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Quatrevingt Treize

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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Il avait une pitié à part, réservée seulement aux misérables. Devant
l'espèce de souffrance qui fait horreur, il se dévouait. Rien ne lui
répugnait. C'était là son genre de bonté. Il était hideusement secourable,
et divinement. Il cherchait les ulcères pour les baiser. Les belles actions
laides à voir sont les plus difficiles à faire: il préférait celles-là.
Un jour à l'Hôtel-Dieu, un homme allait mourir, étouffé par une tumeur à la
gorge, abcès fétide, affreux, contagieux peut-être, et qu'il fallait vider
sur-le-champ. Cimourdain était là; il appliqua sa bouche à la tumeur, la
pompa, recrachant à mesure que sa bouche était pleine, vida l'abcès, et
sauva l'homme. Comme il portait encore à cette époque son habit de prêtre,
quelqu'un lui dit:--Si vous faisiez cela au roi, vous seriez évêque.--Je ne
le ferais pas au roi, répondit Cimourdain. L'acte et la réponse le firent
populaire dans les quartiers sombres de Paris.

Si bien qu'il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent
ce qu'il voulait. A l'époque des colères contre les accapareurs, colères si
fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d'un mot, empêcha le pillage
d'un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les
attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.

Ce fut lui qui, dix jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les
statues des rois. En tombant elles tuèrent. Place Vendòme, une femme, Reine
Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde
qu'elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout; elle
avait été érigée le 12 août 1692; elle fut reversée le 12 août 1792. Place
de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs:
canailles! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en
pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa; c'était le bras
droit que Louis XV étendait avec un geste d'empereur romain. Ce fut sur la
demande de Cimourdain que le peuple donna et qu'une députation porta ce
bras à Latude, l'homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude,
le carcan an cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette
prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit
que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu'il sortirait du
sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait
le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce
roi de boue il ne resterait que ce bras d'airain?

Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l'écoutent.
Ces hommes-là semblent distraits; point; ils sont attentifs.

Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et
ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. Il avait les yeux bandés comme
la Thémis d'Homère. Il avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit
que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne
droite. Cimourdain allait devant lui, fatal.

Cimourdain croyait que, dans les genèses sociales, le point extrême est le
terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la
logique. Il dépassait la Convention; il dépassait la Commune; il était de
l'Evêché.

La réunion, dite l'Evêché, parce qu'elle tenait ses séances dans une salle
du vieux palais épiscopal, était plutôt une complication d'hommes qu'une
réunion. Là assistaient, comme à la Commune, ces spectateurs silencieux et
significatifs qui avaient sur eux, comme dit Garat, «autant de pistolets
que de poches». L'Evêché était un pêle-mêle étrange; pêle-mêle cosmopolite
et parisien, ce qui ne s'exclut point, Paris étant le lieu où bat le coeur
des peuples. Là était la grande incandescence plébéienne. Près de l'Evêché
la Convention était froide et la Commune était tiède. L'Evêché était une de
ces formations révolutionnaires, pareilles aux formations volcaniques;
l'Evêché contenait de tout, de l'ignorance, de la bêtise, de la probité,
de l'héroïsme, de la colère, et de la police. Brunswick y avait des agents.
Il y avait là des hommes dignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La
plupart étaient forcenés et honnêtes. La Gironde, par la bouche d'Isnard,
président momentané de la Convention, avait dit un mot monstrueux:
_--Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pierre de notre
ville, et l'on cherchera un jour la place où fut Paris.--_ Ce mot avait
créé l'Evêché. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes
nations, avaient senti la nécessité de se serrer autour de Paris.
Cimourdain s'était rallié à ce groupe.

Ce groupe réagissait contre les réacteurs. Il était né de ce besoin public
de violence qui est le côté redoutable et mystérieux des révolutions. Fort
de cette force, l'Evêché s'était tout de suite fait sa part. Dans les
commotions de Paris, c'était la Commune qui tirait le canon, c'était
l'Evêché qui sonnait le tocsin.

Cimourdain croyait, dans son ingénuité implacable, que tout est équité au
service du vrai; ce qui le rendait propre à dominer les partis extrêmes.
Les coquins le sentaient honnête, et étaient contents. Des crimes sont
flattés d'être présidés par une vertu. Cela les gène, et leur plaît.
Palloy, l'architecte qui avait exploité la démolition de la Bastille,
vendant ces pierres à son profit, et qui chargé de badigeonner le cachot de
Louis XVI, avait, par zèle, couvert le mur de barreaux, de chaînes et de
carcans; Gonchon, l'orateur suspect du faubourg Saint-Antoine, dont on a
retrouvé plus tard les quittances; Fournier, l'Américain qui, le 17
juillet, avait tiré sur Lafayette un coup de pistolet payé, disait-on, par
Lafayette; Henriot, qui sortait de Bicètre, et qui avait été valet,
saltimbanque, voleur et espion avant d'être général et de pointer des
canons sur la Convention, La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres,
qui avait remplacé son bréviaire par le Père Duchêne, tous ces hommes
étaient tenus en respect par Cimourdain, et, à de certains moments, pour
empêcher les pires de broncher, il suffisait qu'ils sentissent en arrêt
devant eux cette redoutable candeur convaincue. C'est ainsi que Saint-Just
terrifiait Schneider. En même temps, la majorité de l'Evêché, composée
surtout de pauvres et d'hommes violents, qui étaient bons, croyaient en
Cimourdain et le suivait. I1 avait pour vicaire, ou pour aide de camp,
comme on voudra, cet autre prêtre républicain, Danjou, que le peuple aimait
pour sa haute taille et avait baptisé l'abbé Six-Pieds. Cimourdain eût mené
où il eût voulu cet intrépide chef qu'on appelait le général la Pique, et
ce hardi Trunchon, dit le Grand-Nicolas, qui avait voulu sauver madame
Lamballe, et lui avait donné le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui
eût réussi sans la féroce plaisanterie du barbier Charlot.

La Commune surveillait la Convention, l'Evêché surveillait la Commune.
Cimourdain, esprit droit et répugnant à l'intrigue, avait cassé plus d'un
lit mystérieux, dans la main de Pache, que Beurnonville appelait «l'homme
noir». Cimourdain, à l'Evêché, était de plain-pied avec tous. Il était
consulté par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol à Gusman, italien
à Pio, anglais à Arthur, flamand à Pereyra, allemand à l'Autrichien Proly,
bâtard d'un prince. Il créait l'entente entre ces discordances. De là une
situation obscure et forte, Hébert le craignait.

Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la
puissance des inexorables. C'était un impeccable qui se croit infaillible.
Personne ne l'avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était
l'effrayant homme juste.

Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se
donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas
ou les plus hauts; il fallait qu'il fût infâme ou qu'il fût sublime.
Cimourdain était sublime, mais sublime dans l'isolement, dans
l'escarpement, dans la lividité inhospitalière; sublime dans un entourage
de précipices. Les hautes montagnes ont cette virginité sinistre.

Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vêtu de vêtements
quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré; vieux, il était
chauve. Le peu de cheveux qu'il avait étaient gris. Son front était large,
et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait
une façon de parler brusque, passionnée et solennelle, la voix brève,
l'accent péremptoire, la bouche triste et amère, l'oeil clair et profond,
et sur tout le visage on ne sait quel air indigné.

Tel était Cimourdain.

Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus
terribles.




III. UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX

Un tel homme était-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il
avoir une affection? N'était-il pas trop une âme pour être un coeur? Cet
embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à
quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.

Etant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu
un élève, fils et héritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant
est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d'être
seigneur, d'être prince, d'être roi. L'innocence de l'âge fait oublier les
crimes de la race; la faiblesse de l'être fait oublier l'exagération du
rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'être grand. L'esclave lui
pardonne d'être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc.
Cimourdain avait pris en passion son élève. L'enfance a cela d'ineffable
qu'on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans
Cimourdain s'était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être
innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la
solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme
frère, comme ami, comme créateur. C'était son fils; le fils, non de sa
chair, mais de son esprit. Il n'était pas le père, et ce n'était pas son
œuvre; mais il était le maître, et c'était son chef-d'oeuvre. De ce petit
seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-être. Car
tels sont les rêves. A l'insu de la famille,--a-t-on besoin de permission
pour créer une intelligence, une volonté et une droiture?--il avait
communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en lui;
il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infusé
dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau
d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple.

L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la
nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée.
Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la
nourrice est plus mère que la mère.

Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule
vue de cet enfant l'attendrissait.

Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus; il
était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n'avait pour
veiller sur lui qu'une grand-mère aveugle et un grand-oncle absent. La
grand-mère mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de
grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de
famille, vivait à Versailles, allait aux armés, et laissait l'orphelin seul
dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute
l'acception du mot.

Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son
élève. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave.
Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit; c'est le
médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait
sauvé l'enfant. Non seulement son élève lui avait dû l'éducation,
l'instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la
santé; non seulement son élève lui devait de penser, mais il lui devait de
vivre. Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet
enfant.

L'écart naturel de la vie s'était fait. L'éducation finie, Cimourdain
avait, du quitter l'enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et
inconsciente cruauté; ces séparations-là se font! Comme les familles
congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant
et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors,
était sorti du monde d'en haut et rentré dans le monde d'en bas; la cloison
entre les grands et les petit s'était renfermée jeune seigneur, officier de
naissance et fait d'emblée capitaine, était parti pour une garnison
quelconque; l'humble précepteur, déjà au fond de son coeur prêtre insoumis,
s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l'église
qu'on appelait le bas clergé: et Cimourdain avait perdu de vue son élève.

La révolution était venue; le souvenir de cet être dont il avait fait un
homme avait continué de couver en lui, caché, mais non éteint, par
l'immensité des choses publiques.

Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau; modeler une
intelligence et lui donner la vérité, c'est plus beau encore. Cimourdain
était le Pygmalion d'une âme.

Un esprit peut avoir un enfant.

Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu'il aimât sur la
terre.

Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable?

On va le voir.




LIVRE DEUXIÈME

LE CABARET DE LA RUE DE PAON




I. MINOS, ÉAQUE ET RADAMANTE

Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une
arrière-chambre, aujourd'hui historique. C'était là que se rencontraient
parfois à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement
surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public. C'était là qu'avait été
échangé, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la
Gironde. C'était là que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses
_Mémoires,_ était venu aux renseignements dans cette nuit lugubre où,
après avoir mis Clavière en sûreté rue de Beaune, il arrêta sa voiture sur
le Pont-Royal pour écouter le tocsin.

Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette
arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils étaient assis
chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était
environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il
faisait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond,
luxe d'alors, éclairait la table.

Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres
minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait
le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit
bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas
blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles
d'argent. Les deux autres hommes étaient, l'un une espèce de géant, l'autre
une espèce de nain. Le grand, débraillé dans un vaste habit de drap
écarlate, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot,
la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers
et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et
d'apprêt: il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite
vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la
bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un
poing de portefaix, l'oeil éclatant. Le petit était un homme jaune qui,
assis, semblait difforme: il avait la tête renversée en arrière, les yeux
injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur
ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme et terrible. Il
avait un pantalon à pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir
été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de
laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard.

Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le
troisième Marat.

Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et
une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la choppe de bière de
Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers.

Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et
striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce
siècle. Une plume était jetée à côté de l'écritoire. Sur les papiers était
posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et
qui figurait un petit modèle exact de la Bastille.

Une carte de France était étalée au milieu de la table.

A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent
Basse, commissionnaire du numéro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15
juillet, environ quinze jours après ce 28 juin, devait asséner un coup de
chaise sur la tête d'une femme nommée Charlotte Corday, laquelle en ce
moment-là était à Caen, songeant vaguement. Laurent Basse était le porteur
d'épreuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-là, amené par son maître au
café de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir fermée la salle où
étaient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pénétrer personne,
à moins que ce ne fût quelqu'un du comité de salut public, de la Commune
ou de l'Evêché.

Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait
pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman.

La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les
papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait donné lecture. Les
voix commençaient à s'élever. Quelque chose comme de la colère grondait
entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des éclats de
parole. A cette époque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir
créé le droit d'écouter. C'était le temps où l'expéditionnaire Fabricius
Pâris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comité de salut
public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce
Pâris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait
appliqué son oreille contre la porte de l'arrière-salle où étaient Danton,
Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il était de
l'Evêché.




II. MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS

Danton venait de se lever; il avait vivement reculé sa chaise.

--Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la république en danger. Je
ne connais qu'une chose, délivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les
moyens sont bons. Tous! Tous! tous! Quand j'ai affaire à tous les périls,
j'ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave
tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures, pas de pruderie en
révolution. Némésis n'est pas une bégueule. Soyons épouvantables, et
utiles. Est-ce que l'éléphant regarde où il met sa patte? Ecrasons
l'ennemi.

Robespierre répondit avec douceur:

--Je veux bien.

Et il ajouta:

--La question est de savoir où est l'ennemi.

--Il est dehors et je l'ai chassé, dit Danton.

--Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.

--Et je le chasserai encore, reprit Danton.

--On ne chasse pas l'ennemi du dedans.

--Qu'est-ce donc qu'on fait?

--On l'extermine.

--J'y consens, dit à son tour Danton.

Et il reprit:

--Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre.

--Danton, je vous dis qu'il est dedans.

--Robespierre, il est à la frontière.

--Danton, il est en Vendée.

--Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout; et vous êtes perdus.
C'était Marat qui parlait.

Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement:

--Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits.

--Pédant! grommela Marat.

Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua:

--Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de
vous communiquer les renseignements donnés par ce Gélambre. Danton,
écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout. La
guerre étrangère, c'est une écorchure qu'on a au coude; la guerre civile,
C'est l'ulcère qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous
lire, il résulte ceci: la Vendée, jusqu'à ce jour éparse entre plusieurs
chefs, est au moment de se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine
unique...

--Un brigand central, murmura Danton.

--C'est, poursuivit Robespierre, l'homme débarqué près de Pontorson le 2
juin. Vous avez vu ce qu'il est. Remarquez que ce débarquement coïncide
avec l'arrestation des représentants en mission, Prieur de la Côte-d'Or et
Romme à Bayeux, par ce district traître du Calvados, le 2 juin, le même
jour.

--Et leur translation au château de Caen, dit Danton. Robespierre reprit:

--Je continue de résumer les dépêches. La guerre de forêt s'organise sur
une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; vendéens
et anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent
la même langue que les topinambous de Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux
une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que «vingt mille habits
rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille». Quand
l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Voici
le plan. Suivez-le sur la carte.

Robespierre posa le doigt sur la carte, et poursuivi:

--Les anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol.
Craig préférerait la baie de Saint-Brieuc, Cornwallis la baie de
Saint-Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par
l'armée vendéenne royale, et, quant aux vingt-huit lieues à découvert entre
Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur
concours. La descente se fera sur trois points, Plérin, Iffiniac et
Pléneuf; de Plérin on ira à Saint-Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le
deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et
l'on occupera en même temps Saint-Jouan et Saint-Méen; on y laissera de la
cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de Jouan
sur Bédée, l'autre de Dinan sur Becherel qui est une forteresse naturelle,
et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes.
Rennes, c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise,
Châteanneuf et Saint-Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches
et cinquante pièces d'artillerie de campagne...

--Qu'ils rafleraient, murmura Danton.

Robespierre continua:

--Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères,
l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Comme les ponts sont coupés, les
ennemis se muniront, vous avez vu ce fait précisé, de pontons et de
madriers, et ils auront des guides pour les points guéables à la cavalerie.
De Fougères on rayonnera sur Avranches, de Bedon Sur Ancenis, de Vitré sur
Laval. Nantes se rendra, Brest se rendra. Redon donne tout le cours de la
Vilaine, Fougères donne la route de Normandie, Vitré donne la route de
Paris. Dans quinze jours, on aura une armée de brigands de trois cent mille
hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France.

--C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton.

--Non. Au roi de France.

Et Robespierre ajouta:

--Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger,
et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie.

Danton, qui s'était rassis, mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses
mains, rêveur.

--Vous voyez le péril, dit Robespierre. Vitré donne la route de Paris aux
Anglais.

Danton redressa le front et abattit ses deux grosses mains crispés sur la
carte, comme sur une enclume.

--Robespierre, est-ce que Verdun ne donnait pas la route de Paris aux
prussiens?

Eh bien?

--Eh bien, on chassera les anglais comme on a chassé les prussiens.

Et Danton se leva de nouveau.

Robespierre posa sa main froide sur le poing fièvreux de Danton.

--Danton, la Champagne n'était pas pour les prussiens, et la Bretagne est
pour les anglais. Reprendre Verdun, c'est de la guerre étrangère; reprendre
Vitré, c'est de la guerre civile.

--Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond:

--Sérieuse différence.

Il reprit:

--Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des
coups de poing.

Mais Danton était tout à sa pensée.

--Voilà qui est fort! s'écria-t-il, de voir la catastrophe à l'ouest quand
elle est à l'est. Robespierre, je vous accorde que l'Angleterre se dresse
sur l'Océan; mais l'Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l'Italie se dresse
aux Alpes, mais l'Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe
est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. A
l'extérieur la coalition, à l'intérieur la trahison. Au midi Servant
entre-bâille la porte de la France au roi d'Espagne, an nord Dumouriez
passe à l'ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que
Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut
Saint-Etienne, traître comme un protestant qu'il est, correspond avec le
courtisan Montesquieu. L'armée est décimée. Pas un bataillon qui ait
maintenant plus de quatre cents hommes; le vaillant régiment de Deux-Ponts
est réduit à cent cinquante hommes; le camp de Pamars est livré; il ne
reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine; nous rétrogradons sur
Landau; Wurmser presse Kléber; Mayence succombe vaillamment, Condé
lâchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empêche pas Chancel qui défend
Valenciennes et le vieux Férand qui défend Condé d'être deux héros, aussi
bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent.
Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Manton trahit à Bruxelles, Valence
trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg, Miranda trahit à Maëstrich:
Stengel, traître, Lanoue, traître, Ligonier, traître, Menon traître,
Dillon, traître; monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les
contre-marches de Custine me sont suspectes; je soupçonne Custine de
préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz.
Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit.
Qu'est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé? Trahison, dis-je.
Meunier est mort le 13 juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick
grossit et avance. Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places
françaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd'hui
l'arbitre de l'Europe; empoche nos provinces; il s'adjugera la Belgique,
vous verrez; on dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons; si cela
continue, et si nous n'y mettons ordre, la révolution française se sera
faite au profit de Potsdam, elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le
petit état de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi
de Prusse.

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.