras.

--N'y allez pas.

--Et où voulez-vous que j'aille?

--Chez moi.

Le marquis regarda le mendiant.

--Écoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est
sûr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech,
pour plafond un toit de branches et d'herbes. Venez. A la métairie vous
seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las; et demain
matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez.

Le marquis considérait cet homme.

--De quel côté êtes-vous donc? demanda le marquis; êtes-vous républicain?
êtes-vous royaliste?

--Je suis un pauvre.

--Ni royaliste, ni républicain?

--Je ne crois pas.

--Etes-vous pour ou contre le roi?

--Je n'ai pas le temps de ça.

--Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe?

--Je n'ai pas de quoi vivre.

--Pourtant vous venez à mon secours.

--J'ai vu que vous étiez hors la loi. Qu'est-ce que cela la loi? On peut
donc être dehors. Je ne comprends pas. Quant à moi, suis-je dans la loi?
suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-ce être dans la
loi?

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A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.