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Quatrevingt Treize

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--Depuis quand mourez-sous de faim?

--Depuis toute ma vie.

--Et vous me sauvez?

--Oui.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai dit: Voilà encore un plus pauvre que moi. J'ai le droit
de respirer, lui, il ne l'a pas.

--C'est vrai. Et vous me sauvez!

--Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous
demandez la vie. Nous sommes deux mendiants.

--Mais savez-vous que ma tête est mise à prix?

--Oui.

--Comment le savez-sous?

--J'ai lu l'affiche.

--Vous savez lire?

--Oui. Et écrire aussi. Pourquoi serais-je une brute?

--Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous, avez lu l'affiche, vous
savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs?

--Je le sais.

--Pas en assignats.

--Oui, je sais, en or.

--Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune?

--Oui.

--Et que quelqu'un qui me livrerait ferait sa fortune?

--Eh bien, après?

--Sa fortune.

--C'est justement ce que j'ai pensé. En vous voyant, je me suis dit: Quand
je pense que quelqu'un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante mille
francs et ferait sa fortune! Dépêchons-nous de le cacher.

Le marquis suivit le pauvre.

Ils entrèrent dans un fourré. La tanière du mendiant était là. C'était une
sorte de chambre qu'un grand vieux chêne avait laissé prendre chez lui à
cet homme; elle était creusée sous ses racines et couverte de ses branches.
C'était obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux.

--J'ai prévu que je pouvais avoir un hôte, dit le mendiant.

Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit,
s'appelle en langue paysanne _carnichot_. Ce nom s'applique aussi à
des cachettes pratiquées dans l'épaisseur des murs.

C'est meublé de quelques pots, d'un grabat de paille ou de goëmon lavé et
séché, d'une grosse couverture de créseau, et de quelques mèches de suif
avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes.

Ils se courbèrent, rampèrent un peu, pénétrèrent dans la chambre où les
gosses racines de l'arbre découpaient des compartiments bizarres; et
s'assirent sur un tas de varech sec qui était le lit. L'intervalle de deux
racines par où l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté.
La nuit était venue, mais le regard se proportionne à la lumière, et l'on
finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombre. Un reflet du clair
de lune blanchissait vaguement l'entrée. Il y avait dans un coin une cruche
d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.

--Soupons, dit le pauvre.

Ils se partagèrent les châtaignes, le marquis donna son morceau de biscuit,
ils mordirent à la même miche de blé noir et burent à la cruche l'un après
l'autre.

Ils causèrent.

Le marquis se mit à interroger cet homme.

--Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la même chose?

--A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires.

--Mais enfin, ce qui se passe...

--Ça se passe là-haut.

Le mendiant ajouta:

--Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui
se lève, la lune qui augmente ou diminue, c'est de celles-là que je
m'occupe.

Il but une gorgée à la cruche, et dit:

--La bonne eau fraîche!

Et il reprit:

--Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur?

--Comment vous appelez-vous? dit le marquis.

--Je m'appelle Tellmarch, et l'on m'appelle le Caimand.

--Je sais. Caimand est un mot du pays.

--Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.

Il poursuivit:

--Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux.

--Quarante ans! mais vous étiez jeune.

--Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous,
monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la
grande dune; moi, je commence à ne plus marcher, au bout d'un quart de
lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a
sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve.

Le mendiant, après un silence, continua:

--Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui
produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres
veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que
c'est un peu là le fond. Je ne m'en mêle pas. Les évènements sont les
évènements. Je ne suis ni pour le créancier, ni pour le débiteur. Je sais
qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on
ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça,
on me répond: Mais, autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres
pour rien du tout! Tenez, moi, pour un méchant coup de fusil tiré à un
chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept
enfants. Il y a à dire des deux côtés.

Il se tut encore, puis ajouta:

--Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe
des choses: moi, je suis là sous les étoiles.

Tellmarch eut encore une interruption de rêverie, puis continua:

--Je suis un peu rebouteux, un peu médecin, je connais les herbes, je tire
parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me
fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais.

--Vous êtes du pays? dit le marquis.

--Je n'en suis jamais sorti.

--Vous me connaissez?

--Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier
passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à
l'heure j'ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille.
Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne.
J'ai bien regardé, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous
êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.

--Pourtant, moi, je ne vous connais pas.

--Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu.

Et Tellmarch le Caimand ajouta:

--Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même.

--Est-ce que je vous avais rencontré autrefois?

--Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du
chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais
celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui
dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tâche de ne
pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main,
et vous y jetiez l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir
de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger.
Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.

--C'est vrai, vous me sauvez.

--Oui, je vous sauve, monseigneur.

Et la voix de Tellmarch devint grave.

--À une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous ne venez pas ici pour faire le mal.

--Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis.

--Dormons, dit le mendiant.

Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout
De suite endormi. Le marquis, bien que très las, resta un moment rêveur,
puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre et se coucha. Se coucher sur
ce lit, c'était se coucher sur le sol; il en profita pour coller son
oreille à terre, et il écouta. Il y avait sous la terre un sombre
bourdonnement: on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol;
on entendait le bruit des cloches.

Le tocsin continuait.

Le marquis s'endormit.





V. SIGNÉ GAUVAIN

Quand il se réveilla, il faisait jour.

Le mendiant était debout, non dans la tanière, car on ne pouvait s'y tenir
droit, mais dehors et sur le seuil. Il était appuyé sur son bâton. Il avait
du soleil sur son visage.

Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner an
clocher de Tanis. J'ai entendu les quatre coups; donc le vent a changé,
c'est le vent de terre. Je n'entends aucun autre bruit; donc le tocsin a
cessé. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau
d'Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou sont partis. Le plus fort du
danger est passé; il est sage de nous séparer. C'est mon heure de m'en
aller.

Il désigna un point de l'horizon.

--Je m'en vais par là.

Et il désigna le point opposé.

--Vous, allez-vous-en par ici.

Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main. Il ajouta en montrant
ce qui restait, du souper:

--Emportez des châtaignes, si vous avez faim.

Un moment après, il avait disparu sous les arbres.

Le marquis se leva, et s'en alla du côté que lui avait indiqué Tellmarch.

C'était l'heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle
la «piperette du jour». On entendait jaser les cardrounettes et les
moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par où ils étaient venus la
veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l'embranchement de routes
marqué par la crois de pierre. L'affiche y était, blanche et comme gaie au
soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque
chose qu'il n'avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et
du peu de jour qu'il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L'affiche
se terminait en effet, au-dessous de la signature PRIEUR DE LA MARNE, par
ces deux lignes en petits caractères:

«L'identité du ci-devant marquis de Lantenac constatée, il sera
immédiatement passé par les armes.--Signé: _Le chef de bataillon,
commandant la colonne d'expédition,_ GAUVAIN.»

--Gauvain! dit le marquis.

Il s'arrêta profondément pensif, l'oeil fixé sur l'affiche.

--Gauvain! répéta-t-il.

Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas,
et lut l'affiche encore une fois.

Puis il s'éloigna à pas lents. Quelqu'un qui eût été près de lui l'eût
entendu murmurer à demi-voix: «Gauvain!»

Du fond des chemins creux où il se glissait, on ne voyait pas les toits de
la métairie qu'il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une éminence
abrupte, toute couverte d'ajoncs en fleur, de l'espèce dite longue-épine.
Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu'on appelle
dans le pays une «hure». Au pied de l'éminence, le regard se perdait tout
de suite sous les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière.
Toute la nature avait la joie profonde du matin.

Tout à coup ce paysage fut terrible. Ce fut comme une embuscade qui éclate.
On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil
s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'on vit
s'élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes
claires, comme si le hameau et la ferme n'étaient plus qu'une botte de
paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à
la furie, une explosion de l'enfer en pleine aurore, l'horreur sans
transition. On se battait du côté d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrêta.

Il n'est personne qui, en pareil cas, ne l'ait éprouvé, la curiosité est
plus forte que le danger; on veut savoir, dût-on périr. Il monta sur
l'éminence au bas de laquelle passait le chemin creux. De là on était vu,
mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda.

En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des
clameurs, on voyait du feu. La métairie était comme le centre d'on ne sait
quelle catastrophe. Qu'était-ce? La métairie d'Herbe-en-Pail était-elle
attaquée? Mais par qui? Etait-ce un combat? N'était-ce pas plutôt une
exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret
révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes
et les villages réfractaires; on brillait, pour l'exemple, toute métairie
et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par
la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages
pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout
récemment la paroisse de Bourgon, près d'Ernée. Herbe-en-Pail était-il dans
le même cas? Il était visible qu'aucune des percées stratégiques commandées
par le décret n'avait été faite dans les halliers et dans les enclos de
Tanis et l'Herbe-en-Pail. Etait-ce le châtiment? Etait-il arrivé un ordre à
l'avant-garde qui occupait la métairie? Cette avant-garde ne faisait-elle
pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées _colonnes
Infernales?_

Un fourré très hérissé et très fauve entourait de toutes part l'éminence au
sommet de laquelle le marquis s'était placé en observation. Ce fourré,
qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait les proportions
d'un bois s'étendait jusqu'à la métairie, et cachait, comme tous les
halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux,
labyrinthes où les armées républicaines se perdaient.

L'exécution, si c'était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut
courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait.
L'atrocité des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le
marquis, multipliant les conjonctures, hésitant à descendre, hésitant à
rester, écoutait et épiait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux
dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l'éparpillement
d'une troupe furieuse et joyeuse. Un effrayant fourmillement se fit sous
les arbres. De la métairie on se jetait dans le bois. Il y avait des
tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coup de fusil; cela
ressemblait maintenant à une battue; on semblait fouiller, poursuivre,
traquer; il était évident qu'on cherchait quelqu'un; le bruit était diffus
et profond; c'était une confusion de paroles de colère et de triomphe, une
rumeur composée de clameurs; on n'y distinguait rien. Brusquement, comme un
linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et
précis dans ce tumulte, c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le
marquis entendit nettement ce cri:--Lantenac! Lantenac! le marquis de
Lantenac!

C'était lui qu'on cherchait.




VI. LES PÉRIPÉTIES DE LA GUERRE CIVILE

Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se
remplit de fusils, de bayonnettes et de sabres, un drapeau tricolore se
dressa dans la pénombre, le cri _Lantenac!_ éclata à son oreille, et à
ses pieds, à travers les ronces et les branches, des faces violentes
apparurent.

Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du
bois. Il voyait à peine ceux qui criaient son nom, mais il était vu de
tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il était là comme une cible.
Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées
sur lui.

Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à
un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, fixa avec l'épine le bord
retroussé et la cocarde à la forme du chapeau, et, remettant sur la tête le
chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit
d'une voix haute, parlant à toute la forêt à la fois:

--Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac,
vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenant-général des armées du roi.
Finissons-en. En joue! Feu!

Et, écartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa
poitrine nue.

Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit
entouré d'hommes à genoux.

Un immense cri s'éleva:--Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général!

En même temps des chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient
joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se dresser des bâtons au
bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune.

Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne.

Cette bande s'était agenouillée en le voyant.

La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes
des, êtres étranges, race des géants, plus et moins qu'hommes, qui étaient
considérés par les romains comme des animaux horribles, et par les germains
comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la
chance d'être exterminés ou adorés.

Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de
ces êtres quand, s'attendant à être traité comme un monstre, il était
brusquement traité comme un dieu.

Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec
une sorte de sauvage amour.

Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de
bêtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des
cocardes blanche, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges
culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres de cuir, le
jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf.

Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouillés et monta à
grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coiffé d'un
feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d'une casaque de poil,
mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait
par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée
à poignée dorée.

Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou
en terre, présenta au marquis l'écharpe et l'épée, et dit:

--Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouvé. Voici l'épée de
commandement. Ces hommes sont maintenait à vous. J'étais leur commandant,
je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage,
monseigneur. Donnez vos ordres, mon général.

Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore
sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu'au marquis et déposèrent le
drapeau à ses pieds. C'était le drapeau qu'il venait d'entrevoir à travers
les arbres.

--Mon général, dit le jeune homme qui lui avait présenté l'épée et
l'écharpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui
étaient dans la ferme d'Herbe-en-pail. Monseigneur, je m'appelle Gavard.
J'ai été au marquis de La Rouarie.

--C'est bien, dit le marquis.

Et, calme et grave, il ceignit l'écharpe.

Puis il tira l'épée, et, l'agitant nue au-dessus de sa tète:--Debout!
dit-il, et vive le roi!

Tous se levèrent.

Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et
triomphante: _Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!_

Le marquis se tourna vers Gavard.

--Combien donc êtes-vous?

--Sept mille.

Et tout en descendant de l'éminence, pendant que les paysans écartaient les
ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua:

--Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. On
n'attendait qu'une étincelle. L'affiche de la République, en révélant votre
présence, a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis
sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous; le même qui a
sauvé l'abbé Olivier. Cette nuit, on a sonné le tocsin.

--Pour qui?

--Pour vous.

--Ah! dit le marquis.

--Et nous voilà, reprit Gavard.

--Et vous êtes sept mille?

--Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain. C'est le rendement du pays.
quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, ou
a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les
Echaubroigues, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amené dix mille
hommes. Ou n'avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante
livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela.
Nous pensions bien que vous deviez être quelque part dans cette forêt, et
nous vous cherchions.

--Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d'Herbe-en-Pail?

--Le vent les avait empêchés d'entendre le tocsin. Ils ne se défiaient pas;
les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reçus. Ce matin,
nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la
chose a été faite. J'ai un cheval. Daignez-vous l'accepter, mon général?

--Oui.

Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sans
user de l'aide que lui offrait Gavard, monta à cheval.

--Hurrah! crièrent les paysans. Car les cris anglais sont fort usités sur
la côte bretonne-normande, en commerce perpétuel avec les îles de la
Manche.

Gavard fit le salut militaire et demanda:

--Quel sera votre quartier général, monseigneur?

--D'abord la forêt de Fougères.

--C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis.

--Il faut un prêtre.

--Nous en avons un.

--Qui?

--Le vicaire de la Chapelle-Erbrée.

--Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey.

Un prêtre sortit des rangs, et dit:

--Trois fois.

Le marquis tourna la tête.

--Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne.

--Tant mieux, monsieur le marquis.

--Vous aurez du monde à confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne.

--Monsieur le marquis, dit le prêtre, Gaston, à Guéménée, force les
républicains à se confesser.

--C'est un perruquier, dit le marquis. Mais la mort doit être libre.

Gavard, qui était allé donner quelques consignes, revint.

--Mon général, j'attends vos commandements.

--D'abord, le rendez-vous est à la forêt de Fougères. Qu'on se disperse et
qu'on y aille.

--L'ordre est donné.

--Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les
bleus?

--Oui, mon général.

--Vous avez brûlé la ferme?

--Oui.

--Avez-vous brûlé le hameau?

--Non.

--Brûlez-le.

--Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et
nous étions sept mille.

--Qu'est-ce que c'est que ces bleus-là?

--Des bleus de Santerre.

--Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tête au
roi. Alors c'est un bataillon de Paris?

--Un demi-bataillon.

--Comment s'appelle ce bataillon?

--Mon général, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge.

--Des bêtes féroces.

--Que faut-il faire des blessés?

--Achevez-les.

--Que faut-il faire des prisonniers?

--Fusillez-les.

--Il y en a environ quatre-vingts.

--Fusillez-les tous.

--Il y a deux femmes.

--Aussi.

--Il y a trois enfants.

--Emmenez-les. On verra ce qu'on en fera. Et le marquis poussa son cheval.





VII. PAS DE GRACE (MOT D'ORDRE DE LA COMMUNE)
PAS DE QUARTIER (MOT D'ORDRE DES PRINCES)

Pendant que ceci se passait près de Tanis, le mendiant s'en était allé vers
Grollon. Il s'était enfoncé dans les ravins, sous les vastes feuillées
sourdes, inattentif à tout et attentif à rien, comme il l'avait dit
lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur
n'en a pas, errant, rôdant, s'arrêtant, mangeant çà et là une pousse
d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tête par moments à des
fracas lointains, puis rentrant dans l'éblouissante fascination de la
nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-être le bruit des
hommes, mais écoutant le chant des oiseaux.

Il était vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l'avait dit au
marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court
circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir était venu quand il s'en
retourna.

Un peu au delà de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une
sorte de point culminant dégagé d'arbres, d'où l'on voit de très loin et
d'où l'on découvre tout l'horizon de l'ouest jusqu'à la mer.

Une fumée appela son attention.

Rien de plus doux qu'une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumées
paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l'épaisseur et la
couleur d'une fumée, c'est toute la différence entre la paix et la guerre,
entre la fraternité et la haine, entre l'hospitalité et le sépulcre, entre
la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce
qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus
affreux, l'incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l'homme
sont parfois dans cette chose éparse au vent.

La fumée que regardait Tellmarch était inquiétante.

Elle était noire avec des rougeurs subtiles, comme si le brasier d'où elle
sortait avait des intermittences et achevait de s'éteindre, et elle
s'élevait au-dessus d'Herbe-en-Pail.

Tellmarch hâta le pas et se dirigea vers cette fumée. Il était bien las,
mais il voulait savoir ce que c'était.

Il arriva au sommet d'un coteau auquel étaient adossés le hameau et la
métairie.

Il n'y avait plus ni métairie ni hameau.

Un tas de masures brûlait, et c'était là Herbe-en-Pail.

Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une
chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant
sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne
sait quel contre-sens qui serre le coeur.

A en croire la légende biblique, un incendie regardé change une créature
humaine eu statue; Tellmarch fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il
avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en
silence. Pas un cri ne s'élevait; pas un soupir humain ne se mêlait à
cette fumée; cette fournaise travaillait, et achevait de dévorer ce village
sans qu'on entendit d'autre bruit que le craquement des charpentes et le
pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits
effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous
ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de
pourpre se dressait dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le
sinistre éblouissement du désastre.

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