A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu
et flambaient.

Il écoutait, tâchant d'entendre une voix, un appel, une clameur; rien ne
remuait, excepté les flammes; tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce
donc que tous avaient fui?

Où était ce groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail? Qu'était devenu
tout ce petit peuple?

Tellmarch descendit du coteau.

Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'œil
fixe. Il avançait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre; il se sentait
fantôme dans cette tombe.

Il arriva à ce qui avait été la porte de la métairie, et il regarda dans la
cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le
hameau groupé autour d'elle.

Ce qu'il avait, vu n'était rien. Il n'avait encore aperçu que le terrible.
L'horrible lui apparut.

Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement modelé d'un côté
par la flamme, de l'autre par la lune; ce monceau était un tas d'hommes,
ces hommes étaient morts.

Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu; l'incendie
se reflétait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour être
rouge; c'était du sang.

Tellmarch s'approcha. Il se mit à examiner, l'un après l'autre, ces corps
gisants: tous étaient des cadavres.

La lune éclairait, l'incendie aussi.

Ces cadavres étaient des soldats. Tous étaient pieds nus; on leur avait
pris leurs souliers; ou leur avait aussi pris leurs armes; ils avaient
encore leurs uniformes qui étaient bleus; çà et là on distinguait, dans
l'amoncellement des membres et des têtes, du chapeaux troués avec des
cocardes tricolores. C'étaient des républicains. C'étaient ces Parisiens
qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison dans
la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliciés, ce
qu'indiquait la chute symétrique des corps; ils avaient été foudroyés sur
place, et avec soin. Ils étaient tous morts. Pas un râle ne sortait du tas.

Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul; tous
étaient criblés de balles.

Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs,
n'avaient pas pris le temps de les enterrer.

Comme il allait se retirer, ses yeux tombèrent sur un mur bas qui était
dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient derrière l'angle de ce
mur.

Ces pieds avaient des souliers; ils étaient plus petits que les autres;
Tellmarch approcha. C'étaient des pieds de femmes.

Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur, fusillées aussi.

Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte
d'uniforme; à côté d'elle était un bidon brisé et vidé; c'était une
vivandière. Elle avait quatre balles dans la tête. Elle était morte.

Tellmarch examina l'autre. C'était une paysanne. Elle était blême et
béante. Ses yeux étaient fermés. Elle n'avait aucune plaie à la tête. Ses
vêtements, dont les fatigues sans doute avaient fait des haillons,
s'étaient ouverts dans sa chute, et laissaient voir son torse à demi nu.
Tellmarch acheva de les écarter, et vit à une épaule la plaie ronde que
fait une balle; la clavicule était cassée. Il regarda ce sein livide.

--Mère et nourrice, murmura-t-il.

Il la toucha. Elle n'était pas froide.

Elle n'avait pas d'autre blessure que la clavicule cassée et la plaie à
l'épaule.

Il posa la main sur le coeur et sentit un faible battement. Elle n'était
pas morte.

Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible:

--Il n'y a donc personne ici?

--C'est toi, le caimand! répondit une voix, si basse qu'on l'entendait à
peine.

Et en même temps une tête sortit d'un trou de ruine.

Puis une autre face apparut dans une autre masure. C'étaient deux paysans
qui s'étaient cachés; les seuls qui survécussent.

La voix connue du caimand les avait rassurés et les avait fait sortir des
recoins où ils se blottissaient.

Ils avancèrent vers Tellmarch, fort tremblants encore.

Tellmarch avait pu crier, mais ne pouvait parler: les émotions profondes
sont ainsi.

Il leur montra du doigt la femme étendue à ses pieds.

--Est-ce qu'elle est encore en vie? dit l'un des paysans.

Tellmarch fit de la tête signe que oui.

--L'autre femme est-elle vivante? demanda l'autre paysan.

Tellmarch fit signe que non.

Le paysan qui s'était montré le premier reprit:

--Tous les autres sont morts, n'est-ce pas? J'ai vu cela. J'étais dans ma
cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-là de n'avoir pas de famille!
Ma maison brûlait. Seigneur Jésus! on a tout tué. Cette femme-ci avait des
enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient: Mère! La mère
criait: Mes enfants! On a tué la mère et on a emmené les enfants. J'ai vu
cela, mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ceux qui ont tout massacré sont partis.
Ils étaient contents. Ils out emmené les petits et tué la mère. Mais elle
n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand,
est-ce que tu crois que tu pourrais la sauver? Veux-tu que nous t'aidions à
la porter dans ton carnichot?

Tellmarch fit signe que oui.

Le bois touchait à la ferme. Ils eurent vite fait un brancard avec des
feuillages et des fougères. Ils placèrent sur le brancard la femme toujours
immobile, et se mirent en marche dans le hallier, les deux paysans
portant le brancard l'un à la tète, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant
le bras de la femme, et lui tâtant le pouls.

Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par-dessus la femme
sanglante dont la lune éclairait la face pâle, ils échangeaient des
exclamations effarées.


--Tout tuer!

--Tout brûler!

--Ah! monseigneur Dieu! est-ce qu'on va être comme ça à présent?

--C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu.

--Oui, c'est lui qui commandait.

--Je ne l'ai pas vu quand on a fusillé. Est-ce qu'il était là?

--Non. Il était parti. Mais c'est égal, tout s'est fait par son
commandement.

--Alors, c'est lui qui a tout fait.

--Il avait dit: Tuez! brûlez! pas de quartier!

--C'est un marquis.

--Oui, puisque c'est notre marquis.

--Comment s'appelle-t-il donc déjà?

--C'est monsieur de Lantenac.

Tellmarch leva les yeux au ciel et murmura entre ses dents:

--Si j'avais su!




DEUXIÈME PARTIE

A PARIS



LIVRE PREMIER

CIMOURDAIN



I. LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA

On vivait en public; on mangeait sur des tables dressées devant les portes;
les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en
chantant _la Marseillaise_; le parc Monceaux et le Luxembourg étaient
des champs de manoeuvre; il y avait dans tous les carrefours des armureries
en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui
battaient des mains; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches:
_Patience. Nous sommes en révolution._ On souriait héroïquement. On
allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponnèse; on
voyait affichés au coin des rues: _Le Siège de Thionville.--La Mère de
famille sauvée des flammes.--Le Club des Sans-Soucis.--L'Aînée des papesses
Jeanne.--Les Philosophes soldats.--L'Art d'aimer au village.--_
Les allemands étaient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse
avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne
n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin
de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un
procureur nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vint l'arrêter, en robe de
chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne
ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui
n'eût une cocarde. Les femmes disaient: _Nous sommes jolies sous le bonnet
rouge._ Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de
bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois
doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales. C'était la
démolition de la monarchie qui passait. On voyait chez les fripiers des
chapes et des rochets à vendre au _décrochez-moi-ça_. Aux Porcherons et
chez Ramponneau, des hommes affublés de surplis et d'étoles, montés sur des
ânes caparaçonnés de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans
les ciboires des cathédrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus,
arrêtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures à vendre,
se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient à
la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de
Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient; au-dessous d'un de ces
bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre
de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l'appui, et ces
deux lignes en marge: «Ces détails m'ont été donnés par la maîtresse de
Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi.--Signé: MARAT.»
Sur la place du Palais-Royal, l'inscription de la fontaine: _Quantos
effundit in usus!_ était cachée par deux grandes toiles peintes à la
détrempe, représentant l'une, Cahier de Gerville dénonçant à l'Assemblée
nationale le signe de ralliement des «chiffonnistes» d'Arles, l'autre Louis
XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une
planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiers, la
bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes; des
merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des
femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les
marchandises; des boutiques en plein vent étaient tenues par des
ex-religieuses en perruque blonde; telle ravaudeuse, raccommodant des bas
dans une échoppe, était une comtesse; telle couturière était une marquise;
madame de Boufflers habitait un grenier d'où elle voyait son hôtel. Des
crieurs couraient, offrant les «papiers-nouvelles». On appelait
_écrouelleux_ ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les
chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier
royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et
fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s'être frappé le bas
des reins en prononçant le mot _civisme_; voyant sa tête en danger, il
s'écria: _Mais c'est le contraire de ma tête qui est coupable!_ ce qui fit
rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et
latins; sa chanson favorite était sur un savetier qu'il appelait _Cujus_,
et dont il appelait la femme _Cujusdam_. On faisait des rondes de
carmagnole; on ne disait pas le _cavalier et la dame_, on disait «le
citoyen et la citoyenne». On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des
lampions sur l'autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre
chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de
tyran. On avait des épingles de chemise «au bonnet de la Liberté» faites
de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue
de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire; il y
avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait
certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas, et Garnier-Delaunay,
qui veillaient à la porte du menuisier Duplay; Voullant, qui ne manquait
pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui
appelait cela «aller à la messe rouge»; Montflabert, juré révolutionnaire
et marquis, lequel se faisait appeler _Dix-Août_. On regardait défiler
les élèves de l'Ecole militaire, qualifiés par les décrets de la Convention
«aspirants à l'école de Mars», et par le peuple «pages de Robespierre». On
lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de
«négociantisme». Les «muscadins», ameutés aux portes des mairies,
raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'épousée et
de l'époux, et disaient: «mariés _municipaliter_». Aux Invalides, les
statues des rois et des saints étaient coiffées du bonnet phrygien. On
jouait aux cartes sur la borne des carrefours; les jeux de cartes étaient,
eux aussi, en pleine révolution, les rois étaient remplacés par les génies,
les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les
lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux
Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne
sait quelle hautaine lassitude de vivre; un homme écrivait à
Fouquier-Tinville; «Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon
adresse.» Champrenetz était arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal:
A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la république à la
Porte.» Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public
des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le
_Moniteur_; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes,
le journal _Entendons-nous_, de Dubois-Crancé, ou la _Trompette du
Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps
charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté
d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie
publique «des vins d'émigrés»; un marchand affichait des vins de cinquante-
deux espèces; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la
duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci; «Je rase le clergé, je
peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état.» On allait se faire tirer
les cartes par Martin, au no. 175 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le
pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait; on voyait passer des
bandes de vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée, l'agneau se
vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à
chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes
des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la
porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue
Montorgueil Faire queue, cela s'appelait «tenir la ficelle», à pause d'une
longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui
étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et
douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le
boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait
cette détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum;
l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet
empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que
l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat. Des filles allaient et
venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretières et des cadenettes,
et faisant l'agio; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne,
en souliers crottés, en cheveux gras, en bonnet à poil à queue de renard,
et les mayolets de la rue de Valois en bottes cirées, le cure-dents à la
bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur
faisait la chasse, ainsi qu'aux voleurs, que les royalistes appelaient
«citoyens actifs». Du reste, très peu de vols. Un dénûment farouche, une
probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux
gravement baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité.
Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais,
une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le
bois coûtait quatre cents francs, argent, la corde; on voyait dans les rues
des gens scier leur bois de lit; l'hiver, les fontaines étaient gelées;
l'eau coûtait vingt sous la voie; tout le monde se faisait porteur d'eau.
Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en
fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre on entendait
ce dialogue:--Cocher, combien vous dois-je?--Six mille livres. Une
marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant
disait: _Par charité, secourez-moi! il me manque deux cent trente livres
pour payer mes souliers._ A l'entrée des ponts, on voyait des colosses
sculptés et peints par David que Mercier insultait: _Énormes
polichinelles de bois_, disait-il. Ces colosses figuraient le
fédéralisme et la coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple.
La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient,
offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des
districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du
district des Capucins on lisait: _Nul ne nous fera la barbe_. Sur un
autre: _Plus de noblesse que dans le cœur_. Sur tous les murs, des
affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées,
manuscrites, où on lisait ce cri: _Vive la République!_ Les petits
enfants bégayaient _Ça ira!_

Ces petits enfants, c'était l'immense avenir.

Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique; les rues de Paris
ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9
thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien; et, ce
sont là les continuelles antithèses de Dieu, immédiatement après le Sinaï,
la Courtille apparut.

Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatrevingts
ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un
grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le
Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La
France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du
cloître monarchique, avec une joie de nation échappée.

Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaîté égarée. Une joie malsaine
déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la
grandeur s'éclipsa. On eut un Trimalcion qui s'appela Grimod de La
Reynière: on eut l'_Almanach des Gourmands_. On dîna au bruit des
fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes
battant du tambour et sonnant de la trompette; «le rigaudinier», l'archet
au poing, régna; on soupa «à l'orientale» chez Méot, au milieu des
cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles,
innocentes et charmantes têtes de seize ans, «en guillotinées»,
c'est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danses violentes
dans les églises en ruine succédèrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de
Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient
de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux
pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent
les pieds nus des femmes ornés de diamants; en même temps que l'impudeur,
l'improbité reparut; il y eut en haut les fournisseurs et en bas «la petite
pègre»; un fourmillement du filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur
son «luc», c'est-à-dire sur son portefeuille; un des passe-temps était
d'aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on
était obligé de leur lier les jupes; à la sortie des théâtres, des gamins
offraient des cabriolets en disant: _Citoyen et citoyenne, il y a place
pour deux_; on ne criait plus _le Vieux Cordelier_ et _l'Ami du
Peuple_, on criait _la Lettre de Polichinelle_ et _la Pétition
des Galopins_: le marquis de Sade présidait la section des Piques, place
Vendôme. La réaction était joviale et féroce; les _Dragons de la
Liberté_ de 92 renaissaient sous le nom de _Chevaliers du
Poignard_. En même temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On
eut les «merveilleuses», et au delà des merveilleuses les «inconcevables»;
on jura par sa _paole victimée_ et par sa _paole vele_; on recula de
Mirabeau jusqu'à Bobèche. C'est ainsi que Paris va et vient: il est
l'énorme pendule de la civilisation; il touche tour à tour un pôle et
l'autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93 la révolution traversa une
occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait
commencé, on ne sait quelle orgie s'interposa, prit le premier plan, fit
reculer au second l'effrayante apocalypse, voila la vision démesurée, et
éclata de rire après l'épouvante; la tragédie disparut dans la parodie,
et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse.


Mais en 93, où nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l'aspect
grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs,
Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait
les passants; leurs héros, dont un s'appelait, «le capitaine des bâtons
ferrés»; leurs favoris, Guffroy, l'auteur du pamphlet _Rougiff_.
Quelques-unes de ces popularités étaient malfaisantes; d'autres étaient
saines. Une entre toutes était honnête et fatale; c'était celle de
Cimourdain.




II. CIMOURDAIN

Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui
l'absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L'homme peut, comme le
ciel, avoir une sérénité noire; il suffit que quelque chose fasse eu lui la
nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre
l'est.

Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain
était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans le ténèbres.

Son histoire était courte à faire. Il avait été curé de village et
précepteur dans une grande maison; puis un petit héritage lui était venu,
et il s'était fait libre.

C'était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme
on se sert d'une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une idée
que lorsqu'il était arrivé au bout; il pensait avec acharnement. Il savait
toutes les langues de l'Europe et un peu les autres; cet homme étudiait
sans cesse, ce qui l'aidait à porter sa chasteté; mais rien de plus
dangereux qu'un tel refoulement.

Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d'âme, observé ses voeux;
mais il n'avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi; le
dogme s'était évanoui en lui. Alors, s'examinant, il s'était senti comme
mutilé, et ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire
homme; mais d'une façon austère; on lui avait ôté la famille, il avait
adopté la patrie; on lui avait refusé une femme, il avait épousé
l'humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c'est le vide.

Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir
du peuple; il était rentré dans le peuple.

Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une
tendresse redoutable. De prêtre il était devenu philosophe, et de
philosophe athlète. Louis XV vivait encore que déjà Cimourdain se sentait
vaguement républicain. De quelle république? De la république de Platon
peut-être, et peut-être aussi de la république de Dracon.

Défense lui était faite d'aimer, il s'était mis à haïr. Il haïssait les
mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre; il haïssait le
présent; et il appelait à grands cris l'avenir; il le pressentait, il
l'entrevoyait d'avance, il le devinait effrayant et magnifique; il
comprenait, pour le dénoûment de la lamentable misère humaine, quelque
chose comme un vengeur qui serait un libérateur. Il adorait de loin la
catastrophe.

En 1789, cette catastrophe était arrivée, et l'avait trouvé prêt.
Cimourdain s'était jeté dans ce vaste renouvellement humain avec logique,
c'est-à-dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement. La logique ne
s'attendrit pas. Il avait vécu les grandes années révolutionnaires, et
avait eu le tressaillement de tous ces souffles, 89, la chute de la
Bastille, la fin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la
féodalité; 91, Varennes, la fin de la royauté; 92, l'avènement de la
république. Il avait vu se lever la révolution; il n'était pas homme à
avoir peur de cette géante; loin de là, cette croissance de tout l'avait
vivifié; et, quoique déjà presque vieux, il avait cinquante ans et un
prêtre est plus vite vieux qu'un autre homme,--il s'était mis à croître,
lui aussi. D'année en année, il avait regardé les évènements grandir, et il
avait grandi comme eux. Il avait craint d'abord que la révolution
n'avortât, il l'observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait
qu'elle eût le succès et, à mesure qu'elle effrayait, il se sentait
rassuré. Il voulait que cette Minerve, couronnée des étoiles de l'avenir,
fût aussi Pallas, et eût pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait
que son oeil divin pût au besoin jeter aux démons la lueur infernale, et
leur rendre terreur pour terreur.

Il était arrivé ainsi à 93.

93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.
Et qu'est-ce la révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et
de Paris sur la France. De là l'immensité de cette minute épouvantable, 93,
plus grande que tout le reste du siècle.

Rien de plus tragique. L'Europe attaquant la France et la France attaquant
Paris. Drame qui a la stature de l'épopée.

93 est une année intense. L'orage est là dans toute sa colère et dans toute
sa grandeur. Cimourdain s'y sentait à l'aise. Ce milieu éperdu, sauvage et
splendide convenait à son envergure. Cet homme avait, comme l'aigle de mer,
un profond calme intérieur, avec le goût du risque au dehors. Certaines
natures ailées, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents.
Les âmes de tempête, cela existe.

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